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Entre couacs et ruptures, le bilan diplomatique mitigé de Kais Saied

Au pouvoir depuis plus de trois mois, Kais Saied a du mal à définir un cap diplomatique clair. Sur fond de crise politique, ses premiers pas sur la scène internationale ont été poussifs même s’il a pu obtenir quelques petites victoires
Kais Saied s’apprête à quitter l’aéroport de Tunis pour rejoindre Alger, le 2 février 2020 (AFP)

Selon la Constitution tunisienne, les principales compétences du président de la République concernent la diplomatie et la défense nationale. Le locataire de Carthage (le palais présidentiel) choisit les deux ministres occupant ces portefeuilles en concertation avec le chef du gouvernement et définit les politiques générales dans ces domaines.

Kais Saied a suscité à maintes reprises la polémique quant à ses choix diplomatiques

Au pouvoir depuis plus de trois mois, Kais Saied a suscité à maintes reprises la polémique quant à ses choix diplomatiques. 

Les obsèques de Béji Caïd Essebsi, le 27 juillet 2019, ont été un bon indicateur de la place de la Tunisie dans la région.

En effet, seuls quatre chefs d’États et de gouvernements arabes (Algérie, Libye, Palestine et Qatar) ont assisté à l’enterrement. Un choix qui s’explique sans doute par le peu d’enthousiasme que suscite la transition démocratique en Tunisie. 

L’année a également été marquée par l’affaire Moncef Kartas. Ce Tuniso-Allemand a été interpellé à son arrivée à l’aéroport Tunis-Carthage le 26 mars.

Fonctionnaire onusien, il enquêtait sur le trafic d’armes en Libye, a été accusé de trahison et d’espionnage, des charges passibles de la peine de mort selon les articles 60 et 61 du code pénal. Après presque deux mois de détention, il sera remis en liberté conditionnelle le 21 mai et pourra quitter le territoire dans la foulée. 

Dès son arrivée à Carthage, Saied demande et obtient le limogeage du ministre des Affaires étrangères Khemaies Jhinaoui.

Cette décision devant se faire en concertation avec le chef du gouvernement Youssef Chahed, ce dernier en profite pour se débarrasser de son ancien rival à la présidentielle, Abdelkrim Zbidi qui occupait le poste de ministre de la Défense, autre portefeuille nécessitant l’accord des deux têtes de l’exécutif. 

Khemaies Jhinaoui paye sans doute sa nomination, en 1996, à la tête du bureau de contact que la Tunisie a ouvert à Tel Aviv après les accords d’Oslo.

Lors du débat télévisé de l’entre-deux-tours, le candidat Saied avait insisté sur son refus catégorique de toute normalisation avec Israël, qualifiée de haute trahison. Une position réitérée lors de l’interview qu’il a accordée à la télévision nationale le 30 janvier 2020.

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La chancelière allemande Angela Merkel accueille le secrétaire d’État tunisien aux Affaires étrangères, Sabri Bachtobji, lors de la conférence du G20/Afrique, en novembre 2019 (AFP)

En l’absence d’un gouvernement issu de la nouvelle législature, les deux portefeuilles régaliens sont restés sans titulaires. C’est le secrétaire d’État aux Affaires étrangères, Sabri Bachtobji, qui assure l’intérim à la tête de la diplomatie. 

Par ailleurs, depuis le 30 décembre 2019, la Tunisie n’a ni ambassadeur ni consul général à Paris. Après le limogeage de l’ambassadeur Abdelaziz Rassaa et du consul général Ali Chaalali, la vacance des principaux postes de représentation auprès du premier partenaire de la Tunisie pose beaucoup de questions. 

Pour la formation de son cabinet, le président nomme Tarek Bettaieb au poste de ministre conseiller en charge notamment des questions diplomatiques.

Le choix de cet ancien ambassadeur de Tunisie à Téhéran a valu au président des attaques en provenance du spectre islamiste, l’accusant notamment de prendre part à la guerre que livre la République islamique au monde sunnite.

L’imbroglio libyen

Depuis la présidence de Béji Caïd Essebsi, la Tunisie reconnaît le gouvernement libyen de Fayez al-Sarraj en invoquant la légitimité internationale. Les forces pro-Haftar considèrent que cette reconnaissance équivaut à l’alignement avec un camp contre l’autre. 

Par conséquent, le pays a été marginalisé dans les différentes tentatives de médiation et c’est la ville marocaine de Skhirat que les belligérants choisissent le 17 décembre 2015 pour signer le plan de paix éponyme.

Kais Saied accède au pouvoir au moment où la tension est à son paroxysme et où les forces du maréchal Haftar sont aux portes de Tripoli, située à moins de 200 kilomètres de la frontière tunisienne. 

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Le 25 décembre 2019, le président turc Recep Tayyip Erdoğan arrive en Tunisie pour une visite éclair qui n’a pas été annoncée. Un voyage qui intervient quelques jours avant la ratification par le Parlement d’Ankara d’un accord qui permet la modification des frontières maritimes de la Turquie – provoquant la colère d’Athènes – et la possibilité pour l’armée turque d’intervenir en Libye à la demande du gouvernement Sarraj. 

Des voix s’élèvent pour accuser Saied d’inféodation à Erdoğan. Ce dernier, de retour en Turquie, affirme que la Tunisie soutient l’accord militaire turco-libyen, ce que le chef de l’État tunisien dément catégoriquement.

Dans un premier temps, la Tunisie a été écartée de la conférence de Berlin du 19 janvier 2020, censée trouver une solution pérenne à la crise en Libye. Finalement, elle sera invitée à la dernière minute et refusera de s’y rendre.

Ce genre de grand-messe se prépare en amont avec des sherpas et la Tunisie, pays qui subit depuis 2011 les conséquences de la guerre en Libye (à travers notamment la crise des réfugiés et la menace terroriste), a refusé de jouer les figurants.

Un geste fort qui poussera la chancelière allemande Angela Merkel à dépêcher son ministre des Affaires étrangères à Tunis pour s’excuser de cette indélicatesse.  

La question palestinienne et l’« accord du siècle » 

Durant la campagne électorale, Kais Saied n’a eu de cesse d’affirmer son soutien à la cause palestinienne. Lors de son discours d’investiture, tenu devant les députés le 23 octobre 2019, il a fait une allusion à l’« accord du siècle » que Donald Trump n’avait pas encore révélé

Le 30 janvier, le président qualifie le projet d’injustice du siècle. Une prise de position d’autant plus attendue que la Tunisie est, depuis le 1er janvier 2020, membre non permanent du Conseil de sécurité de l’ONU.

Pourtant, les choses vont se compliquer. Le 4 février, l’ambassadeur tunisien auprès des Nations unies, Moncef Baâti, est limogé. Le diplomate, rappelé de sa retraite en octobre dernier pour présider la délégation tunisienne au Conseil de sécurité, travaillait sur une résolution condamnant la proposition de Donald Trump. 

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L’intéressé affirme que l’Autorité palestinienne était à l’origine du texte également porté par l’Indonésie. Le ministère des Affaires étrangères et la présidence expliquent leur décision par « une faute grave » du diplomate qui ne se serait pas concerté avec les autorités de tutelle.

Moncef Baâti rejette les accusations et menace de tout révéler à son retour à Tunis. Une affaire qui a passionné la presse étrangère, particulièrement en France.

Le 10 janvier, l’agence Tunis Afrique Presse publie un communiqué de la présidence dans lequel l’ambassadeur est accusé de vouloir saborder les efforts tunisiens et de vouloir nuire à l’image de la Tunisie et s’est abrité derrière des pays soutenant le plan Trump dans l’espoir de garder son poste. 

La résolution, qui devait être déposée avant le 11 février, est compromise. Les autorités annoncent le report de ce projet.

La Tunisie a-t-elle cédé à des pressions américaines ? Ce n’est pas exclu : le président d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, qui se livre à une guerre froide avec le président, a reçu, le 7 février 2020, la visite de l’ambassadeur des États-Unis.

La Tunisie a-t-elle cédé à des pressions américaines ? Ce n’est pas exclu

Selon le communiqué de presse de l’Assemblée des représentants du peuple, celui qui est également le chef du Parlement a fait part au diplomate américain de « la colère du peuple tunisien contre l’‘’accord du siècle’’ ». Mais il est difficile de ne pas lier cette visite au limogeage intervenu moins de 24 heures après. Depuis 2011, Rached Ghannouchi a toujours pratiqué une diplomatie parallèle et les chancelleries connaissent son influence sur la scène nationale.

Tous ces couacs sont intervenus alors que le président était en arrêt maladie, officiellement pour une angine qui l’a empêché de se rendre au 33e sommet des chefs d’États et de gouvernements de l’Union africaine à Addis-Abeba, une réunion à laquelle la Tunisie était représentée par le secrétaire d’État aux Affaires étrangères.

Alors que le pays peine à former un gouvernement, le bilan des premiers mois de Kais Saied en matière de diplomatie est en demi-teinte. Période de rodage ou amateurisme ? L’avenir nous le dira. En tout cas, 2020 sera une année cruciale pour la Tunisie qui organisera le sommet de la francophonie et devra se prononcer sur un projet de résolution américano-marocaine concernant la souveraineté du royaume sur le Sahara occidental, une affaire qui empoisonne les relations entre les pays du Maghreb.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Hatem Nafti
Hatem Nafti est un essayiste franco-tunisien. Dans son dernier livre, De la révolution à la restauration, où va la Tunisie ? (Riveneuve 2019), il revient sur le bilan du seul pays des Printemps arabes à s’être durablement engagé sur la voie de la démocratie. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @HatemNafti