Aller au contenu principal

Syrie : pourquoi quitter la Ghouta n’est pas une option

La majorité des groupes rebelles de la Ghouta orientale pensent que la seule option, même improbable, à leur disposition c’est de survivre assez longtemps, jusqu’à ce que le vent tourne

Suite aux frappes incessantes de l'armée syrienne contre l'enclave assiégée de la Ghouta orientale, l'opinion publique (tant dans la région qu’en Occident) s'est mise progressivement à ne plus reprocher au gouvernement d’avoir lancé une guerre d'extermination contre ses citoyens. Beaucoup de gens commencent plutôt à se poser des questions et même à blâmer les groupes rebelles d’avoir riposté.

Voici en gros à quoi tient l'argument : le président syrien Bachar al-Assad et ses partisans sont déterminés à récupérer à tout prix les 100 kilomètres carrés de la région, même s’ils doivent massacrer dans la foulée les 400 000 personnes qui y vivent.

Aucun lieu sûr

Il incombe donc aux groupes rebelles de se soumettre tôt ou tard, et tôt de préférence, à leur sort inévitable et d'épargner ainsi la vie des civils.

Cet argument, certes pavé de bonnes intentions, ne prend cependant pas en compte la complexité du conflit syrien. Il n'y a plus un seul lieu sûr en Syrie pour ceux qui osent s'opposer à Assad.

Au cours des derniers jours, j'ai parlé à des dizaines d’habitants de la Ghouta : j’ai constaté que civils et groupes rebelles vivant dans Ghouta le savent pertinemment.

On ne peut évidemment pas présumer que tout le monde dans la Ghouta orientale s’oppose au gouvernement (puisqu'il n'y a aucun moyen de le vérifier). Reste que la punition collective infligée aux civils par le gouvernement syrien indique en tout cas que le régime se croit seul contre tous.

Pour la majorité des Syriens, quitter le pays est exclu, car toutes les frontières entourant la Syrie sont fermées. Leur réinstallation dans une autre région de Syrie pourrait réduire le niveau de violence, mais ne permettra pas de les mettre à l'abri des frappes continuelles du gouvernement contre les zones tenues par les rebelles dans tout le pays.

Les risques imposés par l'agression du gouvernement syrien ont considérablement augmenté ces derniers temps devant l’évidence de l'échec des accords de désescalade. L'épouvantable présent, sans parler de l'avenir, de la population d'Alep-Est, déplacée de force à Idleb en décembre 2015, en est un exemple criant.

Contrairement au cas d'Alep-Est, où les candidats au retour disposaient d’un plan B par défaut (se réfugier dans la campagne occidentale et à Idleb), les habitants de la Ghouta n’ont pas d’alternative identifiable

Après des semaines de violents bombardements sur cette partie de la ville, dans une situation similaire à celle qui prévaut actuellement à la Ghouta, un accord a été négocié, forçant les opposants à Assad à quitter la ville.

Moins d'un an plus tard, les forces progouvernementales, appuyées par les milices soutenues par l'Iran et la couverture aérienne russe, ont lancé une offensive permanente pour conquérir de nouveaux territoires à Idleb, en violation directe du mémorandum sur les zones de désescalade signé par les États qui encadrent les pourparlers d'Astana.

Les combats ont eu un impact catastrophique sur les civils qui y vivent. En quelques semaines, près de 300 d’entre eux ont été tués et plus de 300 000 autres déplacés à l'intérieur du pays.

« Un exil commode »

Contrairement au cas d'Alep-Est, où les candidats au retour disposaient un plan B par défaut (se réfugier dans la campagne occidentale et à Idleb), les habitants de la Ghouta n’ont pas d’alternative identifiable. Les habitants d'Alep ont été évacués vers des zones limitrophes, à la campagne ou à Idleb, où la plupart d'entre eux possèdent des propriétés ou peuvent y être accueillis par des parents qui y habitent.

De nombreux groupes rebelles déplacés disposaient également de bases militaires secondaires dans ces régions. De ce fait, et en l'absence de toute autre option, les gens ont pu, se résoudre plus facilement, dans une certaine mesure, à quitter leur domicile

Ghouta orientale, début février 2018 : une famille syrienne s'enfuit sous le feu des frappes aériennes (AFP)

Pour leur part, les habitants de la Ghouta n’ont pas de plan d’exil « pratique » : Idleb est trop loin et, par ailleurs, d’autres guerres diverses et variées y font rage (rebelles au régime, conflits interreligieux, entre Turcs et Kurdes…).

Idleb a également exprimé, à de nombreuses reprises, son refus d'accueillir davantage de personnes déplacées à l'intérieur du pays, en raison de son incapacité à accueillir de nouveaux arrivants.

Deuxième destination potentielle : Deraa. Plus proche de la Ghouta, la situation y est cependant encore plus délicate en raison de la fragilité de la zone de désescalade existante. Les acteurs influents régionaux (Jordanie et Israël) et internationaux (États-Unis) souhaitent maintenir telle quelle la dynamique locale à Deraa, afin de garder la situation sous contrôle.

Mais l'arrivée d'un grand nombre de rebelles et de civils à Deraa va sans doute changer totalement la donne.

Nouveau modèle militaire

Troisième destination : les villes de Jarabulus et d'al-Bab, au nord-est de la Syrie, détenues par la force turque « Bouclier de l'Euphrate ». Ces zones sont étroitement gérées par la Turquie, qui a tenté d’y faire passer son intervention pour réussie.

Il est donc probable que l’autorisation de s'y rendre sera assortie de nombreuses conditions, la moindre d’entre elles étant de s'inscrire dans le nouveau modèle militaire qu'Ankara tente de mettre en œuvre là-bas, et qui risque de déplaire aux nombreux groupes rebelles.

De plus, la situation d'autres personnes déplacées, notamment de Homs, qui furent contraintes d'être évacuées dans cette région, ont fait l'objet de plaintes publiques s’élevant contre les mauvaises conditions auxquelles elles sont soumises.

Par conséquent, certains d'entre elles ont, malgré les risques encourus, décidé de retourner chez elles – sous contrôle du gouvernement syrien.

Plus important encore, les rebelles de la Ghouta n'ont de bases militaires ou d'alliances fortes dans aucune de ces régions. Il leur sera donc plus difficile de maintenir l'influence et l'autorité auxquelles ils sont habitués.

Dernière option

De même, cet accord les obligera vraisemblablement à renoncer à toutes leurs armes lourdes et ressources, pour ne pas dire plus, ce qui les empêchera de se réinsérer dans leur nouvel exil.

Dernière option : les gens restent chez eux et acceptent l'autorité du gouvernement. On peut affirmer sans risque qu'un fort pourcentage des habitants a sciemment décidé de rester dans la Ghouta malgré les risques, et subir le siège du gouvernement et ses bombardements incessants, plutôt que vivre dans des zones contrôlées par le gouvernement.

Quelles que soient leurs opinions politiques (qu'ils s'opposent activement ou non à Assad), beaucoup d'autres redoutent les agissements du gouvernement. Leurs appréhensions se nourrissent de la façon dont le gouvernement s'est comporté dans d’autres régions.

À LIRE : Dans la Ghouta orientale, les hôpitaux « débordent de sang »

La majorité des civils dans la Ghouta pensent qu'ils feront l’objet de mesures punitives. Leurs profondes préoccupations se fondent sur les violations commises par le gouvernement contre les civils qui, dans des cas similaires, ont décidé de rester dans des zones reprises par les forces de l'État.

Dans Alep-Est, il a été rapporté que le gouvernement syrien détenait de nombreux civils, en exploitait d'autres et forçait les jeunes gens à se battre pour lui.

La majorité des groupes rebelles de la Ghouta orientale pensent que leur seule option, même improbable, est de survivre assez longtemps, jusqu'à ce que le vent tourne. En d'autres termes, ils pensent qu’il vaut mieux se battre et mourir aujourd'hui plutôt que de vivre et se battre dans un avenir hypothétique.

Quant aux civils qui y vivent, ils n'ont aucune prise sur quoi que ce soit, ni même sur l’endroit et la manière de mourir.

Haid Haid est un chroniqueur et chercheur syrien associé à la Chatham House. Il se concentre sur les politiques en matière de sécurité, la résolution des conflits, les Kurdes et les mouvements islamistes. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @HaidHaid22.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Dans la ville d'Arbin assiégée par les rebelles, dans la région de la Ghouta orientale, à la périphérie de la capitale Damas, un Syrien pleure la perte de sa maison détruite (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par Dominique Macabies.