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Les vêtements musulmans pudiques et l’« asservissement des femmes »

La mode musulmane réunit contre elle le monde de la mode et celui de la politique en France, et met en lumière les préjugés manifestes dont ses détracteurs se rendent coupables

Il y a toujours quelqu’un, quelque part, généralement un homme sans hijab, qui a son mot à dire sur l’habit de la femme musulmane. Des personnalités politiques, des acteurs et même des créateurs de mode et des hommes d’affaires. On dirait que le monde est obsédé par les mouhajjabat (les femmes qui portent le hijab) ; peut-être est-ce l’attrait pour l’inconnu et l’invisible, ou peut-être cela relève-t-il d’une fierté réactionnaire. Ne pouvant passer derrière le voile, ils s’acharnent à le critiquer dans l’espoir de le voir tomber.

Pierre Bergé est le dernier en date à avoir partagé son opinion sur le hijab et son appropriation, nous faisant part de ses pensées dans une interview à la radio. Il a notamment exprimé son souhait d’« apprendre aux femmes [musulmanes] à se dévêtir, [...] à se révolter, [...] à vivre comme [la plupart des femmes] dans le monde entier », tout en critiquant et en fustigeant les autres marques de mode pour avoir inclus des « vêtements islamiques » pudiques dans leurs collections, affirmant qu’ils participent à l’« asservissement des femmes ».

Pour remettre les choses dans leur contexte, Bergé suppose que son opinion à ce sujet est pertinente parce qu’il est un partenaire fondateur d’Yves Saint Laurent, la marque du créateur éponyme actuellement connue sous le nom de Saint Laurent Paris. Il y a vingt ans, avant l’acquisition de la marque par le groupe Gucci (aujourd’hui Kering), il était à sa tête. L’homme d’affaires français a fondé Yves Saint Laurent aux côtés du créateur, qui était aussi son amant.

« Un créateur de mode [est] là pour embellir les femmes, pour leur donner la liberté, pas pour être le complice de cette dictature qui impose cette chose abominable qui fait qu’on cache les femmes, qu’on leur fait vivre une vie dissimulée », a déclaré Bergé.

Oui, c’est bien du hijab dont il parle. Au cours des deux dernières années, différentes marques de mode et autres ont suivi avec enthousiasme la tendance de la « mode pudique », qui nous a permis d’assister à une refonte complète des vêtements pudiques, passant de quelque chose qui a pu être considéré comme négligé ou démodé à quelque chose de frais et remarquablement élégant. Au lieu de voir la tendance naître et les femmes adopter ensuite ce look, ce sont les femmes qui souhaitaient s’habiller de manière pudique (des femmes musulmanes qui personnalisaient et adaptaient leurs vêtements) qui ont créé la demande.

Cela a commencé avec une collection capsule de DKNY, détenue par LVMH ; plus tôt cette année, les Italiens de Dolce & Gabbana ont également rejoint le mouvement avec une collection comprenant 14 abayas (robes longues et amples) avec des foulards assortis. H&M, Marks & Spencer et Uniqlo ne sont que quelques-unes des enseignes de prêt-à-porter à avoir pourvu à la tendance pudique.

De l’extérieur, ces marques ont commercialisé leur gamme de vêtements pour prendre en compte les femmes musulmanes et la « mode islamique », mais lorsque Louis Vuitton ou Hermès vend un foulard ou Victoria Beckham une tunique ample, n’est-ce pas également de la mode pudique ? Peut-être que Bergé et ses co-détracteurs ont seulement un problème lorsque l’islam et les femmes musulmanes sont inclus dans la conversation. Les créateurs français agnès b. et Jean-Charles de Castelbajac se sont également joints aux attaques contre la « mode islamique » avec des propos qui coïncident avec ceux d’une ministre française.

Une attaque politique contre la mode pudique

Dans une autre interview à la radio, la ministre française des Droits des femmes Laurence Rossignol a critiqué les marques qui font la promotion de la mode pudique. La ministre a affirmé que les « burkini » de Marks & Spencer faisaient « la promotion de l’enfermement du corps des femmes » et a jugé que la collection pudique et les autres collections de ce type étaient « irresponsables ». « On ne peut pas admettre que c’est banal et anodin que de grandes marques investissent ce marché et mettent les femmes musulmanes dans la situation de devoir porter ça », a-t-elle soutenu.

D’où tient-elle exactement ses informations ? La grande majorité des femmes qui portent le hijab ou des vêtements « pudiques » le font de leur propre gré ; investir dans un quelconque type de vêtements ne force personne à acheter. Les femmes, qu’elles soient musulmanes, chrétiennes, juives ou encore athées, portent régulièrement des vêtements qui pourraient être considérés comme pudiques, qu’ils soient présentés comme tels ou non. C’est le langage de la ministre qui est irresponsable et incendiaire, plutôt que l’une ou l’autre des collections de vêtements qu’elle a attaquées.

Je ne sais pas vraiment où la ministre voit le cadenas, mais la chef médiatique britannique Nigella Lawson, propriétaire avérée de ce type de maillots de bain, pourrait bien être en mesure de nous montrer la clé. Après avoir condamné les collections « pudiques », Rossignol a ajouté que les femmes qui portent le voile étaient semblables aux « nègres [...] qui étaient pour l’esclavage ».

Les propos de la ministre ont suscité un tollé sur les médias sociaux où l’on réclame sa démission, tandis qu’une pétition recueille actuellement un peu moins de 30 000 signataires. La pétition appelle « le Président de la République à prendre les mesures nécessaires contre cette ministre dont les propos font honte à la fonction ministérielle ». Nous n’avons pas encore entendu un mot du Premier ministre Manuel Valls à ce sujet, mais le fait que les propos de la ministre puissent se propager de manière incontrôlée et sans susciter de réaction est symbolique du climat politique et de l’islamophobie qui se répandent en France.

Bien que Rossignol ait présenté ses excuses pour avoir employé un langage diffamatoire et raciste, elle ne s’est pas excusée pour l’opinion qu’elle a exprimée. Après avoir regardé Lincoln de Spielberg la nuit dernière et passé les premières heures de la journée à lire des textes sur le 13e amendement qui a aboli l’esclavage, il me semble que Rossignol et Bergé aient plus de points en commun avec les préjugés de cette époque qu’avec ceux de la nôtre, eux qui sont incapables de voir au-delà de leur phobie aveugle.

Dans son interview sur Europe 1, Bergé a déclaré que les créateurs ne sortaient ces collections que pour gagner de l’argent. On pourrait supposer que dans une entreprise, il s’agirait généralement de l’objectif. Les entreprises doivent gagner de l’argent et les marques de mode sont des entreprises, qui définissent les tendances, suivent les tendances et satisfont aux besoins de leur clientèle variée. Une des plus célèbres citations du défunt créateur Yves Saint Laurent nous revient à l’esprit : « Chanel a libéré les femmes. Ce qui m’a permis des années plus tard de leur donner le pouvoir. » Yves Saint Laurent était un innovateur en son temps et avait par sa marque l’intention d’incarner l’esprit libre des femmes, bien que des préjugés enracinés impliquent que certains n’apprécient pas qui et quoi cela comprend aujourd’hui.

La France a un problème avec l’habit islamique. Que ce soit des choristes qui refusent de chanter dans un opéra parce qu’ils ont vu un niqab dans le public ou l’interdiction du port du voile, l’habit islamique est un symbole islamique explicite au point d’être considéré comme une menace pour la laïcité du pays. La mode pudique et son intégration par des marques traditionnelles sont un succès retentissant qui devrait être universellement applaudi. Les femmes musulmanes n’ont pas à faire du shopping dans des magasins séparés ou à ressentir que le marché ne pourvoira pas à leurs besoins. La croissance continue du marché de la mode pudique signifie que Pierre Bergé et compagnie se sont réveillés devant un paysage de la mode qui a évolué, où très peu de gens ont le temps d’écouter leur musique.

Lorsque j’écrivais cet article, un autre fait concernant Saint Laurent a eu lieu, à savoir le départ de son directeur artistique basé à Los Angeles, Hedi Slimane. À la tête de la marque au cours des quatre dernières années, il a dirigé sa refonte complète. Annoncé vendredi dernier dans un communiqué de presse conjoint d’Yves Saint Laurent et de sa société mère, le groupe Kering, ce départ attriste beaucoup d’observateurs, moi y compris. Slimane était considéré comme « un révolutionnaire intransigeant » et c’est exactement ce qu’il a été au sein de la marque.

La mode innove et avance sans cesse, s’adaptant à son temps, et l’intégration de la mode « islamique » pudique est sans aucun doute un élément de cette révolution et un signe des temps.

- Yasmin Khatun Dewan est une journaliste indépendante basée à Londres travaillant dans la presse écrite, en ligne et audiovisuelle. Elle a produit des reportages acclamés par la critique et des documentaires d’investigation, dont « Slave Industry. A Year on from Rana Plaza », nommé pour le prix de l’enquête internationale de l’année 2014 de l’Association for International Broadcasting (AIB), tout en contribuant à des articles en ligne portant sur des thèmes variés tels que la lutte contre le terrorisme, la République centrafricaine, le Moyen-Orient et la mode. Figurant dans le top 100 des personnalités anglo-bangladaises les plus influentes au Royaume-Uni en 2014 et en 2015, elle a également été en lice pour la contribution médiatique musulmane britannique de l’année.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : un mannequin présente un hijab et une robe, le 30 janvier 2016, au cours du premier défilé consacré à la femme musulmane à Dakar, Sénégal, à la veille de la Journée mondiale du hijab (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.