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Trois raisons pour lesquelles un État kurde reste un rêve lointain

Le projet d’État kurde en Syrie – pour ne pas mentionner en Irak, en Turquie et en Iran – peut sembler prometteur, mais une véritable indépendance est encore loin

Fin juin, après l’approbation d’une Constitution longtemps débattue pour leur futur système fédéral dans le nord de la Syrie, les Kurdes syriens et leurs alliés ont fait de la ville nord-est de Kameshli leur capitale.

Même si, sémantiquement du moins, le fédéralisme est différent de l’idée d’État, le fait que la Constitution inclue les notions de drapeau, de relations diplomatiques avec les pays étrangers et de service militaire obligatoire ne devrait laisser aucun doute sur l’étendue de l’indépendance envisagée pour ce système.

Cependant, en dépit de l’autonomie de facto que les Kurdes ont établie dans le nord de la Syrie au cours des dernières années, une véritable indépendance reste un rêve utopique.

Et cela s’applique non seulement au Rojava – le terme utilisé par les Kurdes pour les cantons syriens sous leur contrôle – mais aussi au Kurdistan irakien, sans oublier les colonies kurdes en Turquie et en Iran. Voici pourquoi :

1. Affrontements idéologiques

Les organisations politiques kurdes dominantes suivent les idéologies marxiste, nationaliste et islamiste. Le modèle révolutionnaire du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) néglige le nationalisme et poursuit l’idée de créer un confédéralisme démocratique afin de concilier tous les Kurdes au sein du « Groupe des communautés du Kurdistan » – une organisation fondée par le PKK au début des années 2000.

En revanche, les nationalistes kurdes qui constituent la plus grande puissance dans le nord de l’Irak poursuivent l’objectif de bâtir une nation. Le gouvernement régional du Kurdistan (KRG), dominé par le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) et l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), a tenté de prendre davantage son indépendance vis-à-vis de Bagdad, bien que la récente crise économique – causée en particulier par la diminution des revenus des ventes de pétrole – limite ces efforts.

Enfin et surtout, il existe également un mouvement islamique kurde qui n’a pas autant d’influence que le PKK, le PDK et leurs affiliés, mais détient régulièrement des sièges au Parlement du Kurdistan irakien.

Cet affrontement entre les idéologies des différents groupes kurdes se manifeste politiquement et a jusqu’à présent empêché l’unité nécessaire.

2. Obstacles politiques

Avec des zones de peuplement réparties sur l’Iran, l’Irak, la Syrie et la Turquie, les politiques kurdes sont profondément influencées par leurs États nationaux respectifs. Les politiques kurdes ont dès lors évolué dans un état permanent de lutte non seulement entre Kurdes eux-mêmes, mais aussi en ce qui concerne les jeux de pouvoir régionaux.

La guerre civile kurde irakienne (1994-1997) entre le PDK et l’UPK en est un parfait exemple : alors que le PDK s’est allié à Saddam Hussein, l’UPK a conclu une alliance avec l’Iran. Pour compliquer encore les choses, la Turquie, voyant le potentiel pour écraser le PKK allié de l’UPK, s’est engagée dans la guerre du côté du PDK.

En conséquence, l’influence politique dans les zones de peuplement kurde est directement reliée au contrôle sur les groupes armés.

Récemment, on peut observer de nouveaux défis dans le nord de la Syrie : la région autonome de facto, également connue sous le nom de Rojava, est totalement dominée par le Parti de l’union démocratique (PYD), une filiale du PKK. Sur la base de la puissance de son aile armée, les Unités de protection du peuple (YPG), le PYD donne le ton et opprime ses opposants.

En fin de compte, même si plusieurs pays ont développé des relations de travail avec les partis kurdes – le PYD a même ouvert un bureau de représentation à Moscou –, personne ne semble soutenir l’idée d’une véritable autonomie kurde ni même une indépendance sous la forme d’un État.

3. Resserrement du pouvoir régional

Face aux guerres qui font rage en Syrie et en Irak, les Kurdes se retrouvent entre les fronts encore une fois.

À partir de la fin 2014, les États-Unis ont commencé à faire passer leur soutien en Syrie de l’opposition sunnite aux Kurdes, à savoir les YPG. En raison de cet appui militaire et politique, les YPG – de même que le PYD, le groupe politique dont les YPG sont une branche armée – ont pu accroître leur pouvoir et ont acquis une réputation internationale comme le partenaire le plus fiable dans la lutte contre l’État islamique.

Avec la création des Forces démocratiques syriennes (FDS), une coalition de groupes rebelles arabes syriens et kurdes soutenus par des frappes aériennes de la coalition sous commandement américain, le PYD et les YPG ont finalement tenté de se débarrasser de l’« étiquette kurde » et de se définir comme un mouvement multi-ethnique.

Cependant, le gouvernement turc s’inquiète vivement du pouvoir kurde et souhaite contrecarrer tout mouvement vers l’indépendance. Pour la Turquie, le projet de Rojava ne peut pas être détaché de la guerre qu’elle mène contre le PKK, non seulement parce que le PYD est directement affilié au PKK sur le plan politique, mais aussi parce qu’il existe un flux de combattants entre les groupes et que le PKK peut compter sur le nord de la Syrie sous contrôle kurde comme un refuge sûr.

Dans le même temps, l’Irak ne va pas se désintégrer de sitôt en tant qu’État-nation, ce qui explique pourquoi le Kurdistan irakien va probablement rester dans sa position semi-autonome dépendant continuellement de l’argent de Bagdad.

- Lars Hauch a poursuivi des études en développement international à Vienne et a officié en tant que rédacteur en chef du média allemand Commentarist. Spécialisé dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord, il a publié une revue de presse commentée,www.menaroundup.com, et écrit pour la plate-forme d’information britannique EA Worldview ainsi que pour la publication allemande CARTA.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des femmes kurdes brandissent des drapeaux des YPG (Unités de protection du peuple) et du Rojava tandis qu’elles manifestent devant le Parlement grec à Athènes en juillet dernier en faveur de la mise en place d’une entité autonome kurde dans le nord de la Syrie (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.