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Sissi sur un toit brûlant

Une femme au foyer, un chauffeur de tuk-tuk, une jeune femme et un homme du sud le disent haut et fort dans leurs vidéos : les Égyptiens commencent à perdre patience

Au cours des dix derniers jours, des Égyptiens se sont tournés vers les ondes et les vidéos pour dire que « ça suffit », dans des propos qui méritent notre attention.

Il n’y a pas d’explosion en vue. Au lieu de cela s’est enclenché un processus qui indique que la patience atteint – rapidement – ses limites, surtout dans les échelons économiques inférieurs de la société.

De la même manière que la majeure partie du monde a été surprise par la révolte de janvier, un bouillonnement de colère certaine bien qu’indéfinissable pourrait encore tous nous choquer

En 2013, Sissi était sur le toit et s’adressait à des millions d’Égyptiens enthousiastes. Trois ans plus tard, alors que la brève lune de miel n’est plus qu’un lointain souvenir, nous découvrons que ce toit est fait de braises.

Beaucoup continuent de croire qu’un soulèvement semblable à celui qui a commencé le 25 janvier 2011 n’est pas à l’horizon. Et tandis que le 25 janvier 2.0 est un lointain mirage, quatre vidéos récentes qui méritent un examen approfondi soulignent la probabilité croissante d’une confrontation significative dans les mois à venir.

En effet, l’opposition, avec plus de 60 000 prisonniers politiques, n’est pas en état de mener une révolte organisée. Cependant, une colère désorganisée mais bourgeonnante commence à dépasser les centres traditionnels de l’opposition politique.

De la même manière que la majeure partie du monde a été surprise par la révolte de janvier 2011, un bouillonnement de colère certaine bien qu’indéfinissable pourrait encore tous nous choquer.

« Lancez le compte à rebours »

Les signes sont là pour ceux qui sont prêts à regarder. Lorsque l'émission populaire d’Amr el-Laithy, One of the People, s’est aventurée dans la rue la semaine dernière, un chauffeur de tuk-tuk s’est transformé en porte-parole de tous les hommes.

Pourquoi ? La réponse peut se trouver dans un tweet d’Amir Eed, chanteur du groupe de musique révolutionnaire égyptien Cairokee : « Les gens ne croient plus aux mensonges de la presse locale. Ils n’y croient plus. C’est fait. Lancez le compte à rebours. »

Mustafa, le chauffeur, s’est finalement avéré être l’étincelle d’un genre très différent de confrontation – provoquée par l’économie et se concentrant sur les classes.

« On regarde la télévision, on voit que l’Égypte ressemble à Vienne, on descend dans la rue, on découvre que c’est la cousine de la Somalie. » Haussant la voix et débordant de passion, il a poursuivi : « Vous dépensez des milliards sur des mégaprojets et notre éducation est au plus bas niveau possible ! »

Son niveau d’éducation ? « Je suis diplômé en tuk-tuk. » Une franchise et une lucidité unique qui a résonné chez les Égyptiens à un degré tel qu’on le voit partout depuis une semaine, que ce soit à la télévision, sur Twitter ou sur Facebook.

« Les trois choses les plus importantes pour qu’un pays se développe sont l’éducation, la santé et l’agriculture. Si le citoyen avait accès à ces choses-là, seul Dieu pourrait surpasser ce pays ! », a-t-il affirmé. Que l’on soit d’accord ou pas, l’honnêteté de cet homme, à une époque où l’Égyptien moyen pourrait finir là où le soleil ne brille pas en disant beaucoup moins, a allumé un feu et illustré la montée d’une vague de mécontentement parmi les opprimés.

Dans un pays où le taux de pauvreté est de 27,8 % et les personnes qui vivent dans des conditions de vulnérabilité se comptent en dizaines de millions, la colère monte en eux et aucune force militaire ou policière ne contiendra cette explosion quasi nucléaire.

Un jeu de chasse-taupes

Et les puissances médiatiques existantes savent que la colère monte. Leur solution ? Retirer la vidéo. Le lendemain même, Al-Hayat TV a supprimé la vidéo. Mais lorsqu’une vidéo est retirée, quatre de plus apparaissent presque instantanément.

« Vous avez retiré la vidéo ? C’est tout ce que vous êtes capable de faire [...] Avez-vous peur de nous à ce point, Monsieur le Président de la République arabe d’Égypte ? », s’est exclamée une jeune femme non identifiée trois jours après la vidéo du chauffeur de tuk-tuk.

Les responsables qui transpirent dans les panic rooms du gouvernement ne cachent pas très bien leur peur et les Égyptiens, dont la patience atteint ses limites, reconnaissent la peur quand la censure dresse sa tête hideuse.

« En gros, vous êtes un morceau de ruban adhésif », affirme-t-elle au sujet du gouvernement. « Vous voulez le mettre sur notre bouche et nous dire de nous taire. » Bien qu’elle soit probablement âgée d’à peine plus de 20 ans, cette femme a visé dans le mille.

Sans l’ombre d’un doute, le régime a cherché à projeter une mentalité de guerre en cherchant à faire taire tout le monde au nom de la sécurité nationale. Seulement, cette guerre a été déclarée par un régime contre les citoyens.

Des gros chats suceurs de sang

Certains produits de base, en particulier les fruits et les légumes, voient leur prix grimper et chuter de façon saisonnière, mais c’est à travers son incapacité à prévoir une inflation galopante, qui est passée de 9 % en février 2016 à 16,4 % seulement six mois plus tard, que le gouvernement a lamentablement échoué.

Une crise du sucre monumentale a contraint Reuters à signaler cette semaine que le gouvernement avait été pris au dépourvu. Certains accusent l’armée de chercher à monopoliser le sucre – comme elle l’a fait avec d’autres produits et services – tout en arrêtant les Égyptiens ordinaires coupables d’avoir stocké à peine deux kilos de sucre.

La planification spectaculairement mauvaise et l’incapacité à lire le marché international du sucre, associées à la prévision inexacte de la hausse fulgurante du dollar, ont fait que les importateurs n’ont pas importé le million de tonnes supplémentaire nécessaire.

L’Égypte a besoin de trois millions de tonnes de sucre par an mais n’en produit que deux millions de tonnes. Le million supplémentaire est acquis grâce à l’importation, mais « personne ne veut acheter des dollars pour cela, c’est beaucoup trop cher », a déclaré à Reuters un commerçant de sucre.

Comme d’habitude, le gouvernement est muet au sujet des causes et encore plus silencieux au sujet des solutions. Ainsi, le cercle vicieux se poursuit et la colère alimente le moteur d’un conflit potentiel.

Lorsque les citoyens ordinaires décrivent à la perfection les échecs politiques des responsables, nous savons qu’il y a quelque chose de pourri au royaume d’Égypte, sans vouloir manquer de respect à Shakespeare.

« Ces gros chats sucent notre sang depuis plus de cinquante ans [...] Nous – le peuple – allons commencer à nous voler les uns les autres », a déclaré à un site d’opposition une femme à la tête d’une famille de quatre personnes.

Connaissant le système de censure égyptien, elle a demandé à l’intervieweur si ses propos allaient être diffusés. Assurée d’être diffusée, elle a foncé.

« Regardez-nous », a-t-elle expliqué en montrant une foule de personnes qui semblent toutes éprouver des difficultés économiques. « Ce sont les trois quarts de l’Égypte. » Mais elle ne fait aucunement confiance aux requins aux commandes des médias et de la politique pour que leurs problèmes soient résolus : « Ce sont tous des menteurs et des hypocrites et ils se font des millions sur le dos de ces pauvres gens. »

« Nous n’avons rien eu »

Alors que les troubles socio-économiques ont joué un rôle dans les événements du 25 janvier, la clarté des divisions de classe dans la tornade qui se développe actuellement à une cadence rapide n’est pas seulement évidente pour les analystes.

C’est tout aussi clair pour les victimes mêmes d’une classe dirigeante d’ultra faucons ayant une seule et unique priorité : l’éviscération des Frères musulmans. Cette obsession politique égoïste pour les Frères musulmans a aidé Sissi à consolider le soutien du public mais a provoqué des fissures dangereuses pour la sécurité nationale au sein d’une société déjà divisée.

Sans l’ombre d’un doute, l’islam politique mérite un bon tas de critiques pour sa gouvernance déficiente. Malgré cela, on ne peut guère douter que l’option Sissi a bien plus rapproché l’Égypte du tranchant de la lame. En réalité, selon un article récent de Foreign Affairs, en « [exportant] son conflit national central, la répression des Frères musulmans » en Égypte a eu un « effet dévastateur » sur ses voisins.

Ce manque d’hiérarchisation correcte n’a pas échappé à Shershoub Hamam, un homme du sud de l’Égypte qui a laissé derrière lui la diplomatie et la peur dans sa récente vidéo : « Nous vous supplions, et chaque jour, vous êtes à la télévision pour demander du changement ? »

Faisant preuve d’un œil politique acéré, il a habilement expliqué : « Aucune nation gouvernée par l’armée ne réussira. La réussite vient de la spécialisation. Chacune a sa spécialité. »

Et si beaucoup, y compris moi-même, se demandent qui peut être derrière les appels aux manifestations du 11 novembre, cet homme en particulier n’a eu aucunement peur de patauger dans des eaux troubles.

« Ce président est un employé comme les autres [...] Nous sommes fatigués [...] Nous n’avons plus de souffle [...] Vous voulez partir, partez pacifiquement, ou nous vous y forcerons. »

« Nous serons prêts à mourir le 11 novembre », a-t-il lancé. Bien qu’on ne sache pas qui est derrière le 11 novembre, on ne peut douter de la colère et du nationalisme bouillonnants de cet homme, ni du sous-ensemble de plus en plus important qu’il incarne.

« Notre révolution exigeait la justice, la liberté et du pain et nous n’avons rien eu de tout cela », a-t-il conclu.

Alors que nous déconstruisons ce que l’avenir réserve pour l’Égypte, gardons ce fait au-dessus du lot : la fluctuation anticipée de la livre égyptienne n’a pas encore eu lieu, mais celle-ci est déjà proche de l’effondrement.

Avec une monnaie qui descend la pente plus rapidement qu’une voiture de course, un risque d’hyperinflation et un chaudron en ébullition, l’Égypte chante d’un air de défi l’hymne de Gloria Gaynor, I will survive.

Le problème est que dans les circonstances actuelles, ce sentiment reste à l’état de vœu pieux.

Amr Khalifa est journaliste indépendant et analyste. Il a récemment été publié dans Ahram Online, Mada Masr, The New Arab, Muftah et Daily News Egypt. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @cairo67unedited.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Dans le quartier de Gizeh, au Caire, des voitures roulent devant une pancarte affichant un portrait de Sissi, lors des élections législatives d’octobre 2015 (AFP)

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.