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Le rapprochement Maroc-Émirats ? Une manœuvre aventureuse dans un désert saharien miné

En pleine crise entre le Maroc et le Front Polisario soutenu par l’Algérie, les Émirats ont ouvert un consulat au Sahara occidental contrôlé par le royaume. Un jeu dangereux qui pourrait enflammer toute la région du Maghreb
Des agents de sécurité devant le nouveau consulat des Émirats arabes unis à Laâyoune, la principale ville de la région marocaine contestée du Sahara occidental, le 4 novembre 2020 (AFP)
Des agents de sécurité devant le nouveau consulat des Émirats arabes unis à Laâyoune, la principale ville de la région marocaine contestée du Sahara occidental, le 4 novembre 2020 (AFP)

« Plusieurs pays frères ont ouvert des consulats généraux dans les villes de Laâyoune et de Dakhla, reconnaissant ainsi de façon claire et nette la marocanité du Sahara, et affirmant être pleinement confiants quant à la sécurité et à la prospérité qui règnent dans nos provinces du sud. »

C’est en ces termes-là que Mohammed VI s’est autofélicité du soutien de certains pays à la solution marocaine de « l’autonomie élargie » au Sahara occidental. C’était à l’occasion d’un discours prononcé par le souverain – avec un jour de retard pour cause de la contamination au coronavirus d’un technicien chargé de filmer l’allocution royale – lors du 45e anniversaire de la Marche verte vendredi dernier.

Malgré l’impasse dans laquelle se trouve le conflit saharien et la crise qui ronge actuellement la diplomatie marocaine en raison du blocage par le Front Polisario de la zone tampon de Guerguerat (contrôlée par les Casques bleus de la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental – MINURSO – et située entre le Maroc et la Mauritanie) depuis le 20 octobre, le roi du Maroc s’est voulu, une fois de plus, très confiant et excessivement rassurant quant à « la victoire irréversible du royaume » dans un conflit qui dure depuis près de 45 ans !

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Lors de son discours, Mohammed VI a délibérément évité de faire le point sur la situation extrêmement tendue aux frontières sahariennes du royaume marocain.

Bien plus, à aucun moment il n’a évoqué les conséquences politiques et économiques néfastes du blocage, notamment sur les activités commerciales dépendantes du transport routier entre le Maroc et la Mauritanie.

Vendredi 6 novembre, environ 200 routiers marocains ont lancé un appel au secours aux autorités du Maroc et de la Mauritanie en se disant bloqués au poste-frontière côté mauritanien par des « milices affiliées à des séparatistes », sur la route remontant de la Mauritanie et l’Afrique de l’Ouest, à environ 380 km au nord de Nouakchott. 

Dans le feu de l’action, les activistes sahraouis ont même défié des éléments des Forces armées royales (FAR) et critiqué la neutralité passive de la MINURSO, laquelle a été dépassée par les événements.

Et c’est le président du Front Polisario, Brahim Ghali, qui a enclenché les hostilités en déclarant, dès le 1er octobre, qu’« il n’écart[ait] pas une réitération du scénario de Gdeim Izik [événements sanglants du 8 novembre 2010 à Laâyoune] ».

Une réponse d’Alger à Rabat ?

On pourrait affirmer que le Front Polisario, soutenu par l’Algérie, s’est engagé dans une mission visant à bloquer l’expansionnisme économique du royaume sur le continent africain.

Le blocage de Guerguerat pourrait être perçu de fait comme une réponse à peine voilée d’Alger à Rabat, à la suite de l’ouverture de consulats généraux au Sahara occidental en signe de reconnaissance de la « marocanité » de la zone, au début par des pays africains et, maintenant, par les Émirats arabes unis (EAU), puissante pétromonarchie arabe très proche des États-Unis et d’Israël.

On pourrait même être tenté de penser que le blocage de Guerguerat par le Front Polisario est une manœuvre mûrement réfléchie par l’Algérie, avec probablement l’aval de la Russie, pour tenter d’estomper l’influence du Maroc en Afrique.

Conscient de la gravité de la manœuvre du dirigeant d’Abou Dabi Mohammed ben Zayed (MBZ), le chef de la diplomatie algérienne Sabri Boukadoum a évité soigneusement toute attaque frontale et préféré réitérer le soutien d’Alger au Front Polisario dans le cadre du respect de la légalité internationale.

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Le 7 novembre, Sabri Boukadoum a affirmé ainsi qu’« au vu du droit international, la République sahraouie est membre de l’Union africaine et a la pleine souveraineté sur ses territoires ».

En face de cette escalade dangereuse sur le terrain, le royaume marocain a choisi l’évitement, en concentrant ses efforts sur une diplomatie d’influence, de cooptation et de lobbying international.

Dans la lignée des quinze pays africains amis du Maroc, les EAU ont donc décidé d’ouvrir un consulat général à Laâyoune, principale ville du Sahara occidental. Par ce geste, Abou Dabi devient le premier pays arabe à ouvrir une représentation consulaire dans cette région du Sahara occidental, que l’ONU qualifie pourtant de « territoire non autonome ».

Pour rappel, cette décision a été rendue publique dans le compte-rendu d’un entretien téléphonique, mardi 27 octobre, entre le roi Mohammed VI et l’homme fort des Émirats, MBZ.

Lors de cet échange entre les deux dirigeants, le roi du Maroc a exprimé « ses remerciements et sa considération pour cette décision historique soutenant l’unité territoriale du royaume marocain », selon un communiqué du Palais royal à Rabat.

Guerre de leadership

Et pourtant, derrière ce discours diplomatique se cachent bien évidemment des enjeux politiques considérables, inhérents à des risques majeurs susceptibles d’attiser les tensions dans toute la région du Maghreb.      

Dans un contexte agité et plein d’incertitudes, on a assisté, ces dernières années, à une guerre de leadership non déclarée entre MBZ, propulsé au front par l’administration Trump, et le roi Mohammed VI, épaulé par la France. En ont découlé des tensions palpables qui traversent depuis les relations diplomatiques entre le Maroc et les Émirats.

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En 2017, pour mémoire, Mohammed VI avait décidé de briser le blocus imposé au Qatar par ses voisins saoudien et émirati en se rendant de Dubaï à Doha. Et dans ce qui ressemblait à un geste de défiance, le roi avait même envoyé des avions chargés d’aide alimentaire à l’émirat qatari.

En 2019, le royaume a jugé opportun de se démarquer des pays du Golfe en se retirant de la guerre au Yémen. Du côté des Émirats, le clan MBZ a choisi de riposter en suspendant de nombreux fonds d’investissement au Maroc.

Dans le même temps, les EAU œuvraient pour éloigner le royaume de ses alliés traditionnels en Afrique : un don de deux milliards de dollars avait ainsi été accordé à la Mauritanie. Les Émirats se sont aussi déployés au Sénégal auprès des confréries religieuses réputées proches du roi chérifien.

En plein confinement dû au COVID-19, des influenceurs émiratis n’ont pas hésité à reprocher au gouvernement marocain une gestion calamiteuse de la pandémie, en faisant circuler l’idée d’« un coup d’État au Maroc pour dégager les islamistes du PJD à la tête de l’exécutif ».

Mi-avril 2020, MBZ a franchi un pas de plus en décidant de prendre en charge le rapatriement de touristes israéliens coincés au Maroc.

Israël a saisi l’occasion pour saluer les liens d’amitié qu’il entretient avec les Émirats, avant que les deux pays annoncent, le 13 août, la signature d’un accord historique devant aboutir à la normalisation totale de leurs relations.

Soumis à une pression considérable de la part de l’administration américaine, depuis lors, le royaume s’est trouvé acculé à se positionner sur la question de la normalisation avec Israël

Soumis à une pression considérable de la part de l’administration américaine, depuis lors, le Maroc s’est trouvé acculé à se positionner sur la question de la normalisation avec Israël. Pris de vitesse par les princes du Golfe, qui se présentent désormais comme des alliés patentés des États-Unis et d’Israël, Mohammed VI a été obligé de sortir de sa torpeur diplomatique en rompant, ne serait-ce qu’un moment, avec un multilatéralisme fragile qui a fait long feu.     

Et c’est justement dans ce cadre-là que l’on peut inscrire le deal entre le Maroc et les Émirats, qui comprend aussi bien des avantages que des risques de part et d’autre.

Depuis l’annonce de l’« accord du siècle », le régime marocain semble avoir compris que les rapports de force sont en train de basculer en faveur des princes du Golfe et qu’il est temps pour le royaume de revenir dans la course pour pouvoir défendre ses intérêts auprès des monarchies du Golfe.

Une diplomatie agressive qui donne ses fruits

Après les soulèvements arabes, les pays du Golfe avaient d’ailleurs envisagé la possibilité d’intégrer le royaume au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Il n’est nul besoin de rappeler l’importance de l’aide financière accordée, tout particulièrement par les Émirats et l’Arabie saoudite, au Maroc, souvent en crise économique.

En 2012, à titre d’exemple, les pétromonarchies, à l’instar de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, du Qatar et du Koweït, ont convenu d’accorder cinq milliards de dollars au Maroc pour l’aider à financer des projets structurants de manière à renforcer son économie, en particulier son secteur touristique.

En opérant un rapprochement tactique avec les Émirats, tout particulièrement, Mohammed VI joue à fond la carte du pragmatisme économique, qui a d’ailleurs toujours prévalu dans les relations bilatérales entre les deux pays.

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De son côté, MBZ ne peut que se réjouir de voir sa diplomatie agressive dans la région commencer à donner ses fruits, à en juger par l’ouverture d’un consulat des Émirats au Sahara occidental dans la perspective de prendre part, d’une manière ou d’une autre, aux négociations interlibyennes diligentées par le Maroc à Bouznika.

Actuellement, les pays du Golfe ont besoin d’un pays stabilisateur-médiateur comme le Maroc, qui attire les investissements étrangers et bénéficie d’une ouverture géostratégique sur l’Europe.

De plus, le royaume chérifien s’est toujours proposé pour mener la médiation en vue de réconcilier les pays du Golfe avec le Qatar. Sans compter l’ancrage économique et socioculturel du royaume en Afrique, qui pourrait offrir aux pays du Golfe une profondeur géostratégique non négligeable par rapport à leurs concurrents.

De cette manière, MBZ pourrait relancer ses investissements sur le continent africain en vue d’accroître son influence face à l’hégémonie de la Chine, en particulier. Il pourrait ainsi apaiser les points de tensions comme en Libye, où les EAU tentent d’établir leur leadership à côté de nouvelles forces montantes comme la Turquie.

Et pourtant, le rapprochement EAU-Maroc recèle tout de même des risques non négligeables pour toutes les parties.

Les pays du Golfe ont besoin d’un pays stabilisateur-médiateur comme le Maroc, qui attire les investissements étrangers et bénéficie d’une ouverture géostratégique sur l’Europe

Pour Rabat, on est en droit de penser que l’ouverture par Abou Dabi d’un consulat général au Sahara occidental est en réalité un cadeau empoisonné : Mohammed VI pourrait être mis sous tension permanente par MBZ dans son nouveau rôle de « rabatteur en chef » pour favoriser la normalisation des pays arabes avec Israël.

Mais on voit mal le Commandeur des croyants céder une partie de son leadership symbolique au profit de MBZ. La monarchie marocaine a toujours entretenu des relations politiques et socioculturelles privilégiées avec Israël malgré l’absence de représentation diplomatique officielle.

Le roi du Maroc avait donc la possibilité d’anticiper les manœuvres des princes du Golfe et de déclarer, il y a de cela bien longtemps, la normalisation avec Israël.

Mais si jamais Mohammed VI décide de le faire un jour – ce qui est loin d’être le cas pour le moment –, il veillera certainement à négocier directement avec les Israéliens une transaction de taille qui ne se réduise pas seulement à l’ouverture d’un consulat au Sahara occidental !

Tensions attisées entre Rabat et Alger

Par ailleurs, une telle initiative risque assurément d’attiser les tensions entre Rabat et Alger autour de la question saharienne, surtout à un moment où le Front Polisario bloque le point frontalier de Guerguerat.

Avec une représentation diplomatique à Laâyoune, les Émirats seraient impliqués de fait dans un conflit international inextricable. Pire, le positionnement des EAU serait difficile à gérer au cas où la situation dégénèrerait et que les protagonistes décideraient de rompre l’accord de cessez-le-feu (signé en 1991 entre les parties sahraouie et marocaine).

Toujours du côté des Émirats, l’ouverture d’un consulat au Sahara occidental pourrait tomber sous le coup du droit international, qui considère cette région comme faisant encore l’objet d’un conflit entre le Maroc et le Front Polisario.

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Dans le même temps, le risque pour l’Algérie et le Front Polisario est que l’ouverture d’un consulat à Laâyoune cache des objectifs interventionnistes non déclarés de la part de MBZ : la présence dans la région pourrait lui faciliter l’accès aux négociations interlibyennes qui se déroulent à Bouznika au Maroc.

En disposant d’une antenne diplomatique locale aux frontières maroco-algériennes, MBZ pourrait s’en servir comme base arrière ou refuge pour les services de renseignement émiratis, voire ceux de leurs alliés. Ce qui constitue incontestablement ici une menace non négligeable pour l’Algérie et le Front Polisario, qui voient d’un mauvais œil la reconnaissance par un pays arabe de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental, un territoire revendiqué par le peuple sahraoui.

La crainte des généraux algériens est qu’Abou Dabi balise le terrain pour d’autres pays arabes, en les incitant à ouvrir des consulats, à l’instar d’ailleurs des pays africains, dont quinze disposent déjà de représentations diplomatiques officielles à Laâyoune.

C’est dire, à la fin, toutes les implications politiques de la manœuvre aventureuse de MBZ et de Mohammed VI dans un désert saharien miné, où les questions sécuritaires, militaires et économiques finissent souvent par s’entremêler au grand dam des peuples qui subissent les choix souvent arbitraires de leurs dirigeants.     

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Aziz Chahir
Aziz Chahir est docteur en sciences politiques et enseignant-chercheur à Salé, au Maroc. Il travaille notamment sur les questions relatives au leadership, à la formation des élites politiques et à la gouvernabilité. Il s’intéresse aussi aux processus de démocratisation et de sécularisation dans les sociétés arabo-islamiques, aux conflits identitaires (le mouvement culturel amazigh) et aux questions liées aux migrations forcées. Consultant international et chercheur associé au Centre Jacques-Berque à Rabat, et secrétaire général du Centre marocain des études sur les réfugiés (CMER), il est l’auteur de Qui gouverne le Maroc : étude sociologique sur le leadership politique (L’Harmattan, 2015).