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M. Leon peut-il parvenir à un accord limité en Libye ?

Un accord limité en Libye offrirait à l’Occident un partenaire avec lequel coopérer pour rétablir les relations dans le pays nord-africain

Sera-t-il le bon moment pour un accord de paix en Libye ? Un accord entre les factions belligérantes semble — et c’est ainsi que l’envoyé spécial des Nations unies Bernardino Leon l’a présenté — se profiler depuis maintenant de nombreux mois.

Cependant, à bien y regarder, on dirait que si quelque chose est en train de se dessiner, ce n’est pas l’accord global que beaucoup avaient souhaité, mais plutôt un accord limité. Ce serait un accord signé par certaines des factions ralliées au parlement de Tobrouk, ainsi que par la plupart des factions de Misrata, l’acteur principal de la coalition rebelle Aube de la Libye.

Dans ce scénario « d’accord limité », le Congrès général national (le parlement non reconnu qui siège à Tripoli) refuserait de signer l’accord, auquel s’opposeraient également certains acteurs qui soutiennent Tobrouk, en particulier le général Khalifa Haftar.

Le scénario de « l’accord limité » présenterait bien sûr certains avantages pour la communauté internationale. L’Occident aurait enfin un interlocuteur auquel accorder tous les bénéfices de la reconnaissance internationale, notamment la réouverture des ambassades occidentales en Libye.

Le nouveau gouvernement aurait un accès complet aux ressources financières libyennes actuellement contrôlées par la banque centrale de Libye, qui distribue des salaires et des subventions pour les biens de consommation. Même avec le support limité de seulement certaines factions libyennes, ce gouvernement permettrait à des organisations internationales de porter assistance au pays tout en se faisant le canal par lequel les Européens pourraient apporter leur soutien aux cessez-le-feu actuellement en place en Tripolitaine ; le réseau de trêves locales créé ces derniers mois serait le véritable garant de la sécurité pour le nouveau gouvernement. En dernier lieu, mais non des moindres, l’idée de continuer à avancer sans les plus réticents réduirait théoriquement le pouvoir de veto de chaque faction.

Cependant, la mise en place de cet accord « limité » serait extrêmement difficile, si ce n’est impossible. Les extrémistes appartenant à Aube de la Libye ne verraient pas ce nouveau gouvernement comme ami, accessoirement car ils contrôlent la capitale où ce gouvernement siégerait. L’existence de ces fauteurs de trouble, ainsi que de nombreux groupes militants faisant partie ou non d’Aube de la Libye, rendrait légitime la poursuite par Khalifa Haftar de ses activités militaires. Les deux groupes porteraient atteinte aux cessez-le-feu existant localement, tandis que le nouveau gouvernement aurait en définitive la légitimité pour demander une intervention internationale, ce que ni les États-Unis, ni les Européens, ne sont pressés de voir arriver.

Enfin, un « accord limité » est très peu probable, et ce pour de bonnes raisons. Tout d’abord, à cause, justement, des problèmes de mise en place décrits ci-dessus. Comme le Yémen l’a démontré, un « accord d’unité exclusif » peut être vecteur de violence et non de paix. Ensuite, le contenu de l’accord proposé ne va pas assez loin pour convaincre Misrata de se désolidariser des islamistes extrémistes du CGN à Tripoli et des factions armées auxquelles ils répondent.

En neuf mois de négociations, M. Leon et la mission d’appui des Nations unies en Libye sont parvenus à cinq projets d’accord différents. Le quatrième d’entre eux était censé être le dernier, une offre « à prendre ou à laisser » à la suite de laquelle les opposants à un accord auraient à subir des sanctions individuelles. Mais la Chambre des représentants de Tobrouk a rejeté le projet en le considérant inéquitable, et a approuvé une liste de 52 amendements pour ce texte comportant 63 articles.

Du côté de Tripoli, l’opinion générale avait bien accueilli le quatrième projet, mais des extrémistes appartenant à Aube de la Libye ont formé le « Front de la fermeté » avec en son centre le chef militaire controversé Salah Badi. Le mufti libyen Sadiq al-Gharyani, un extrémiste qui s’est comporté en agitateur depuis sa nomination en février 2012, avait également fait état de son opposition à un accord avec le camp adverse.

Après avoir réussi à faire à nouveau asseoir tout le monde dans la même pièce la semaine dernière, Bernardino Leon a déclaré qu’il ne restait que deux ou trois questions à régler avant de pouvoir conclure un accord. Bien qu’il ne se soit pas étendu sur ces points, étant donné la dynamique des cycles de négociation par le passé, les deux principaux points d’achoppement étaient probablement l’équilibre du pouvoir entre la Chambre des représentants et le CGN ainsi que le rôle de l’ancien général renégat Khalifa Haftar. D’autres obstacles étaient constitués par l’extension de la durée du mandat de la Chambre des représentants (dont l’actuel devrait toucher à sa fin en octobre, selon beaucoup d’avis à Tripoli) et l’abrogation et l’annulation respectives des lois et des nominations qu’elle a approuvées jusqu’à présent — avec, une fois encore, la nomination de Khalifa Haftar en haut de la liste.

Face à cette opposition, la mission des Nations unies en Libye s’est remise au travail et est revenue la semaine dernière avec le cinquième projet. Ce nouveau document comporte deux éléments qui ont particulièrement déclenché la colère des décideurs modérés de Misrata. Tout d’abord, les pouvoirs du « Conseil d’État » (une seconde chambre qui serait principalement composée de membres de l’actuel CGN) y sont grandement réduits. À la demande de Tobrouk, dans le cinquième projet, le Conseil d’État est un organe principalement consultatif, en particulier en cas de vote de non-confiance au gouvernement ou pour des nominations de grande importance. La seconde question est celle de l’armée libyenne. Aube de la Libye, et même les modérés de Misrata, ne veulent pas que les factions actuellement dirigées par Khalifa Haftar et qui s’autoproclament comme « l’Armée nationale libyenne » (ANL) puissent être rendues légitimes par quelque formule que ce soit. Alors que le quatrième projet mentionnait l’armée comme restant encore à créer, le nouveau projet utilise une formule plus nuancée qui n’exclut pas un rôle prédominant pour l’actuelle ANL dans la future architecture de la société.

Enfin, il y a deux piliers dans cet accord : l’institutionnel et le militaire. Aucune faction ne peut être victorieuse sur ces deux plans. Même en se basant sur la question de la légitimité, un accord qui établit la supériorité à la fois de la Chambre des représentants de Tobrouk et de l’actuelle Armée nationale libyenne, et par conséquent de Khalifa Haftar, ne pourra pas travailler en partenariat avec ceux qui combattent ces deux organisations, pas même les modérés de Misrata.

Actuellement, trop de factions libyennes considèrent un accord plutôt comme un service qu’elles rendraient à la communauté internationale que comme quelque chose qu’elles doivent à un pays dévasté. La gestion de la « crise migratoire » par les Européens a encore plus renforcé cette position. Il n’est un mystère pour personne que l’Italie, en particulier, « a besoin » d’un gouvernement d’unité en Libye afin de pouvoir garantir son approbation à EUNAVFOR MED, l’opération navale contre les passeurs en Méditerranée, et de pouvoir également intervenir dans les eaux libyennes.

De plus, les dynamiques de la région vont en faveur de la poursuite de la guerre. Si la nouvelle que l’ANL a eu recours à de nouvelles bombes plus puissantes à Benghazi se confirme, il ne faudra pas chercher très loin du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord pour comprendre quels pays les ont fournies. Tant que les factions continueront à recevoir des armes et des munitions pour continuer à se battre, elles ne verront que peu d’avantages à obtenir la paix.

Dans cette situation complexe et apparemment sans espoir, comment un accord peut-il émerger ? Il ne faut pas exclure le fait que des pressions internationales supplémentaires sur les délégations pourraient mener à un accord limité, dont les inconvénients sont décrits plus haut.

En parallèle, des factions épuisées par la guerre pourraient intervenir en apportant leurs propres propositions, à la suite des mêmes mouvements qui ont mené à des cessez-le-feu en Tripolitaine. Ceci serait en partie le résultat d’un changement dans l’attitude des pouvoirs dans la région, l’Arabie saoudite étant au cœur de cette politique visant à s’éloigner d’un jeu à somme nulle. C’est peut-être une simple coïncidence, mais l’ambassadeur de la Libye à Riyad a demandé qu’un nouveau cycle de négociations se tienne dans le royaume. Mais pourquoi l’Arabie saoudite, entraînée par sa partie sud dans la guerre civile yéménite, devrait-elle se préoccuper de la Libye ?

Mattia Toaldo est spécialiste de politique au service du programme sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord auprès du Conseil européen des relations étrangères.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le représentant spécial et responsable de la mission d’appui des Nations unies en Libye, Bernardino Leon, donnant une conférence de presse préliminaire à un nouveau cycle de négociations de paix au sujet du conflit libyen le 15 avril 2015 dans la ville marocaine de Skhirat, à vingt kilomètres au sud de Rabat (AFP)

Traduction de l'anglais (original) par Mathieu Vigouroux.