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Maillots de bain et foulards : quand l’Europe retombe au XIXe siècle

À l’image de l’hystérie antisémite qu’elle a connue il y a un siècle, l’Europe est de nouveau secouée par des politiciens opportunistes qui prennent les minorités pour cibles

Quiconque suit les dernières controverses politiques et médiatiques qui soulèvent l’Europe en ce moment serait forcé de devenir un expert en tissus, mensurations et autres couvre-chefs.

On doit le dernier rebondissement dans « l’affaire du burkini » en France au Premier ministre Manuel Valls qui a déclaré que les seins nus de Marianne, symbole révolutionnaire de la France, étaient plus français que les foulards. Il faisait allusion ainsi au fameux tableau du peintre Eugène Delacroix, « La Liberté guidant le peuple ». Comme de nombreux leaders politiques des principaux partis européens, Valls ne fait que contribuer à ramener l’Europe de nouveau au XIXe siècle.

Au cas où nous l’aurions oublié, une élection présidentielle approche à grands pas et les politiques, grands opportunistes qu’ils sont, font systématiquement campagne contre les minorités et les femmes, en alimentant ainsi la frénésie médiatique avec des déclarations inflammables autour de problèmes absurdes.

Il semble presque comique que le débat tendance en Europe ces jours-ci tourne autour d’une tenue de bain, appelée donc « burkini », un vêtement qui porte très mal son nom puisqu’il est préféré par certaines femmes pour des raisons religieuses mais n’a fondamentalement rien à voir ni avec une burqa, ni avec un bikini. Cependant, cela pose un réel problème. Ce qui devrait nous alerter n’étant pas de savoir quelle est la longueur d’un vêtement ni même sa fonction, mais plutôt cette vague montante de restrictions et d'interdictions qui envahissent l’Europe.

La « culture de l’interdit » refait insidieusement surface en Europe. En réalité, cela a commencé il y a plusieurs années, via de nouvelles lois, règles et un nombre croissant de restrictions spécifiques qui font presque penser à l’ambiance du XIXe siècle.

Dans leur baignoire, à la maison

Qui aurait cru qu’au XXIe siècle, l’Europe imposerait une législation et des mesures pour interdire la construction de lieux de cultes – mais seulement de mosquées –, interdirait les minarets – mais aucune autre structure typique d’un autre lieu de culte –, et dénierait aux femmes le droit de porter certains vêtements en public. En effet, il est interdit aux femmes d’approcher une piscine ou une plage s’en s’être préalablement dévêtue. Il faut ici lire les sous-titres : on demande aux femmes musulmanes de disparaître… Elles peuvent nager si elles le souhaitent, mais exclusivement dans leur baignoire, à la maison.

Dans ses caractéristiques, cette nouvelle tendance ressemble étrangement aux controverses soulevées à la fin du XIXe siècle, début du XXe. Sauf qu’à cette époque, l’hystérie ciblait les juifs

Il semblerait que de tels sujets soient les thèmes de prédilection de politiciens opportunistes, impatients d’enregistrer un maximum de bulletins dans les urnes, en utilisant l’habituelle et ignoble tactique consistant à diviser la société et à alimenter la haine.

Dans ses caractéristiques, cette nouvelle tendance ressemble étrangement aux controverses soulevées à la fin du XIXe siècle, début du XXe. Sauf qu’à cette époque, l’hystérie ciblait les juifs.

Il y a de cela un siècle ou un peu plus, l’Europe a connu un spécimen de politicien usant des mêmes stratagèmes : le très influent, Karl Lueger, qui exerça de hautes fonctions municipales à Vienne, alors capitale du très puissant empire austro-hongrois. Il fit des jeux politiques un art et s’aperçut que monter les gens les uns contre les autres, comme le font certains aujourd’hui, était très rentable.

Tout comme certains politiciens du XXIe siècle qui haranguent les foules à coups de slogans auxquels eux-mêmes n’adhèrent pas, Leuger avait un jour reconnu : « Tout le monde sait que l’antisémitisme n’est qu’un moyen de monter rapidement les échelons en politique, mais dès que l’objectif est atteint, plus besoin d’être antisémite ». 

Affaire Dreyfus

À cette hystérie vient s’ajouter le « problème de Daech », avec toutes les peurs et les interrogations que cela suscite, un prétexte pour montrer un peu plus du doigt ses prétendus sympathisants dans la société, les musulmans d’Europe. Il y a de cela 120 ans, éclatait la fameuse « affaire Dreyfus », dans laquelle un capitaine de l’armée française juif avait été accusé d’espionnage, ce qui avait déclenché une large campagne raciste envers les juifs. On pourrait imaginer une histoire similaire aujourd’hui en Europe, avec une variante mineure, l’officier en question serait musulman et il serait, par exemple, passé du côté de Daech.

La culture de l’interdit à cette époque avait atteint des sommets : la construction de synagogues dans certaines villes avait été limitée. Même certaines dénominations chrétiennes avaient été touchées, on interdisait par exemple aux protestants à Munich de construire des églises à l’intérieur des murs de la ville, et cela a duré jusqu’au début du XXe siècle. Cet épisode antérieure d’hystérie et de discrimination est une grille de lecture pour nous aujourd’hui, nous permettant de comprendre la logique similaire et les ressorts de la pensée qui gouvernent le débat dans les villes, les municipalités et les provinces d’Europe.

On aurait tort de croire que la question aujourd’hui se résume à un morceau de tissu porté par une femme ou une fille sur sa tête, à une histoire de maillot de bain sur la plage, ou à un minaret interdit dans la belle Suisse ou ailleurs dans le monde. Ces exemples sont un faisceau d’indices qui prouvent l’existence de ce phénomène grandissant appelé la culture de l’interdit. Si les sociétés européennes venaient à s’y soumettre, cela serait une terrible erreur.

Interdire l'islam

Cette culture de l’interdit ne s’arrête pas à la législation ou aux mesures appliquées, toute pourvues de justification « rationnelle ». En réalité ce sujet a une portée bien plus large, car les choses que l’on veut interdire touchent tous les aspects de notre vie : interdiction sur la viande « halal », interdiction d’écoles ou de crèches dirigées par des musulmans, interdiction d’exercer comme imam à moins de répondre à des conditions spécifiques, interdiction de recevoir des fonds étrangers pour la construction de mosquées et de centres islamiques. On entend même parler d’appels à interdire l’islam lui-même dans plusieurs pays européens.

C’est un monumental retour en arrière, tant dans la culture que dans les valeurs, que d’inviter la « majorité » à voter pour les droits d’une « minorité »

Certains médias n’hésitent pas à proposer à interroger leur public sur des questions plutôt faciles portant sur l’étendue de leur soutien à d’autres interdictions par le biais de sondages électroniques, auxquels il doit être répondu par oui ou par non. Est-il moralement acceptable que les libertés religieuses ou publiques soient soumises à des débats ou à des référendums ? C’est un monumental retour en arrière, tant dans la culture que dans les valeurs, que d’inviter la « majorité » à voter pour les droits d’une « minorité ». Où est la logique dans le fait d’isoler une minorité et de soumettre à un référendum tout ce qui la concerne ?

Les réminiscences d’un triste passé sont présentes dans d’autres domaines encore. Dans l’Europe du XXIe siècle, des caricatures ont à nouveau stéréotypé et popularisé des préjugés négatifs contre certaines minorités. Nous assistons désormais à un flux continu de caricatures qui dénigrent les musulmans et ce qui est sacré à leurs yeux. Certains de ces dessins jouent sur la puissance de l‘art et sur sa dimension symbolique pour parvenir à une déformation grossière, à ridiculiser leurs croyances et inciter à la haine. Au XIXe et au début du XXe siècles, cela avait aussi été le cas, mais à l’époque c'était la population juive qui était prise pour cible.

À la différence d’aujourd’hui, cette pratique ne pouvait pas tirer profit des possibilités qu’offrent internet et les réseaux sociaux. Mais en l’absence de Mark Zuckerberg, un jeune homme instable du nom d'Adolf Hitler s’était débrouillé avec les médias disponibles à l’époque : la presse nazie utilisa des caricatures pour attiser un odieux racisme qui ouvrit la voie aux atrocités de la Seconde Guerre mondiale.

Quiconque souhaite sincèrement combattre ce déclin moral en Europe devrait moins prêter attention à ces histoires de maillots de bain et à ces détails procéduriers que chasser cette fièvre de l’interdit.

Ce sont les valeurs et les principes de liberté de conscience qui devraient mobiliser tous les acteurs de la société, pas seulement les musulmans. Il ne fait aucun doute que la culture de l’interdit grandit en Europe, et nous devons garder en mémoire qu’il y a un siècle de cela, des événements similaires avaient été des signes précurseurs de quelque chose de bien pire.


- Hossam Shaker, chercheur, auteur et consultant en médias, relations publiques et communication de masse pour de nombreuses organisations en Europe, est basé à Vienne. Il s’intéresse à l’analyse des questions européennes et internationales, ainsi qu’aux questions sociales et médiatiques.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : un manifestant portant un masque de l’ancien président Nicolas Sarkozy et tenant une photo de l’actuel Premier ministre Manuel Valls, lors de la manifestation contre la loi Travail à Marseille, le 19 mai 2016 dernier (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par Nassima Demiche.