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Crise libyenne : les succès du GNA sont une occasion en or de mettre fin à ce conflit toxique

Après le rejet par la Turquie du cessez-le-feu proposé par Le Caire, les appels des Américains et des Européens à reprendre le dialogue, et compte tenu des évolutions sur le terrain, Haftar pourrait accepter le plan de paix de Berlin
Un soldat loyal au GNA après la prise de contrôle de la base aérienne d’al-Watiya, au sud-ouest de Tripoli (Libye), le 18 mai (Reuters)
Un soldat loyal au GNA après la prise de contrôle de la base aérienne d’al-Watiya, au sud-ouest de Tripoli (Libye), le 18 mai (Reuters)

Les récents succès militaires du gouvernement libyen reconnu par l’ONU ont modifié l’équilibre des pouvoirs sur le terrain et fait naître de nouvelles réalités politiques.

Non seulement les forces du Gouvernement d’union nationale (GNA) ont libéré la capitale libyenne, Tripoli, des forces du général Khalifa Haftar, mais elles sont désormais en ordre de marche pour prendre le contrôle de l’ensemble de l’ouest de la Libye.

Appuyées par des drones et systèmes de défense aérienne turcs, les forces du GNA ont renversé la vapeur dans leur rapport de force avec Haftar.

Ces succès militaires offrent une occasion en or à la communauté internationale de faire pression pour mettre fin au conflit prolongé en Libye.

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Ils créent également une faille permettant d’accroître la pression politique et diplomatique sur Haftar pour l’amener à accepter le plan de paix de Berlin soutenu par l’ONU, lequel pourrait être le seul moyen de mettre fin à la guerre civile sanglante et toxique en Libye.

L’initiative de l’Égypte visant à mettre en place un cessez-le-feu en Libye, annoncée samedi par le président Abdel Fattah al-Sissi, auquel le GNA n’a pas donné suite et que la Turquie a rejeté, était mort-née pour plusieurs raisons.

Premièrement, il s’agit d’une initiative unilatérale où une seule partie au conflit, celle soutenue par l’Égypte, a été invitée à la conférence de presse qui l’annonçait.

Deuxièmement, cette initiative est une tentative de briser l’élan des succès militaires du GNA et d’arrêter sa progression vers les autres villes contrôlées par les forces de Haftar.

Troisièmement, l’initiative ne précise aucun mécanisme de mise en œuvre ni les mesures qui seraient prises en cas de rejet par l’autre partie, ce qui est le cas du GNA.

Enfin, l’Égypte a perdu sa crédibilité en tant que médiateur honnête dans le conflit libyen depuis son soutien à l’offensive de Haftar sur Tripoli.

Agendas contradictoires

Depuis l’éviction du dictateur libyen Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye connaît l’un des conflits les plus chaotiques, prolongés et toxiques de la région MENA.

Comme d’autres batailles régionales, le conflit libyen est devenu une guerre par procuration menée par des rivaux – à l’échelle et internationale – aux agendas contradictoires, tous désireux de faire avancer leurs intérêts politiques, stratégiques et économiques dans ce pays riche en pétrole, au détriment de sa stabilité. 

L’homme fort libyen, le général Khalifa Haftar, est soutenu par l’Égypte, les Émirats arabes unis (EAU), l’Arabie saoudite, la France et la Russie. De l’autre côté, le gouvernement soutenu par l’ONU dirigé par Fayez al-Sarraj, connu sous le nom de Gouvernement d’union nationale, est soutenu par la Turquie et l’Italie

Apparemment, ces acteurs s’engagent dans des plans de paix et des négociations menés et facilités par l’ONU – mais sur le terrain, leur comportement et leurs stratégies favorisent le contraire.

L’Égypte, les EAU et l’Arabie saoudite considèrent Haftar comme un rempart contre l’extrémisme, tandis que la France et la Russie le considèrent comme un partenaire solide

Les deux parties sont engagées dans une guerre civile sanglante depuis neuf ans, et rien ne semble indiquer qu’elle prendra fin bientôt.

Depuis 2014, les forces de Haftar, connues sous le nom d’Armée nationale libyenne (ANL), contrôlent les régions orientales et méridionales de la Libye et se sont emparées des installations pétrolières du pays.

L’ANL n’aurait pas pu y parvenir sans un important soutien militaire, politique, diplomatique et logistique de la part des bailleurs de fonds régionaux et mondiaux de Haftar.

L’Égypte, les EAU et l’Arabie saoudite considèrent Haftar comme un rempart contre l’extrémisme, tandis que la France et la Russie le considèrent comme un partenaire solide à même de faire avancer leurs intérêts économiques et stratégiques en Afrique du Nord. 

Apparemment, ces acteurs s’engagent dans des plans de paix et des négociations menés et facilités par l’ONU – mais sur le terrain, leurs comportements et leurs stratégies favorisent le contraire. 

Abou Dabi a beaucoup investi dans Haftar et lui a fourni des armes de pointe.

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Selon un rapport de l’ONU, les EAU ont fourni à Haftar la puissance aérienne et du matériel militaire avancé, en violation de l’embargo sur les armes imposé par l’ONU lors du soulèvement de 2011 et renforcé en 2014. Des rapports récents révèlent que les Émirats ont également fourni à Haftar un système de défense aérienne israélien pour contrer les drones turcs qui soutiennent les forces du GNA. 

Le soutien de l’Égypte à Haftar est également clair. Le Caire a approuvé l’offensive de Haftar sur Tripoli et a fourni une assistance militaire, logistique et diplomatique à ses forces.

Le président égyptien Abdel-Fattah al-Sissi considère Haftar comme un partenaire clé dans sa guerre autoproclamée contre les islamistes, faisant de Haftar un élément essentiel de sa vision de la sécurité nationale. 

Le Caire et Abou Dabi craignent le rôle régional de la Turquie, en particulier après la signature l’an dernier d’accords militaires et maritimes entre Ankara et le GNA, donnant à la Turquie un bastion dans la région de la Méditerranée orientale qui pourrait lui accorder un avantage stratégique sur ses rivaux. 

Pour la Russie et la France, les enjeux sont encore plus élevés. Moscou considère la Libye comme une autre occasion d’étendre son influence, non seulement au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, mais aussi en Europe.

Soutenir Haftar pour prendre le contrôle de Tripoli pourrait fournir à Moscou un avantage stratégique sans précédent susceptible d’être utilisé pour influer sur ses relations avec l’Occident, et en particulier ses rivaux européens. 

Une stratégie américaine contradictoire

De même, les objectifs de Paris vont de la lutte contre l’extrémisme et l’immigration clandestine en provenance d’Afrique subsaharienne à la sécurisation des intérêts économiques, pétroliers et militaires. Alors que la France reconnaît officiellement le GNA, elle s’est rangée du côté de Haftar en lui apportant un soutien militaire et sur le plan des renseignements lors de son offensive contre Tripoli.

Des responsables américains et russes se sont récemment engagés dans une intense guerre des mots sur la Libye.

L’armée américaine a accusé la Russie d’avoir déployé des avions de chasse en Libye en soutien à un groupe de mercenaires russes opérant dans le pays. Moscou a nié avec véhémence l’assertion des États-Unis, la qualifiant de « désinformation ».

Alors que la France reconnaît officiellement le GNA, elle s’est rangée du côté de Haftar

L’échange met en évidence la complexité et l’intensité du conflit en Libye, et son évolution en un nouveau point de discorde entre les puissances mondiales et régionales. En fait, les États-Unis ont adopté une stratégie peu claire et contradictoire à l’égard de la Libye.

Tandis que le président Donald Trump a soutenu l’offensive de Haftar contre Tripoli, les remarques du Pentagone sur le soutien militaire de la Russie montrent des signes de frustration et d’inquiétude face à l’implication croissante de Moscou. 

Par ailleurs, l’ambassadeur des États-Unis en Libye, Richard Norland, a exprimé son soutien à l’engagement du GNA en faveur de la paix et a houspillé les « forces cherchant à imposer un nouvel ordre politique par des moyens militaires ou le terrorisme ».

Ces messages contradictoires sont contre-productifs, ne faisant que renforcer la position des rivaux des Américains, en particulier de la Russie, comme nous l’avons vu en Syrie.

- Khalil al-Anani est professeur associé de sciences politiques et président du programme de politique et de relations internationales de l’Institut d’études supérieures de Doha. Il est également chercheur non résident au Center for Global Policy. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @Khalilalanani.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Khalil al-Anani
Khalil al-Anani is a Senior Fellow at the Arab Centre for Research and Policy Studies in Washington DC. He is also an associate professor of political science at the Doha Institute for Graduate Studies. You can follow him on Twitter: @Khalilalanani.