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Pourquoi la politique populiste d’Erdoğan ne pouvait pas gagner Istanbul

Le discours clivant du président turc a finalement fait perdre l’élection à son parti suite à un nouveau scrutin controversé
Le président turc Recep Tayyip Erdoğan vote à Istanbul le 23 juin (AFP)

Alors que la crise monétaire et de la dette de 2018 était la principale raison pour laquelle les électeurs turcs se sont éloignés de l’AKP lors des élections locales, les graves erreurs de communication politique du parti au pouvoir ont également joué un rôle clé dans la double victoire du candidat de l’opposition à la mairie d’Istanbul, Ekrem İmamoğlu

L’AKP a déployé une rhétorique émotionnelle tout au long de la campagne, avec des messages tels que « Istanbul est une histoire d’amour pour nous » sur d’énormes panneaux publicitaires. Dans le même temps, l’élection était présentée comme une question de survie nationale, İmamoğlu et ses partisans étant qualifiés d’ennemis ou de traîtres. 

Les électeurs turcs n’ont pas adhéré à ce message contradictoire. En dépit des slogans positifs de l’AKP, le président Recep Tayyip Erdoğan a adopté un ton clivant lors des rassemblements à Istanbul, a parlé de terrorisme et a utilisé le récent attentat de Christchurch comme prétexte pour attaquer le principal parti d’opposition, le Parti républicain du peuple (CHP).

Jeter de l’huile sur le feu

Alors que la différence entre les suffrages obtenus par le candidat du parti au pouvoir à la mairie d’Istanbul, Binali Yıldırım, et ceux d’İmamoğlu était inférieure à 14 000 lors de la première élection locale fin mars, celle-ci a dépassé les 800 000 lors du nouveau scrutin, convoqué après l’annulation controversée du premier vote.

Suite à la victoire de son rival la première fois, Yıldırım avait suggéré que le CHP « volait » les votes de l’AKP. Cela a jeté de l’huile sur le feu, même pour les partisans de l’AKP. La nouvelle élection qui s’est ensuivie a entraîné la défaite de Yıldırım, même dans des quartiers conservateurs tels que Fatih. L’AKP n’a pas répondu de manière satisfaisante aux questions portant sur la nécessité d’un nouveau vote. 

La campagne d’İmamoğlu a été gérée de main de maître, suivant le pouls de la population turque

En 1997, la popularité d’Erdoğan a grimpé après son emprisonnement pour avoir récité un poème de Ziya Gökalp, poète et activiste controversé de l’époque ottomane, lors d’un rassemblement politique. Cette fois-ci, Erdoğan a comparé le candidat de l’opposition au président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, alors que le monde musulman pleurait la mort de l’ancien président égyptien Mohamed Morsi.

Le ton populiste d’Erdoğan a été sa principale stratégie ces dix dernières années. En période électorale, il a tendance à se servir des conflits internes ou géopolitiques pour distinguer son parti de ses adversaires, soulignant que sa victoire est une question de « survie » – non seulement pour son pays, mais aussi pour le monde musulman. Cette fois, ce fut un échec.

Le facteur kurde

Les Kurdes ont également joué un rôle dans la défaite de l’AKP. Dans un élan de dernière minute, Abdullah Öcalan, dirigeant du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), a exhorté ses partisans à ne pas se rendre aux urnes, mais cet appel a eu l’effet contraire : les électeurs kurdes ont confirmé leur intention de s’y présenter en faveur du candidat de l’opposition.

Outre son avantage historique et ses succès économiques passés, l’AKP doit son succès lors des précédentes élections à ses campagnes créatives. Le fait qu’Erol Olçok, le gourou des relations publiques et conseiller en communication d’Erdoğan qui était à l’origine des campagnes inspirantes de l’AKP, ait été tué lors de la tentative de coup d’État de 2016 explique la détérioration du discours et de la gestion de la perception du parti présidentiel. 

Ekrem İmamoğlu, nouveau maire d’Istanbul, prend la parole le 28 juin (AFP)
Ekrem İmamoğlu, nouveau maire d’Istanbul, prend la parole le 28 juin (AFP)

D’autre part, la campagne d’İmamoğlu a été magistralement gérée, suivant le pouls de la population turque. Par exemple, après qu’un jeune homme a couru à côté du bus de campagne d’İmamoğlu et crié : « Ne vous inquiétez pas, frère Ekrem, tout ira bien », ses propos sont devenus le slogan officiel de la nouvelle campagne du candidat de l’opposition.

Erdoğan a essayé plus tard de rebondir sur cela. Lorsqu’un électeur lui a manifesté son soutien en se référant au slogan de son adversaire, le président a répondu : « [tout] ira encore mieux. » Cela aurait pu être un répartie astucieuse de la part d’un dirigeant charismatique, mais cela n’a pas eu le même élan que le slogan d’İmamoğlu, apparaissant comme un simple spin-off.

Un futur Erdoğan ?

Contre toute attente, le CHP a ignoré le ton clivant d’Erdoğan, se concentrant plutôt sur les profondes divisions au sein de la société. Au lieu de s’engager dans de nouveaux projets pour la ville, İmamoğlu a attiré l’attention sur les échecs économiques de l’AKP. 

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Bien que la politique populiste d’Erdoğan ait fonctionné lors de quasiment toutes les périodes électorales, cette fois-ci, cela lui a coûté le scrutin. Les Turcs en ont eu assez de ce type de discours clivant et les habitants d’Istanbul n’ont pas été convaincus de la légitimité de la nouvelle élection. Il était particulièrement difficile de séduire les jeunes qui ont grandi à l’ère du numérique et qui ne risquent pas de se laisser influencer par les promesses de nouvelles lignes de métro ou d’hôpitaux.

Le fait qu’İmamoğlu, une personnalité peu connue en Turquie il y a trois mois, ait recueilli 54 % des voix à Istanbul pose la question suivante : pourrait-il être un futur Erdoğan, en termes de popularité ? 

Cela dépendra de la façon dont İmamoğlu gérera Istanbul, ville de plus de 15 millions d’habitants, au cours des cinq prochaines années, alors qu’il jongle avec les attentes contradictoires de son électorat diversifié : conservateurs, libéraux, ultra-nationalistes et Kurdes. Tout ne peut aller « bien » que s’il parvient à trouver des solutions à la montée de la pauvreté et du chômage, l’économie étant citée comme l’une des principales raisons de la perte de l’AKP.

- Taner Dogan est chercheur invité à la School of Oriental and African Studies (SOAS) de l’Université de Londres et professeur assistant en médias et communication. Sa thèse de doctorat, qu’il a achevée à City, University of London, portait sur les stratégies de communication de l’AKP de 2002 à 2017. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @drtanerdogan

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Taner Dogan
Taner Dogan is a Visiting Scholar at SOAS, University of London and an Assistant Professor of Media and Communications. His PhD research was on the Communication Strategies of the AKP from 2002 to 2017 which he completed at City, University of London. Twitter: @drtanerdogan