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Ivre de pouvoir, Trump est en train de détruire le Moyen-Orient

Si vous voulez savoir qui paiera le prix d’un Trump redynamisé, la réponse est la suivante : les Palestiniens
Le président américain Donald Trump lors d’une rencontre avec le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou dans le bureau ovale de la Maison-Blanche, à Washington, D.C., le 25 mars 2019 (AFP)

L’enquête du procureur spécial Robert Mueller s’est terminée de la pire des manières pour une vaste coalition de forces qui espéraient assister au départ du président américain Donald Trump, ou du moins au début de la fin.

Alors que le fruit à portée de main est tombé, Trump et sa famille se sont débarrassés de certaines des questions les plus poussées qui ont pu être posées à un président en exercice.

Les questions relatives à une entrave à la justice ne sont pas de l’histoire ancienne, mais le pétard Mueller s’est éteint, Trump a rebondi et ses poursuivants sont de nouveau sur la défensive.

La perspective d’un second mandat de Trump semble désormais plus probable.

Des bouleversements sismiques

Washington ne sera certainement pas le seul endroit où les bouleversements sismiques survenus au pouvoir cette semaine se feront ressentir. Si vous voulez savoir qui paiera le prix d’un Trump redynamisé, la réponse est déjà sous vos yeux : les Palestiniens.

Alors que l’acte final du drame de Mueller s’est joué, un autre s’est déroulé presque à l’abri des radars.

Si on laisse Israël conserver ce morceau de territoire occupé, rien ne l’empêchera d’annexer désormais tout ou partie de la Cisjordanie

Celui-ci est d’autant plus important pour le Moyen-Orient que ce président – capable de renvoyer un directeur du FBI coupable d’enquêter sur lui ou de faire miroiter des grâces devant des témoins potentiels – y est chez lui.

Trump a offert au Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou le plateau du Golan, un présent devant lequel tous les autres présidents américains, républicains comme démocrates, ont à juste titre reculé et que l’Union européenne a catégoriquement rejeté.

Situé à la frontière syrienne, le plateau du Golan a été capturé au même moment que la Cisjordanie. Si on laisse Israël conserver ce morceau de territoire occupé, rien ne l’empêchera d’annexer désormais tout ou partie de la Cisjordanie.

C’est exactement ce qu’un haut responsable a déclaré à un journaliste de Haaretz dans l’avion qui ramenait Netanyahou de Washington. « Tout le monde dit qu’on ne peut pas occuper un territoire occupé, mais ceci prouve qu’on peut le faire. S’il est occupé dans une guerre défensive, alors il est à nous », a-t-il affirmé.

En remettant le Golan à Israël, Trump a suivi une logique simple et clairement expliquée sur Fox News.

Cela ressemblait beaucoup à sa décision de transférer l’ambassade américaine à Jérusalem. « J’ai été inondé d’appels en provenance du monde entier, des dirigeants, principalement des dirigeants qui me disaient : “S’il vous plaît, ne le faites pas, ne le faites pas.” Je l’ai fait, c’est passé et tout va bien. »

En d’autres termes, « je m’en suis tiré avec Jérusalem, donc je peux m’en tirer avec le Golan ».

Au nom de Dieu

Morceau après morceau, dounam après dounam, Trump et Netanyahou ont démantelé un État palestinien et tous les moyens négociés pour en obtenir un. Trump a mis fin à toutes les contributions américaines à l’UNRWA, l’agence des Nations unies qui est devenue le principal employeur, éducateur et soutien des camps de réfugiés palestiniens.

Donald Trump (à gauche) et Benyamin Netanyahou tiennent une déclaration au sujet du plateau du Golan, le 25 mars 2019 à Washington (AFP)
Donald Trump (à gauche) et Benyamin Netanyahou tiennent une déclaration au sujet du plateau du Golan, le 25 mars 2019 à Washington (AFP)

Il refusera les visas aux avocats de la Cour pénale internationale qui enquêtent sur les crimes de guerre israéliens. Il a déclaré que l’antisionisme relevait de l’antisémitisme. Il a retiré Jérusalem et le plateau du Golan de la table des négociations et déclaré à présent que les occupants peuvent conserver les terres qu’ils ont conquises. Et il a fait tout cela au nom de Dieu.

Se pourrait-il que le président Trump soit destiné à aider à sauver le peuple juif de la menace iranienne ? La question a été posée au secrétaire d’État Mike Pompeo.

Trump a retiré Jérusalem et le plateau du Golan de la table des négociations et déclaré à présent que les occupants peuvent conserver les terres qu’ils ont conquises

« En tant que chrétien, je crois assurément que c’est possible », a répondu Pompeo, en visite en Israël.

« C’était remarquable – nous étions dans les tunnels où nous pouvions remonter de 3 000 ans et de 2 000 ans dans le temps, si je retrace correctement l’histoire – d’observer la formidable histoire de la foi en ce lieu et le travail que notre administration a fourni pour assurer la pérennité de cette démocratie au Moyen-Orient et de cet État juif », a-t-il affirmé.

« Je suis convaincu que le Seigneur est à l’œuvre ici », a conclu Pompeo.

Un nouveau mandat

C’est ce que Trump, alors qu’il était entravé par l’enquête de Mueller, a fait. Que fera désormais un Trump libéré de ces contraintes au Moyen-Orient ? À quoi ressembleraient un nouveau mandat pour Trump ainsi qu’un Netanyahou réélu pour les Palestiniens ?

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Suivant la tactique du salami, le premier objectif sera l’annexion de la zone C, qui abrite la plupart des colons et constitue 61 % du territoire de la Cisjordanie. Le deuxième objectif sera l’imposition d’un successeur complaisant à un Mahmoud Abbas moribond. Le troisième serait une offensive militaire à Gaza pour anéantir le Hamas une fois pour toutes.

Trump a raison. Pour leur plus grande honte, les dirigeants des États arabes soutenus par l’Occident l’encouragent tous.

Les membres de la nouvelle génération de dirigeants arabes, Mohammed ben Salmane en Arabie saoudite, Mohammed ben Zayed à Abou Dabi et Abdel Fattah al-Sissi en Égypte, ont clairement placé leurs propres relations commerciales et sécuritaires avec Israël devant les promesses historiques de leurs pères de protéger et de se battre pour les Palestiniens.

Ils ont même cessé de prétendre maintenir le boycott de l’État qu’ils n’ont pas encore reconnu, dans l’attente d’une résolution convenue de la question palestinienne.

Tous gardent le silence sur la destruction de la revendication palestinienne dans ce conflit.

Ivres de pouvoir

Les Palestiniens sont bel et bien seuls. Trump et Netanyahou, deux des dirigeants les plus destructeurs pour le Moyen-Orient, sont ivres de pouvoir.

Le seul autre drapeau visible dans la mer de militants démocrates à Alger est le drapeau palestinien. Rationnellement, l’État d’Israël est toujours aussi détesté et craint par la rue arabe

Les ivrognes sont les derniers à sentir les dangers que voient les gens sobres et rationnels.

De 1948 à 1965, les Palestiniens sont restés en sommeil face à Israël, sans aucun dirigeant pour les représenter, mais ils sont apparus pour former un mouvement de résistance au sein du Fatah et d’autres groupes, dont la cause a uni le monde arabe et l’a dominé pendant trois décennies.

L’inaction ne vaut pas consentement. L’absence aujourd’hui de dirigeants palestiniens capables d’obtenir des droits et des terres pour un peuple occupé ne vaut pas capitulation. La partie n’est pas finie.

Le seul autre drapeau visible dans la mer de militants démocrates à Alger est le drapeau palestinien. Rationnellement, l’État d’Israël est toujours aussi détesté et craint par la rue arabe. Les dirigeants arabes dont la légitimité est quasi inexistante dépendent d’Israël comme jamais auparavant.

Un manifestant palestinien agite son drapeau national alors que la fumée s’élève de pneus en feu lors d’une manifestation le long de la frontière entre la bande de Gaza et Israël, le 8 juin 2018 (AFP)
Un manifestant palestinien agite son drapeau national alors que la fumée s’élève de pneus en feu lors d’une manifestation le long de la frontière entre la bande de Gaza et Israël, le 8 juin 2018 (AFP)

Toute nouvelle vague du Printemps arabe, que nous pourrions bien voir en Algérie, changerait cela.

La grande masse que constitue l’opinion publique arabe, abandonnée et réprimée par ses dirigeants, ne restera pas immobile ou inerte. Elle commencera à explorer d’autres directions. L’Europe est déconnectée et consumée par sa propre désunion. La Russie est hors du jeu. 

La prochaine guerre

Il reste donc deux puissances régionales pour entretenir le flambeau palestinien : la Turquie et l’Iran. Le président turc Recep Tayyip Erdoğan envisage désormais de convertir Sainte-Sophie d’Istanbul en mosquée en réaction immédiate à la reconnaissance par Trump des revendications israéliennes sur Jérusalem-Est et le plateau du Golan.

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Construite à l’origine comme basilique par l’empereur byzantin Justinien, elle a été transformée en mosquée après la conquête ottomane d’Istanbul, puis reconvertie en musée par Kemal Atatürk, fondateur de la Turquie moderne.

L’annonce d’Erdoğan indique clairement qu’ils peuvent être deux à jouer avec les questions religieuses dans une région sensible. 

« Maintenant, Trump essaie de déclarer Jérusalem capitale [d’Israël]. Il donne le plateau du Golan à l’occupant Israël. Bien sûr que la Turquie réagira », a-t-il déclaré.

Trump, comme George W. Bush avant lui, comprend terriblement mal le fonctionnement du Moyen-Orient. L’Iran se développe en tant que puissance régionale dans le vide créé par l’ambition excessive, les erreurs de calcul et, finalement, le retrait des Occidentaux. Tout ce qu’il a à faire, c’est d’attendre de rafler la mise.

À l’heure actuelle, Qassem Soleimani, le proconsul le plus efficace d’Iran, rencontre tous les politiques et groupes arabes sunnites – irakiens, égyptiens, syriens et palestiniens. Tous ceux qui ont combattu avec acharnement l’Iran et le Hezbollah en Syrie trouvent désormais en cet homme une nouvelle oreille attentive et un nouvel interlocuteur. 

Trump et Netanyahou ne sont pas en train de conquérir le Moyen-Orient, mais ils pourraient bien le réaligner pour la prochaine guerre. Israël, déchaîné et libéré, est la dernière puissance sur la planète à voir clairement les dégâts qu’elle cause et les générations de conflits qu’elle engendre. 

Le gagnant rafle tout. Ce sera effectivement le cas, mais pas comme ce gagnant l’imagine aujourd’hui.

- David Hearst est le rédacteur en chef de Middle East Eye. Il a été éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian. Au cours de ses 29 ans de carrière, il a couvert l’attentat à la bombe de Brighton, la grève des mineurs, la réaction loyaliste à la suite de l’accord anglo-irlandais en Irlande du Nord, les premiers conflits survenus lors de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie en Slovénie et en Croatie, la fin de l’Union soviétique, la Tchétchénie et les guerres qui ont émaillé son actualité. Il a suivi le déclin moral et physique de Boris Eltsine et les conditions qui ont permis l’ascension de Poutine. Après l’Irlande, il a été nommé correspondant européen pour la rubrique Europe de The Guardian, avant de rejoindre le bureau de Moscou en 1992 et d’en prendre la direction en 1994. Il a quitté la Russie en 1997 pour rejoindre le bureau Étranger, avant de devenir rédacteur en chef de la rubrique Europe puis rédacteur en chef adjoint de la rubrique Étranger. Avant de rejoindre The Guardian, il était correspondant pour l’éducation au sein du journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

David Hearst
David Hearst is the editor in chief of Middle East Eye. He left The Guardian as its chief foreign leader writer. In a career spanning 29 years, he covered the Brighton bomb, the miner's strike, the loyalist backlash in the wake of the Anglo-Irish Agreement in Northern Ireland, the first conflicts in the breakup of the former Yugoslavia in Slovenia and Croatia, the end of the Soviet Union, Chechnya, and the bushfire wars that accompanied it. He charted Boris Yeltsin's moral and physical decline and the conditions which created the rise of Putin. After Ireland, he was appointed Europe correspondent for Guardian Europe, then joined the Moscow bureau in 1992, before becoming bureau chief in 1994. He left Russia in 1997 to join the foreign desk, became European editor and then associate foreign editor. He joined The Guardian from The Scotsman, where he worked as education correspondent.