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Pourquoi l’Occident était-il indifférent – voire favorable – au coup d’État en Turquie ?

Bien que l’Occident n’ait pas été en mesure de cacher son parti pris contre les dirigeants politiques turcs, les choses continueront comme si de rien n’était avec Ankara

Les événements soudains qui s’enchaînent en Turquie depuis la tentative de coup d’État du vendredi 15 juillet ont fait fureur dans les médias internationaux. La plupart des médias occidentaux ont rapporté le succès du putsch, bien que la réalité ait prouvé le contraire. C’était comme si l’Occident souhaitait le succès de ce coup d’État. On a beaucoup parlé du parti pris de la couverture des événements par les médias occidentaux, laquelle a ignoré les conséquences de la tentative de putsch et la souffrance humaine tout en critiquant largement la réaction du gouvernement face à cette situation.

La question urgente qui se pose est la suivante : pourquoi ce parti pris contre la Turquie et cette mauvaise volonté à l’égard de ses actuels dirigeants ?

Expansion économique turque

Par rapport à celle de l’Europe et de l’UE, qui devrait se contracter avec le départ du Royaume-Uni, l’économie turque se porte bien. Depuis l’accession au pouvoir du parti de la Justice et du Développement (AKP) en Turquie, le pays a connu une énorme évolution sur le plan économique, avec un PIB passant de 196 milliards de dollars en 2001 à 823 milliards de dollars en 2013.

Cela se reflète dans les services publics, notamment la santé, l’éducation et les transports, ainsi que dans le niveau de vie général. Aujourd’hui, malgré l’afflux de réfugiés et la recrudescence des attaques terroristes contre la Turquie, le pays est toujours l’une des économies les plus dynamiques en Europe, avec un taux de croissance de 3,8 % au deuxième trimestre cette année, ce qui en fait la troisième économie avec la croissance la plus rapide en Europe.

La Turquie est un leader mondial en matière d’investissements dans les infrastructures. Elle est en train de construire l’un des plus grands aéroports au monde, qui éclipsera les autres aéroports européens. Elle vient de terminer la construction du pont Gazi Osman, le quatrième plus long pont suspendu au monde – l’un des mégaprojets en passe d’être terminé.

L’armée turque a aussi eu sa part d’auto-avancement au fil des ans et s’éloigne de la dépendance étrangère en matière de matériel militaire.

Essor des discours islamistes et ottomans

Ce n’est un secret pour personne que le président Recep Tayyip Erdoğan et l’AKP sont « islamistes ». Bien entendu, le système politique est laïc, mais le parti ne cache pas ses sympathies et le président Erdoğan a régulièrement critiqué l’Occident en ce qui concerne les questions de politique étrangère. Parmi celles-ci figurent les questions relatives au Printemps arabe, comme au coup d’État militaire en Égypte et au conflit syrien, qui a causé des centaines de milliers de morts. De plus, l’occupation israélienne a régulièrement été critiquée par la Turquie, qui entretient de bonnes relations avec le Hamas.

Au-delà de l’aspect régional, la Turquie a été l’un des très rares partisans des musulmans persécutés au Myanmar. La Turquie a également rappelé son ambassadeur au Bangladesh en raison de la pendaison des dirigeants du groupe Jamaat-e-Islami, le plus grand groupe islamiste au Bangladesh.

Ainsi la Turquie, au moins sur le plan moral, n’est pas en accord avec la politique étrangère occidentale et ne craint pas de le faire savoir. Cependant, elle n’aborde pas ces questions d’un point de vue islamiste – celles-ci sont placées dans le contexte de l’injustice et de l’oppression et, dans ce contexte, les dirigeants turcs se montrent solidaires avec les personnes qui en souffrent.

Au niveau local, la Turquie d’aujourd’hui n’est plus la Turquie de Mustafa Kemal, qui a sécularisé de force la Turquie et a persécuté son identité islamique. Aujourd’hui, les femmes n’ont pas de problèmes si elles portent le hijab dans les écoles ou les institutions étatiques. Au cours du dernier Ramadan, la Turquie a ouvert la plus grande mosquée du pays, à Istanbul. L’éducation islamique est en plein essor et l’arabe vient d’être intégré à l’enseignement public.

Cette année, la Turquie a célébré le 563e anniversaire de la conquête de Constantinople (Istanbul). C’est la deuxième année consécutive de célébrations, qui avaient été interdites par Mustafa Kemal. Ces célébrations ont été suivies par un million de personnes environ et ont débuté avec des récitations du Coran, et plus tard inclus de la musique de l’armée ottomane et un discours du président Erdoğan et du Premier ministre Binali Yıldırım.

Tout cela aurait été inimaginable il y a quinze ans et on pourrait en dire bien plus encore pour démontrer la renaissance identitaire de la Turquie.

Géopolitique

Traditionnellement, la partie la plus importante du monde pour les États-Unis est l’Eurasie. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’Europe continue d’accueillir le plus grand nombre de troupes américaines en dehors des États-Unis.

Bien avant que le terrorisme mondial ou l’essor de la Chine deviennent des sujets d’importance, l’Eurasie et la réponse à l’Union soviétique dominaient les préoccupations des États-Unis en matière de politique étrangère et l’essentiel des discours universitaires en science politique.

Alors que la Russie est devenue de plus en plus agressive, à la fois dans la perception et dans les faits au cours des dernières années (Géorgie, Ukraine et Syrie), le besoin pressant d’un nouveau discours ou d’une politique cohérente concernant la Russie et l’Eurasie semble avoir été largement ignoré. Au lieu de cela, l’Occident semble avoir implosé sur lui-même avec la montée de l’extrême droite, la xénophobie, Trump et le Brexit, et avoir relégué sa stratégie globale au second plan. Néanmoins, la Turquie est au cœur de l’Eurasie, et une Turquie de plus en plus développée et puissante permet à cette dernière d’être plus indépendante et déplace l’équilibre du pouvoir dans la région.

De nombreux commentateurs dans la région du Moyen-Orient estiment que la Turquie a été encouragée à faire face à la Russie, mais abandonnée par l’OTAN qui l’a laissée se débrouiller seule. Cela a été considéré comme visant à affaiblir la Turquie. Une Turquie contenue par l’OTAN est considérée comme plus souhaitable pour l’Occident qu’une Turquie sûre d’elle et en développement.

Zbigniew Brzeziński, l’un des universitaires les plus influents sur la politique étrangère américaine, a noté dans son livre Le Grand Échiquier que non seulement l’Eurasie est la région la plus importante au monde pour les États-Unis, mais aussi qu’elle ne devrait pas être dominée par quelqu’un d’autre et que les puissances montantes ne devraient jamais être autorisées à s’unir.

Indispensable Turquie

La Turquie prend son essor en tant que puissance régionale, avec une identité nationale et morale plus affirmée. Elle est en désaccord avec l’Occident sur un certain nombre de questions, comme le Printemps arabe et le soutien à Israël. Un changement de dirigeants en Turquie, où les kémalistes militaires seraient revenus au pouvoir, aurait vu la Turquie tourner le dos au Printemps arabe, revenir en arrière sur son identité nationale ravivée et se lier d’amitié avec Israël, tout ce qui aurait plu à l’Occident et ses médias.

La possibilité d’un coup d’État militaire a été écartée en Turquie pour ce qui est de l’avenir prévisible. La Turquie est devenue beaucoup plus forte qu’elle ne l’était ; elle est dans un processus de consolidation du pouvoir sur son armée et ses institutions étatiques et ne devrait que croître en tant que puissance régionale.

La Turquie dirige actuellement l’Organisation de la coopération islamique et le G20 et est un acteur clé de l’élaboration de la politique concernant le Moyen-Orient. En fin de compte, la Turquie, quelles que soient l’idéologie et les aspirations de ses dirigeants, demeure un partenaire vital et un allié pour l’Occident. La Turquie est encore un membre essentiel de l’OTAN et de la coalition qui lutte contre Daech. Son adhésion à l’OTAN est toujours considérée comme un atout considérable.

La Turquie est toujours pragmatique et est principalement motivée par des intérêts personnels réalistes et non l’idéologie ; le chef de l’OTAN a tout récemment réaffirmé sa confiance dans le partenariat de la Turquie avec l’Occident.

Alors que l’Occident n’a pas été en mesure de cacher son parti pris contre les dirigeants politiques turcs – ce que la Turquie a bien remarqué –, malgré des inquiétudes et une rhétorique enflammée, les choses continueront comme avant.

- Mustafa Salama, analyste politique, consultant et auteur indépendant, possède, outre sa formation universitaire, une vaste expérience des affaires du Moyen-Orient.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des partisans de la démocratie agitent un drapeau national turc lors d’un rassemblement anti-coup d’État sur le pont du Bosphore à Istanbul, le 21 juillet 2016 (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.