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Que peut la Tunisie pour la Palestine ?

La Tunisie, membre temporaire du Conseil de sécurité des Nations unies représentant les pays arabes, n’a pas réussi à obtenir un cessez-le-feu entre Israël et le Hamas en dépit d’un engagement sans faille pour la cause palestinienne
Manifestation de soutien à la Palestine, à Tunis, le 19 mai 2021 (AFP/Fethi Belaid)
Manifestation de soutien à la Palestine, à Tunis, le 19 mai 2021 (AFP/Fethi Belaid)

Le 21 mai, un cessez-le-feu a été conclu entre le Hamas et Israël, mettant fin aux bombardements meurtriers sur Gaza. L’accord a été obtenu par une médiation américano-égyptienne.

L’Égypte a ainsi pu obtenir la cessation des affrontements là où la Tunisie, pourtant membre temporaire du Conseil de sécurité des Nations unies, a échoué. En effet, depuis le début des hostilités, les projets de résolution appelant au cessez-le-feu soutenus par la Tunisie se sont heurtés au veto américain.

En dépit de ces échecs, la Tunisie demeure l’un des pays arabes les plus engagés sur la question palestinienne.

À partir de 1948, des Tunisiens se sont engagés militairement dans les différentes guerres opposant Israël aux États arabes. Des organisations comme le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et le Hamas ont notamment pu compter sur des éléments tunisiens, dont certains sont morts au combat ou ont été assassinés par les services secrets israéliens.

Le dernier d’entre eux est Mohamed Zouari, ingénieur tunisien, membre des brigades Ezzedine al-Qassam, assassiné à Sfax le 15 décembre 2016.

Sur le plan diplomatique, le discours de Habib Bourguiba à Jéricho en 1965 est brandi telle une référence par les partisans de la solution à deux États, l’ancien président tunisien ayant été le premier leader arabe à prendre acte de la partition du territoire palestinien.

Yasser Arafat, avec Wassila Ben Ammar, épouse de l’ancien président tunisien Habib Bourguiba, le 4 octobre 1985 (AFP)
Yasser Arafat, avec Wassila Ben Ammar, épouse de l’ancien président tunisien Habib Bourguiba, le 4 octobre 1985 (AFP)

Se réclamant de la politique des étapes (principe d’une autonomie interne de la Tunisie en tant qu’étape intermédiaire avant l’indépendance pleine et entière, une position qui a abouti à une scission au sein du Destour entre les pro-Bourguiba et les partisans de Salah Ben Youssef, un des principaux chefs de file du mouvement national tunisien, qui exigeaient une indépendance totale et immédiate),  Bourguiba – fortement arrimé au camp occidental – s’opposait surtout à un Nasser socialisant et partisan du panarabisme pour le leadership des pays arabes.

Un consensus, même pendant la dictature

Après les accords de Camp David, l’Égypte est mise au ban des États arabes et exclue de la Ligue arabe, dont le siège est transféré du Caire à Tunis.

Trois ans plus tard, la Tunisie accueille Yasser Arafat et l’état-major de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), contraint de quitter Beyrouth. Ils y demeureront jusqu’à la signature des accords d’Oslo en 1993.

Cette présence vaut à la Tunisie l’hostilité des Israéliens. Le 1er octobre 1985, l’opération Jambe de bois menée par l’armée israélienne vise le quartier général de l’OLP à Hammam Chott, dans la banlieue sud, faisant 68 morts dont 18 Tunisiens.

La diplomatie tunisienne, menée par l’alors ministre des Affaires étrangères Béji Caïd Essebsi, obtient une condamnation de l’agression par le Conseil de sécurité, les États-Unis s’étant abstenus lors du vote de cette résolution (573).

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Le coup d’État du 7 novembre 1987 mené par Zine el-Abidine Ben Ali en Tunisie ne calme pas l’agressivité israélienne.

Ainsi, le 12 avril 1988, un commando assassine le dirigeant du Fatah Khalil al-Wazir, dit Abou Jihad, dans sa résidence de Sidi Bou Saïd, à quelques kilomètres du palais présidentiel de Carthage.

Dans un pays qui connaît de fortes divisions politiques, la cause palestinienne fait consensus sur le principe, même pendant les années de dictature.

La révolution de 2011 a permis d’amplifier ce phénomène et il est rare de ne pas voir des drapeaux palestiniens dans les grandes manifestations politiques et les grands mouvements sociaux.

Alors que plusieurs États arabes se sont engagés officiellement ou officieusement dans un processus de reconnaissance de l’État d’Israël, la plupart des partis politiques affirment vouloir s’opposer à toute normalisation.

Après les accords d’Oslo, Tunis a mis en place entre 1996 et 1999 un bureau de contact à Tel Aviv. Un poste occupé entre 1996 et 1997 par Khemais Jhinaoui, qui deviendra ministre des Affaires étrangères entre 2016 et 2019.

Des Tunisiens manifestent contre la reconnaissance par le président américain Donald Trump de Jérusalem comme capitale d’’Israël, à Tunis le 8 décembre 2017 (AFP/Fethi Belaid)
Des Tunisiens manifestent contre la reconnaissance par le président américain Donald Trump de Jérusalem comme capitale d’Israël, à Tunis le 8 décembre 2017 (AFP/Fethi Belaid)

L’Assemblée nationale constituante (2011-2014) inscrit la criminalisation de la normalisation dans ses travaux. Alors que plusieurs députés veulent l’inscrire dans la loi fondamentale, le chef de file d’Ennahdha à l’Assemblée, Sahbi Atig, déclare que le Hamas y est opposé. L’organisation palestinienne publie alors un communiqué pour démentir une telle position.

Le 3 janvier 2014, alors que l’Assemblée vote le préambule de la Constitution, Ennahdha, disposant du plus grand groupe parlementaire, s’abstient massivement lors du vote d’un amendement considérant le sionisme comme une forme de racisme et de colonialisme, empêchant son adoption.

Des pressions ?

Lors de la législature 2014-2019, le Front populaire (gauche) dépose une proposition de loi visant à criminaliser la normalisation avec Israël. Le texte ne sera jamais examiné en plénière.

En 2020, le bloc démocrate (regroupant les députés sociaux-démocrates d’al-Tayar et les nationalistes arabes d’Echâab) dépose une nouvelle proposition de loi dans ce sens. Il faudra attendre la dernière offensive militaire sur Gaza pour que le bureau de l’Assemblée inscrive le texte à l’ordre du jour.

Cette loi a les faveurs du président Kais Saied qui, candidat, a assimilé la normalisation à une haute trahison. Interrogé sur la question lors d’une interview accordée à la chaîne France 24 la semaine dernière, il a semblé relativiser son propos en éludant la question de la normalisation et en insistant sur le droit des Palestiniens.

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A-t-il subi des pressions dans ce sens ? On peut le penser. Le 11 mai, en pleine offensive israélienne, le président a eu un entretien téléphonique avec la vice-présidente américaine, Kamala Harris.

Les deux parties en ont fait des comptes rendus différents mais aucun communiqué ne mentionne la question palestinienne.

Les États-Unis ont rappelé leur soutien à une Tunisie empêtrée dans une crise économique aggravée par la pandémie de COVID-19.

Une semaine plus tard, le président s’est envolé pour Paris afin d’assister à une conférence pour le financement des économies africaines. En marge de cet événement, il s’est entretenu avec Emmanuel Macron, qui a condamné « avec la plus grande fermeté, les tirs revendiqués par le Hamas et d’autres groupes terroristes contre Israël et sa population ».

Si Kais Saied a fièrement arboré un pin’s palestinien, il est peu probable qu’il ait pu influer sur le cours des choses. La Tunisie a collaboré à plusieurs reprises avec la France à des projets de résolutions au Conseil de sécurité dont une portait sur la situation en Palestine.

Une position tunisienne affaiblie

Ce travail de concert avec un État qui a rompu depuis plus d’une décennie avec la « politique arabe » gaullo-mitterrandienne et qui se rapproche de plus en plus des positions israéliennes affaiblit la position tunisienne.

L’autre élément pouvant expliquer l’affaiblissement de la diplomatie tunisienne est la gestion diplomatique de Kais Saied. Ce dernier est devenu président juste avant que le pays ne siège au Conseil de sécurité pour deux ans.

Cet enseignant universitaire qui n’a jamais eu de responsabilité politique a accédé à la magistrature suprême dans un contexte particulier pour lequel il n’était visiblement pas préparé.

Élu par des Tunisiens excédés par la corruption qui frappe leur classe politique, il s’est retrouvé à devoir collaborer avec des diplomates de carrière sans s’y être réellement préparé. Et cette collaboration ne s’est pas faite sans heurts.

En moins de deux ans, la Tunisie a connu pas moins de cinq ministres des Affaires étrangères. Noureddine Erray, chef de la diplomatie du gouvernement Fakhfakh, a été limogé alors que son gouvernement était déjà démissionnaire.

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En février 2020, Kais Saied a limogé l’ambassadeur tunisien à l’ONU alors que le pays venait d’intégrer le Conseil de sécurité et travaillait sur un projet de résolution sur la Palestine.

Enfin, depuis sa visite d’État en Égypte début avril, Kais Saied a opéré un rapprochement entre la Tunisie et le régime de Sissi.

En effet, depuis son retour, le président tunisien a multiplié les contacts avec son homologue cairote et les déclarations incendiaires contre les islamistes. Cette convergence avec Sissi peut d’expliquer par l’existence d’un ennemi commun : Ennahdha pour Kais Saied et les Frères musulmans pour le président égyptien.

Ce positionnement a renforcé la position du Caire, déjà acteur central au Moyen-Orient et disposant d’une frontière avec Israël et Gaza ainsi que d’une population largement acquise à la cause palestinienne en dépit de plus de 40 ans de normalisation.

Malgré un important activisme diplomatique et un soutien ferme à la cause palestinienne, la crise multidimensionnelle que traverse la Tunisie la rend peu audible sur l’un des rares sujets qui emporte un large consensus en son sein.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Hatem Nafti
Hatem Nafti est un essayiste franco-tunisien. Dans son dernier livre, De la révolution à la restauration, où va la Tunisie ? (Riveneuve 2019), il revient sur le bilan du seul pays des Printemps arabes à s’être durablement engagé sur la voie de la démocratie. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @HatemNafti