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Maroc, 1999-2019 : vingt ans de nouveau règne pour rien ? 

En vingt ans de règne, Mohammed VI a raté plusieurs occasions de réformer le système politique et pour créer un modèle économique égalitaire décevant ainsi les espoirs que le jeune roi avait suscités il y a deux décennies
Discours de Mohammed VI à Al Hoceima à l’occasion du 66e anniversaire de la Révolution du roi et du peuple, avec son frère, le prince Moulay Rachid et son fils, le prince Moulay Hassan (AFP)

Le roi est mort, vive le roi ! Le 23 juillet 1999, le roi Hassan II décédait, au terme de 38 ans d’exercice du pouvoir. Son fils aîné accéda de facto et de jure au trône pour devenir le troisième roi du Maroc après l’indépendance, dans une longue lignée de sultans alaouites depuis le milieu du XVIIe siècle. 

L’accession au trône de Mohammed VI déclencha de vastes espérances que le pays bascule dans une nouvelle ère

L’accession au trône de celui qu’on appellera désormais Mohammed VI marqua un tournant dans l’histoire moderne du pays, dans le sens où elle déclencha de vastes espérances que le pays bascule dans une nouvelle ère.

Car ce jeune monarque, alors âgé de 36 ans, réussit très vite à impressionner l’opinion publique nationale et internationale en déclinant une image publique moderne et une « cool attitude », tout en étant proche du peuple et en adoptant nombre de mesures symboliques, en faveur des libertés publiques, de la réconciliation avec le passé sombre de son prédécesseur et de l’émancipation de la femme... 

« Le style, c’est l’homme », disait Hassan II. Mohammed VI ne va pas ainsi déroger et, très vite, va se distinguer de son père par son propre style, par une communication soignée et des actions liminaires fortes. 

Le bon filon

Moins de trois semaines après son intronisation, le 20 août 1999, dans un discours, il allait briser un interdit en évoquant les disparus et les victimes d’arrestations arbitraires.

Un peu plus tard, il limogea Driss Basri, ministre de l’Intérieur et homme fort de l’ancien régime, qui avait mené une politique de répression pendant près de trois décennies.

Dans la même veine, certains des exilés les plus emblématiques ont été autorisés à revenir au Maroc, comme Abraham Serfaty ou la famille de Mehdi Ben Barka, alors que d’autres étaient libérés comme le cheikh Abdeslam Yassine.

L’ancien ministre marocain de l'Intérieur, Driss Basri, à Paris, le 29 décembre 2004 (AFP)

Toutes ces mesures symboliques furent hautement saluées et présentées comme autant de preuves de la bonne volonté de faire avancer les choses et faire basculer le pays dans une nouvelle ère à l’orée du nouveau millénaire. 

Le béjaune Mohammed VI va ainsi bénéficier d’une popularité et d’une bienveillance remarquables, tenant autant à ses qualités personnelles revendiquées qu’à la soif des Marocains de couper avec l’ère révolue de Hassan II et d’entamer une nouvelle ère.

Le début du règne de Mohammed VI fut jalonné d’une profusion de grandes promesses 

Ces mesures liminaires entreprises ont aussitôt permis de conférer une image séduisante au nouveau roi et d’asseoir une base stable au nouveau règne.

Le makhzen y trouvera le bon filon et ne cessera dès lors de creuser cette logique à l’extrême en autoproclamant le roi Mohammed VI « roi des pauvres », multipliant ainsi les actions de « charité publique » institutionnalisée (fonds Mohammed V, initiative nationale pour le développement humain...) qui se résument en substance en des opérations médiatisées de dons dérisoires de produits alimentaires.

Toujours est-il que cette politique a eu le mérite d’être doublement efficace : d’une part comme levier clé de la mercatique politique, d’autre part en coupant l’herbe sous les pieds des islamistes, à défaut d’être à même d’éradiquer les « mauvaises herbes » d’un fondamentalisme en plein essor. 

Débuts prometteurs 

Dans la même veine, le début du règne de Mohammed VI fut jalonné d’une profusion de grandes promesses clamées à tout vent : une énième candidature à l’organisation de la Coupe du monde 2010, des lignes rouges repoussées dans la presse indépendante, autorisant l’espoir de voir l’ancrage d’une liberté d’expression sans égal dans le monde arabe – voire la naissance d’une Movida –, d’énormes découvertes de pétrole annoncées dans la région de Talsint (est du pays), et Abraham Serfaty nommé conseiller auprès de l’Office national de recherches et d’exploitations pétrolières...

Le roi Mohammed VI prononce son discours d’intronisation à Rabat le 30 juillet 1999, une semaine après le décès de son père, le roi Hassan II (AFP)

Autant d’annonces fortes qui allaient occuper le débat public et faire fantasmer des Marocains qui se rêvaient désormais en rentiers d’une pétromonarchie.

Dans le même temps, la fraction encore sceptique était dissuadée de critiquer ou d’appeler à concrétiser les promesses, sous prétexte de laisser une chance et du temps aux réformes entreprises et/ou promises. 

Radioscopie d’une transition avortée

Vingt ans après l’avènement du roi Mohammed VI au pouvoir, on en reste aux mêmes effets d’annonce et le bilan global n’est guère flatteur. 

Le Maroc demeure une poudrière sociale. Son économie duale est toujours vulnérable et sa croissance volatile. Les médias autonomes encore plus muselés que lors des dernières années de Hassan II. Les droits de l’homme quotidiennement bafoués. Et l’environnement politique complètement à l’arrêt, une « situation de blocage » dit-on au Maroc. 

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Car à la suite des signaux positifs envoyés en tout début de règne, un désenchantement élusif prit rapidement naissance au profit d’autres signes malencontreux qui commencèrent à éroder le semblant de transition préalablement amorcé.

Le musellement de la presse libre naissante a été un premier signe révélateur dès le début des années 2000, tout comme l’obstination à perpétuer des rituels archaïques et sans aucun fondement constitutionnel, tels que le baisemain ou la cérémonie d’allégeance, la bay’a, un rétropédalage dans le temps qui rompt sérieusement avec l’image de modernité briquée. 

Régressions politiques

Sur le plan politique, il y eut surtout le signal fort de la nomination de Driss Jettou comme Premier ministre au lendemain des législatives de 2002, ce qui allait être perçu comme une entorse à la « méthodologie démocratique », dans les termes du célèbre communiqué du parti de l’Union socialiste des forces populaires (USFP) qui avait remporté ces législatives.

Tout comme la loi n° 03-03, loi antiterroriste promulguée au lendemain des attentats du 16 mai 2003 et qui a donné lieu à nombre d’excès et d’exactions régulièrement dénoncées par les ONG nationales et internationales.

Enfin et surtout, la sécularisation du pouvoir et le statut de commandeur des croyants demeurent des sujets brûlants au royaume chérifien, voire complètement tabous. 

Autant de signaux qui ne semblaient guère tromper sur les intentions réelles du nouveau régime, ou de la « nouvelle ère » comme on dit au Maroc.

Pour la majorité des Marocains, le réveil fut brutal quelques années plus tard et le désenchantement amer

Pourtant, l’incantation va continuer d’exercer son effet, même à ce jour, sur certaines classes sociales. Mais pour la majorité des marocains, le réveil fut brutal quelques années plus tard et le désenchantement amer.

Un modèle de croissance fortement extraverti, précaire

Et pour cause. Les mêmes problèmes structurels perdurent et continuent de peser sur le quotidien, s’aggravant même davantage de jour en jour.

À commencer par la situation économique. En 2018, le PIB par habitant du Maroc stagne toujours autour de 3 000 dollars, ce qui le renvoie au-delà du 130e rang mondial. 

Indubitablement, cela se traduit par un développement humain indigent. Ainsi, si l’une des vertus les plus louées au Maroc est la stabilité : le pays a toujours su garder une stabilité en terme de classement d’Indice du développement humain (IDH).

Depuis la création de l’indice en 1990, le Maroc n’a ainsi jamais quitté une catégorie reculée du classement (oscillant entre la 120e et la 130e place), passant sur les deux décennies du règne du roi Mohammed VI, du 126e rang mondial en 1999 (avec un IDH de 0,520), à la 123e place mondiale en 2019 (avec un IDH de 0,667), loin derrière des pays voisins comme l’Égypte (115e), la Tunisie (95e) ou l’Algérie (85e).

Ce qui prouve qu’il s’agit au fond d’une incapacité structurelle à générer un modèle de développement transformateur et à se limiter à un modèle de croissance fortement extraverti, précaire, non porteur d’emplois et d’externalités positives et profitant à une oligarchie fermée. 

Une défaillance économique structurelle doublée d’une pléthore d’enrayements politiques persistants, à commencer par le problème du Sahara, qui continue depuis quatre décennies de conditionner et d’hypothéquer l’avenir du Maroc et d’une intégration maghrébine chaque jour plus indispensable, malgré l’engouffrement de ressources importantes vivement requises ailleurs.

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Après avoir été sans cesse repoussé, le référendum d’autodétermination au Sahara s’est vu complètement abandonné par le Maroc au profit d’une unique alternative proposée de régionalisation avancée, alors même que le pays s’éloigne indubitablement de la décentralisation et accentue la déconcentration.

Aux mêmes causes les mêmes effets, voire des effets encore aggravés.

Face à cette situation économique et politique pernicieuse, les mêmes symptômes tragiques ne cessent de s’aggraver davantage depuis deux décennies : un exode rural persistant qui continue de nourrir des bidonvilles surpeuplés dans les périphéries voire au cœur des grandes agglomérations ; des taux d’analphabétisme toujours très élevés quoique masqués par des niveaux de scolarisation gonflés – passant sous silence le taux d’abandon scolaire surélevé – ; un milieu rural enclavé et privé, pour de larges pans, d’accès à l’eau potable, à l’électricité, aux écoles et aux soins médicaux ; des taux de chômage faramineux et toujours à deux chiffres quoique lissés par les calculs insidieux du Haut Commissariat au plan ; des taux de pauvreté et d’extrême pauvreté outranciers, une caste de familles et de nantis accaparant postes de responsabilité et privilèges économiques ; une immigration clandestine à flux tendu et un désir submergeant de fuir le pays chez de larges franges de la société.

Des problèmes auxquels s’ajoute la persistance de la corruption, des niches de rente, des discriminations à l’égard des femmes, et des nombreuses pathologies communes à tous les autres pays arabes qui ont vu les révoltes en 2011 se déclencher. 

Face à cette situation économique et politique pernicieuse, les mêmes symptômes tragiques ne cessent de s’aggraver davantage depuis deux décennies

Toujours est-il que ce ne sont pas tant toutes ces carences qui menacent le plus la paix sociale, portant préjudice au principe du vivre ensemble et hypothéquant le pays, mais davantage l’obturation des horizons et la perpétuation de ces défaillances et de ces inégalités intergénérationnelles, au sens de John Rawls, dans la mesure où elles signifient une pérennisation de l’ordre établi et de l’éternelle « ploutocratie » connotée de connivence entre pouvoir politique et accaparation des richesses.

Dès lors, l’élan du début de règne du roi Mohammed VI semble bien émoussé aujourd’hui et le capital symbolique accumulé pendant cette nouvelle ère imperceptiblement et insensiblement rogné. 

Le mouvement du 20 Février, une dernière chance de démocratisation gâchée ?

Lorsque les peuples arabes se sont soulevés au début de l’année 2011 pour s’affranchir de la peur séculaire et exprimer leur volonté de retrouver une dignité perdue et recouvrir un statut de citoyenneté substantive, les jeunes au Maroc sont descendus en masse dans la rue pour réclamer un autre Maroc, une autre répartition de la richesse et du pouvoir, ainsi que d’autres institutions, un autre jeu politique, d’autres médias et un autre type d’éducation, etc.

Le makhzen réussira à désamorcer le vaste mouvement de mobilisation naissant

Cette dynamique politique et sociale forte, fédérée autour du Mouvement du 20 Février, a ainsi réussi à fondre de nombreuses forces composites sur le plan intellectuel, idéologique et politique.

C’est mouvement social et politique le plus important que le Maroc moderne ait connu, avec des revendications économiques, sociales et politiques fortes.

Néanmoins, le makhzen réussira à le désamorcer tout en dilapidant une de ses dernières chances de se rattraper sur les erreurs du passé et d’entamer un véritable processus de démocratisation gagnant-gagnant allant au-delà des déclarations de bonnes intentions. 

En s’adressant à la nation le 9 mars 2011, le roi Mohammed VI annonça des mesures fortes, comportant une réforme de la Constitution, la désignation du Premier ministre/chef du pouvoir exécutif automatiquement dans le parti ayant obtenu la majorité des voix, ainsi que la consolidation de l’État de droit et une justice indépendante. 

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« Un  pouvoir absolu »

Ce discours donnera lieu à une vague d’optimisme et de vastes espoirs de changement, à l’instar de son intronisation en 1999, compte tenu du consensus ancré au Maroc sur la nécessité d’une transformation pacifique et progressive vers la démocratie au moindre coût, sans porter atteinte aux principes de paix civile et du modus vivendi. 

Cependant, la Constitution adoptée en juillet 2011 et le processus de formation du premier gouvernement d’Abdelillah Benkirane vont vite planté un clou fatal dans le cercueil de ces espoirs.

La main invisible de l’État profond était visible par tous. Ce qui était implicite avant 2013 sera désormais explicite à la suite du coup d’État militaire en Égypte de juillet 2013.

Ce sera ainsi le retour des pratiques makhzéniennes ancestrales au grand jour et le retour de l’attentisme et du statu quo propres à ce qu’on a appelé la « monarchie exécutive » et qui n’est autre qu’une version marocaine du modèle bénaliste tunisien, qu’Hassan Aourid, un fin connaisseur du makhzen, décrit comme un « euphémisme pour pouvoir absolu ».

Vont dès lors se multiplier les exactions autoritaires : des manigances lors de la sortie du parti de l’Istiqlal, en juillet 2013 du premier gouvernement Benkirane et la formation du gouvernement Benkirane II jusqu’au musellement de la presse indépendante et la contrainte de ses principaux précurseurs à l’exil volontaire et/ou au silence, en passant par la répression du hirak du Rif ou le procès récent et à la condamnation à douze ans de prison ferme du journaliste Taoufik Bouaachrine

Un processus autoritariste bien effréné et pas prêt de s’arrêter.

Des manifestants brandissent le portrait de Nasser Zefzafi, leader de la contestation du Rif, arrêté lundi 28 mai 2017 (AFP)

En deux décennies de nouveau règne, il n’y a pas eu au Maroc de miracle économique et social ni de transition démocratique. 

Les dossiers brûlants continuent de s’accumuler et la société attend avec impatience de grands changements, toujours promis dans la continuité.

Les taux de chômage sont toujours aussi élevés et les diplômés chômeurs et autres corporations régulièrement tabassés comme seule réponse à leurs protestations quasi quotidiennes.

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Les vagues d’émigrés clandestins continuent leur procession macabre en Méditerranée en de l’eldorado européen, et les cerveaux marocains continuent leur fuite inexorable.

« Réforme dans la continuité »

En définitive, la léthargie semble s’abattre sur tous les aspects de la vie économique, sociale et politique du royaume. 

Face à cette situation et à une ubris du Makhzen de plus en plus démesurée, toute opinion critique, aussi objective soit-elle, est systématiquement taxée de nihilisme et de négationnisme.

Et face à toutes les attentes brûlantes de la société marocaine, la réponse du makhzen demeure le seul slogan des réformes dans la continuité.

Une continuité où le roi, malgré ses absences de plus en plus prolongées du pays et/ou de l’exercice du pouvoir, continue de régner et de gouverner à la fois, de nommer et de renvoyer, de présider et d’inaugurer, de s’accaparer les pouvoirs absolus et de critiquer de manière incongrue la non-réalisation des projets nationaux... bref, d’occuper tout le champ politique, voire aussi économique. 

Le makhzen reste confiant dans sa force et dans l’image de stabilité qu’il véhicule à l’échelle nationale comme internationale où il tient une bonne part de sa légitimité, comme tous les pouvoirs autoritaires en place, sous prétexte d’être un rempart contre l’intégrisme et le terrorisme.

Horizons assombris

Or, la réalité et les rapports internationaux réfutent tous ces discours et attestent de tout le contraire.

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Car le royaume est plus que jamais au cœur de la nébuleuse internationale du terrorisme : plus de 70 % des actes terroristes ces quinze dernières années en Europe ont été perpétrés par des Marocains ou des personnes d’origine marocaine, et le pays a été un des principaux pourvoyeurs de combattants étrangers pour le groupe État islamique (EI), etc.

Le royaume est plus que jamais au cœur de la nébuleuse internationale du terrorisme

L’autoritarisme persiste ainsi au Maroc comme ailleurs la petite échelle à l’émergence de l’intégrisme et du terrorisme, en dépit de tous les discours ambiants.

Ce papier est parti de la question du bilan des vingt ans du nouveau règne. Au vu de ce que nous avons esquissé, la réponse ne saurait laisser planer de doute sur son issue.

De plus, les horizons du pays semblent aujourd’hui plus assombris que jamais, émoussant dans l’avenir proche tout élan ou potentiel de changement dans le royaume chérifien.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Morad Diani
Chercheur à l’Arab Center for Research and Policy Studies à Doha (Qatar), il a dirigé en 2018 l’ouvrage 20 Février : Issues de la transition démocratique au Maroc (en arabe).