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Turquie : l’AKP doit adopter un nouveau discours

L’AKP doit se souvenir de ses débuts en tant que mouvement réformiste et ne doit pas oublier ces composantes de la société qui s’en sont éloignées

Le Parti pour la justice et le développement (AKP) au pouvoir en Turquie a organisé son cinquième congrès le 12 septembre. Le Premier ministre Ahmet Davutoğlu, candidat unique, a reçu l’intégralité des suffrages exprimés par les délégués.

Contrairement au congrès précédent, celui-ci peut être considéré comme un congrès sobre qui a suscité moins d’excitation et quasiment aucun discours politique majeur. En raison de l’augmentation du nombre de victimes militaires dans la lutte contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), l’AKP n’a pas joué de musique en signe de respect pour les soldats et policiers tombés.

Le seul point repris par les médias a été que la composition du nouveau comité exécutif central du parti portait presque exclusivement la patte du président Recep Tayyip Erdoğan. Cela a donc été vu comme une preuve de l’importance du pouvoir exercé par ce dernier au sein du parti.

Ces analyses sont exactes mais incomplètes. L’AKP n’a jamais été uniquement un parti politique, mais un mouvement plus large englobant également un parti politique. Erdoğan et l’AKP ont été à la fois les produits de ce mouvement mais aussi des incubateurs qui ont élevé le parti et le mouvement à un niveau sans précédent.

Lorsqu’Erdoğan dirigeait le parti, les gens ne voyaient pas de grande différence entre le parti et le mouvement dans la mesure où Erdoğan jouait le rôle de leader pour les deux composantes. Mais depuis qu’il a quitté la présidence du parti et le poste de Premier ministre pour devenir président, cette différence s’est de plus en plus manifestée. Les gens ont de plus en plus constaté que les directions du mouvement et du parti se sont désaccouplées.

Un mouvement social

Au début, ce qui a rendu perplexe face au nouveau rôle endossé par Erdoğan était que le poste de Premier ministre (combiné à la présidence de l’AKP) est constitutionnellement le plus important du système politique turc. Mais d’un point de vue sociologique et politique, le président Erdoğan est resté la figure la plus populaire et la plus puissante. La base sociale de l’AKP considère toujours Erdoğan comme le leader du mouvement, tout comme une grande partie des cadres du parti. L’évolution des choses depuis qu’Erdoğan a pris ses fonctions présidentielles le 28 août 2014 a montré que le pouvoir socio-politique compte plus que le pouvoir légal en politique.

Dans la hiérarchie de pouvoir interne du Mouvement conservateur/islamiste, dont l’AKP est une composante, Erdoğan se trouve toujours au sommet. En fin de compte, un mouvement relève davantage d’un phénomène sociologique et politique, alors qu’un parti politique relève plutôt d’un phénomène légal.

Néanmoins, gérer cette dichotomie n’est pas une tâche facile. Un double leadership implique de doubler les styles, les discours, les priorités et les cadres.

Et cela arrive à un moment où le besoin d’institutionnaliser le mécanisme du parti est criant. L’AKP a été créé par un jeune cadre réformiste déçu par la politique à l’ancienne de l’ancien mouvement pro-islamique Millî Görüş (« Vision nationale ») et de son leader charismatique Necmettin Erbakan. Au cours des deux premiers mandats que l’AKP a passés au pouvoir, sa nature de mouvement de cadres, valorisant la volonté collective et l’intelligence des responsables du parti, était visible et dominante.

Erdoğan au centre de la scène

Pourtant, au cours des dernières années, alors que la politique en Turquie a connu un niveau sans précédent de polarisation et est devenue plus conflictuelle, le nom de marque d’Erdoğan a pris le pas sur celui de l’AKP. Plus l’opposition a mis l’accent sur la figure d’Erdoğan, par opposition à celle de l’AKP, plus le pouvoir politique s’est consolidé autour de lui.

Pour gérer des crises à court terme, un tel pouvoir unifié et consolidé autour du leadership pourrait s’avérer efficace. Pourtant, ce même processus contribue également à affaiblir la structure et le mécanisme du parti. Il dilue les processus de prise de décision collective, ce qui n’augure sans doute rien de bon pour la progression du parti.

Le parti rencontre un besoin criant de s’institutionnaliser afin de pouvoir survivre à la passation de pouvoir de son leadership charismatique, de sorte que sa durée de vie ne soit pas limitée à celle de son chef. Malheureusement, l’image qui est ressortie du congrès de cette année n’indique aucun signe de progrès dans l’institutionnalisation du parti. Au contraire, elle souligne une division de l’autorité entre le pouvoir légal et le pouvoir socio-politique.

Une autre dimension importante qui a semblé être absente du congrès de l’AKP a été le manque d’insistance sur la poursuite de réformes à destination des différents groupes identitaires. Cela coïncide avec la tendance croissante de ces différents groupes à s’éloigner du parti.

Depuis 2010-2011, trois groupes principaux se sont séparés de l’AKP : les libéraux, les gülenistes (un groupe religieux) et les Kurdes. Il est important de souligner que les groupes qui ont quitté l’AKP ne l’ont pas tous fait à cause de la perte d’appétit du parti pour la poursuite des réformes et de la démocratisation.

Par exemple, les gülenistes ont engagé une lutte pour le pouvoir avec le gouvernement civil pour maintenir une structure ombragée au sein de l’appareil étatique et exercer un pouvoir excessif et non démocratique à travers celle-ci. Ainsi, leur scission n’a pas été motivée par une cause noble.

Un parti normal de centre-droit

La perte de suffrages subie par l’AKP n’a pas la même ampleur dans tout le pays. Celle-ci est plutôt inégalement répartie et intervient alors que certains groupes quittent le parti en masse.

L’impact qualitatif de cette évolution est supérieur à son impact quantitatif. Le parti devient de plus en plus un simple parti de centre-droit/conservateur. Cette homogénéisation de l’électorat social est appelée à réduire la marge de manœuvre nécessaire pour la poursuite de la démocratisation et des réformes. En effet, l’un des principaux facteurs à l’origine du précédent programme de démocratisation de l’AKP a été l’existence de groupes sociaux et politiques divers dans le giron de l’AKP et leur interaction créative au sein du parti.

Dans ce contexte, au lieu de suivre la voie nationaliste, l’AKP doit s’efforcer de reconquérir certains des groupes sociaux qu’il a éloignés d’une manière ou d’une autre. Il n’est pas uniquement question des performances politiques du parti, mais également de son identité politique. Dépourvu de la diversité de sa base sociale, l’AKP fait face au danger de devenir simplement un parti nationaliste et étatiste de plus, et de perdre ainsi sa place unique dans l’histoire politique de la Turquie.

À cet égard, l’approche de l’AKP envers son électorat kurde d’autrefois est importante, d’autant plus que le processus de paix est aujourd’hui en lambeaux. Il doit faire en sorte que le recours à des mesures sécuritaires dans la lutte contre le PKK ne revienne pas à militariser la question kurde. Si cela se produit, cela annulera l’une de ses grandes réussites.

L’AKP et la montée du HDP

Bien que les gros titres actuels puissent faire croire le contraire, aucun autre parti n’a œuvré autant pour les Kurdes que l’AKP. Sans le processus de paix initié par l’AKP et sans la normalisation des Kurdes et de la question kurde, la success-story du HDP, parti pro-kurde, lors des dernières élections, n’aurait pas pu se produire. Le HDP visait à exploiter le moment pro-kurde en Turquie.

Sur cette question, les livres d’histoire jugeront probablement Erdoğan de manière plus favorable que les unes des journaux semblent le faire actuellement.

L’AKP est une expérience unique dans l’histoire politique de la Turquie, qui est encore bel et bien en cours de réalisation. Ce que le congrès de ces derniers jours n’a pas montré, c’est ce que l’AKP doit faire impérativement : s’actualiser, adopter un nouveau discours et continuer sur sa voie réformiste d’antan, tout en conservant la diversité sociétale de son électorat.

Galip Dalay est directeur de recherche au al-Sharq Forum et chargé de recherche sur la Turquie et les affaires kurdes au Centre d’études d’Al-Jazeera.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le Premier ministre turc Ahmet Davutoğlu et son épouse Sare Davutoğlu saluent les députés et les participants au 5e Congrès ordinaire, dans la capitale Ankara (Turquie), le 12 septembre 2015 (AA).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.