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Pourquoi une guerre imminente avec l’Iran n’est pas dans l’intérêt de Donald Trump

Tandis que les États-Unis entrent dans la saison des élections, Téhéran sait que le président américain préférerait conclure son propre accord sur le nucléaire que de partir en guerre
Le président américain Donald Trump se dirige vers Marine One à Washington, le 14 mai (AFP)

Parfois, il faut écouter attentivement Donald Trump pour découvrir le véritable sens de ses propos. La semaine dernière, le président américain a enseveli l’invitation faite à l’Iran de venir lui parler sous un tas de fiel visant John Kerry, ancien secrétaire d’État, et ses contacts avec Téhéran.

Toutefois, ce que Trump disait véritablement n’avait rien à voir avec le démocrate qui a négocié l’accord sur le nucléaire iranien désormais moribond.

Cela a été confirmé par une source irakienne haut-placée à Bagdad, au fait de la rencontre entre le secrétaire d’État américain Mike Pompeo et le Premier ministre irakien Adel Abdel-Mehdi la semaine dernière.

Une démonstration de force

La visite de Pompeo n’a pas été annoncée avant l’événement. Abdel-Mehdi s’attendait à ce que le secrétaire d’État américain tire à boulets rouges sur l’Iran, après l’envoi par Washington d’un porte-avions et de bombardiers B-52 dans le Golfe dans une démonstration de force. 

On s’attendait à ce que Pompeo exige le retrait des milices pro-iraniennes qui pourraient attaquer les troupes américaines stationnées en Irak en temps de guerre.

Pompeo a demandé à Abdel-Mehdi de faire savoir à Téhéran que les États-Unis ne souhaitaient pas la guerre

Absolument pas. Ce que Pompeo a réellement dit à Abdel-Mehdi, selon la source au fait de la rencontre, était bien différent et le ton de Pompeo a également surpris le Premier ministre irakien.

Pompeo a demandé à Abdel-Mehdi de faire savoir à Téhéran que les États-Unis ne souhaitaient pas la guerre et que tout ce que Trump voulait, c’était un nouvel accord sur le nucléaire – un accord dont il pourrait revendiquer la paternité. 

« Pompeo a déclaré que les États-Unis voulaient un nouvel accord. Abdel-Mehdi a répondu que les Iraniens étaient un peuple fier et qu’ils ne rouvriraient pas le chapitre de l’accord sur le nucléaire. Toutefois, il a suggéré que l’Iran pourrait être ouvert à un protocole supplémentaire », rapporte la source à MEE, soulignant que Pompeo a répondu qu’un protocole supplémentaire pourrait être « une bonne idée ».

« Le ton de Pompeo était positif. Il n’a pas menacé l’Iran. Le lendemain, Abdel-Mehdi a envoyé un émissaire en Iran pour transmettre l’offre », précise la source.

À peu près au même moment, Trump a dit quelque chose de similaire dans sa diatribe publique contre Kerry.

« Ce qu’ils devraient faire, c’est m’appeler, s’asseoir et nous pourrons conclure un accord, un accord équitable », a-t-il déclaré. « Nous ne voulons tout simplement pas qu’ils possèdent des armes nucléaires, ce n’est pas trop demander. Et nous aiderions à les remettre en forme. Ils sont en mauvais état en ce moment. J’attends avec impatience le jour où nous pourrons réellement aider l’Iran. Nous ne cherchons pas à blesser l’Iran. »

Envoyer un message

Au Moyen-Orient, les messages peuvent néanmoins prendre de nombreuses formes. Un message significatif a été envoyé aux Saoudiens et aux Émiratis – et par extension aux Américains – sous la forme d’une attaque militaire majeure contre quatre pétroliers dans le port de Fujaïrah dimanche.

Situé au sud du détroit d’Hormuz, Fujaïrah est la réponse du Golfe à la menace explicite de l’Iran de fermer deux des plus importantes routes de transit du pétrole et du gaz, Hormuz et Bab el-Mandeb, s’il est attaqué par les États-Unis.

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Les Émiratis ont investi massivement dans le port, qui est déjà devenu le deuxième centre mondial de soutage, où les navires peuvent faire le plein. Il prévoit également d’augmenter la capacité de stockage de pétrole brut d’environ 75 % d’ici 2022.

L’attaque des quatre navires a pris les Émiratis par surprise. Au début, ils ont réfuté toute attaque ; le soir même, ils ont admis que quatre pétroliers avaient été touchés lors « d’actes de sabotage », mais sans préciser au départ quels étaient les pétroliers qui avaient été touchés. 

Le ministre des Affaires étrangères Anwar Gargash, le tweeter-en-chef d’Abou Dabi, n’a d’abord fait aucun commentaire sur cette attaque, et a semblé plus excité dimanche soir par le deuxième titre consécutif en Premier League de Manchester City, club détenu par les Émiratis. 

Plus tard, cependant, Gargash a déclaré que les enquêtes sur l’incident se poursuivaient, mais que son gouvernement en avait « ses propres lectures et conclusions ». 

« Actes de sabotage suspects »

L’Iran a nié être responsable de ces attaques et le ministre iranien des Affaires étrangères, Javad Zarif, s’est inquiété des « actes de sabotage suspects » perpétrés dans la région.

Il a fallu attendre lundi matin pour que l’Arabie saoudite admette que deux de ses pétroliers avaient été touchés et, à ce jour, il n’existe aucun détail sur la manière dont les attaques ont eu lieu ni sur ce qui s’est réellement passé.

Les États-Unis ont également réagi avec prudence. Reuters a cité un responsable américain « connaissant bien les services de renseignement américains », affirmant que l’Iran était un suspect de premier plan pour ces attaques, mais que les États-Unis n’avaient pas de preuves concluantes. « Cela correspond à leur mode opératoire », a indiqué ce responsable sous couvert d’anonymat, suggérant que les déclarations de l’Iran prenant ses distances par rapport à l’incident constituaient une tentative « de brouiller les pistes ».

Iran
Le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, s’exprime à Téhéran, le 13 février (AFP)

Un certain nombre de groupes auraient pu mener les attaques. Les Houthis au Yémen ont affirmé avoir attaqué les aéroports d’Abou Dabi et de Dubaï avec leurs drones. Mardi, les Houthis ont revendiqué une attaque par drone qui a endommagé deux stations de pompage sur le principal oléoduc de l’Arabie saoudite.

Peu importe qui a frappé Fujaïrah ou les stations de pompage d’Aramco, un message significatif a été envoyé aux exportateurs de pétrole et de gaz du Golfe : leur principale ressource stratégique est vulnérable aux attaques, où qu’elle soit expédiée, et ces ressources seront les premières à ressentir l’intensification des tensions dans le Golfe.

L’Iran joue sur le long terme

L’Iran n’a manifesté aucun intérêt pour un échange direct avec Trump. Maître du jeu sur le long terme et rodé aux sanctions économiques, Téhéran sait que le temps presse pour une troisième guerre du Golfe pendant le premier mandat de Trump. 

Trump est un commercial. Il est vaniteux et fait une fixation sur son prédécesseur Barack Obama, sous qui l’accord sur le nucléaire avec l’Iran a été signé. L’idée de faire son propre accord, quelque chose qu’il pourra brandir à la face du monde, séduira Trump. Appelez cela l’art de l’accord sur le nucléaire, si vous voulez. 

Malgré sa rhétorique, Trump n’est pas dans la pratique un commandant en chef extrêmement enthousiaste. Il pratique le contraire de ce que l’ancien président américain Theodore Roosevelt considérait jadis comme sa maxime en matière de politique étrangère : « Parlez doucement, et tenez un gros bâton, vous irez loin. »

Il faudrait des mois pour préparer des frappes aériennes contre l’Iran et, surtout, des mois pour les mener à bien

Trump parle fort et agite des bâtons de taille et de poids variables mais qui, en réalité, ne sont pas aussi dissuasifs qu’il le voudrait. Il faudrait des mois pour préparer des frappes aériennes contre l’Iran et, surtout, des mois pour les mener à bien. 

Les frappes aériennes américaines sur les sites nucléaires protégés et cachés de l’Iran devraient être prolongées, à la manière des frappes au Kosovo plutôt que de celles de Bagdad. Les attaques sur les cibles devraient être répétées jusqu’à ce qu’il soit prouvé que l’actif est hors d’usage. La stratégie de choc et stupeur ne fonctionnerait pas avec les Iraniens.

Alors que les États-Unis entrent de nouveau dans la saison électorale, l’Iran sait que Trump n’a pas suffisamment envie de ce combat et qu’il manque de temps pour s’y préparer. L’intérêt de l’Iran est donc de jouer la montre et d’attendre de voir si Trump remportera un second mandat.

Le rôle de Netanyahou

Lorsqu’il s’agit de défendre des actifs clés, l’Arabie saoudite et les Émiratis sont tout aussi faibles et vulnérables aux attaques conventionnelles en 2019 qu’avant de devenir des États arabes agressifs et aventuristes.

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Malgré tout l’argent dépensé par les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite pour des armes américaines, britanniques et françaises de pointe, ils ne peuvent toujours pas se défendre.

Cela fait du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou le seul membre de cette alliance à souhaiter absolument une troisième guerre du Golfe. Selon ses calculs, avec Trump au pouvoir, il ne peut y avoir de meilleur moment pour Israël pour mettre des bâtons dans les roues de l’Iran Les avions israéliens frappent à volonté les dépôts d’armes iraniens en Syrie et les auteurs des attaques ne se donnent même plus la peine de les démentir.  

Cela fait de Netanyahou le seul membre de cette alliance à souhaiter absolument une troisième guerre du Golfe

La dernière fois que Netanyahou a failli ordonner des frappes aériennes sur l’Iran, c’était en 2010, mais il a été contrecarré par un puissant triumvirat composé de chefs de la sécurité et de généraux israéliens : l’ancien chef du Mossad Meir Dagan, l’ancien chef du Service de sécurité intérieure Yuval Diskin et l’ancien chef d’état-major de l’armée Gabi Ashkenazi.  

Cette fois-ci, Netanyahou pourrait ne rencontrer aucune opposition interne de ce type. Mais la réticence des alliés extérieurs d’Israël pourrait s’avérer décisive. En raison de Trump – dont les forces devraient fournir aux avions israéliens un ravitaillement en vol, puisque les cibles iraniennes demeurent à l’extrême limite de la portée des forces aériennes israéliennes – et de la vulnérabilité des ressources pétrolières saoudiennes et émiraties, les conseils plus avisés pourraient à nouveau l’emporter.

David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Lorsqu’il a quitté The Guardian, il était l’éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal. Au cours de ses 29 ans de carrière, il a couvert l’attentat à la bombe de Brighton, la grève des mineurs, la réaction loyaliste à la suite de l’accord anglo-irlandais en Irlande du Nord, les premiers conflits survenus lors de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie en Slovénie et en Croatie, la fin de l’Union soviétique, la Tchétchénie et les guerres qui ont émaillé son actualité. Il a suivi le déclin moral et physique de Boris Eltsine et les conditions qui ont permis l’ascension de Poutine. Après l’Irlande, il a été nommé correspondant européen pour la rubrique Europe de The Guardian, avant de rejoindre le bureau de Moscou en 1992 et d’en prendre la direction en 1994. Il a quitté la Russie en 1997 pour rejoindre le bureau Étranger, avant de devenir rédacteur en chef de la rubrique Europe puis rédacteur en chef adjoint de la rubrique Étranger. Avant de rejoindre The Guardian, David Hearst était correspondant pour la rubrique Éducation au journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

David Hearst
David Hearst is the editor in chief of Middle East Eye. He left The Guardian as its chief foreign leader writer. In a career spanning 29 years, he covered the Brighton bomb, the miner's strike, the loyalist backlash in the wake of the Anglo-Irish Agreement in Northern Ireland, the first conflicts in the breakup of the former Yugoslavia in Slovenia and Croatia, the end of the Soviet Union, Chechnya, and the bushfire wars that accompanied it. He charted Boris Yeltsin's moral and physical decline and the conditions which created the rise of Putin. After Ireland, he was appointed Europe correspondent for Guardian Europe, then joined the Moscow bureau in 1992, before becoming bureau chief in 1994. He left Russia in 1997 to join the foreign desk, became European editor and then associate foreign editor. He joined The Guardian from The Scotsman, where he worked as education correspondent.