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Vingt ans après sa mort, Habib Bourguiba hante encore la politique tunisienne

Figure totémique invoquée pour tenter de s’attribuer une part de son pouvoir, père tutélaire de la classe politique tunisienne, l’ancien président demeure l’objet d’un culte et d’hagiographies rituelles. Mais dans la Tunisie démocratique, la légende est désormais contestable
Habib Bourguiba après sa rencontre avec le président français Valéry Giscard d’Estaing, le 15 novembre 1974 à Paris (AFP)

Si Habib Bourguiba était de ces « chênes qu’on abat », comme l’avait écrit André Malraux du général de Gaulle, vingt ans après sa mort, le 6 avril 2000 à 96 ans, son ombre plane encore sur la politique tunisienne. 

La fin de sa présidence avait été vécue comme la sortie d’une interminable lutte de succession, et d’une sclérose politique liberticide

Assigné à résidence dans son palais d’été de Monastir, après avoir été évincé du pouvoir par son Premier ministre Zine el-Abiddine Ben Ali le 7 novembre 1987, le principal artisan de l’indépendance, acquise en 1956, dirigeant du pays depuis 1955, y a vécu une longue déchéance politique, hanté par des idées suicidaires et délaissé par tous ses anciens fidèles. Seul le redoutable Mohamed Sayah lui rendait encore visite.

Si la fin de sa présidence avait été vécue comme la sortie d’une interminable lutte de succession, de près de vingt ans, et d’une sclérose politique liberticide, la légitimé du nouveau régime s’était rapidement évaporée dans la dérive policière et la médiocrité culturelle. 

Si bien que par crainte de souffrir de la comparaison avec celui qui avait été l’homme des superlatifs, le « père de l’indépendance », le moudjahid al-akbar (combattant suprême), Ben Ali avait précipité ses obsèques, deux jours après son décès, pour éviter l’afflux de trop nombreux chefs d’État, interdit leur retransmission à la télévision, empêché les Tunisiens d’exprimer publiquement leur émotion et consacré l’essentiel de son oraison funèbre à faire rejaillir sur lui-même le prestige de son prédécesseur. En vain. 

La manipulation mémorielle avait agrandi l’écart entre la statue du commandeur et le disciple mal aimé.

Au lendemain de la chute de la maison Ben Ali, le 14 janvier 2011, il semblait acquis que se clôturait alors un cycle de 55 ans de dictature, période Bourguiba incluse. 

Mais la révolution n’a pas généré ses propres symboles, ni imposé une vision de l’avenir aux imaginaires, ni convaincu par des réalisations. Pour combler ce vide, pour conjurer les angoisses de liquéfaction de l’autorité, pour donner un sens à cette liberté nouvelle, la figure du « père de l’indépendance », encombrante pour Ben Ali, composante de la mémoire négative de 2011, a été réactualisée comme une valeur refuge, un repère positif, un point d’appui pour l’opposition à Ennahdha au pouvoir, vu par certains comme une menace pour le « projet national » moderniste.

L’invocation du totem

L’ex-président Béji Caïd Essebsi, qui se voyait en disciple et se rêvait en continuateur, avait bâti son entreprise de conquête de la présidence, entre 2012 et 2014, sur les effets de rémanence rétinienne du mythe bourguibien en récréant les images et le geste du vieux zaïm (leader), jusqu’à porter un temps les mêmes lunettes.

Le 1er juin 2016, après son élection, il avait fait ramener la statue équestre de Bourguiba depuis son exil goulettois, où l’avait reléguée Ben Ali, pour l’ériger à proximité de la place rebaptisée en l’honneur du 14 janvier 2011, où elle trônait jusqu’en juin 1988. 

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De sa nouvelle position, le cavalier semble saluer le ministère de l’Intérieur, symbole du régime policier que la révolution avait pris pour cible. Le geste urbanistique était chargé de sens, semblait proposer une passerelle entre deux mondes, enfermant le benalisme dans une parenthèse dont la révolution n’était que la clôture. 

En faisant inscrire son nom bien en vue sur la stèle, Béji Caïd Essebsi cherchait aussi à graver sa contribution dans le marbre du récit bourguibien et à signifier à ses électeurs désorientés par sa stratégie d’alliance avec Ennahdha qu’il était encore celui qu’ils avaient élu.

La statue elle-même, érigée dans les années 1970, rappelait aux Tunisiens le Bourguiba au faîte de sa gloire, à son retour de son exil forcé sur l’île de Groix, le 1er juin 1955, quand la France venait de concéder à la Tunisie son autonomie interne, prélude à l’indépendance. Ce faisant, le zaïm tentait d’utiliser sa légende pour réenchanter sa crédibilité politique, sérieusement entamée. 

Déjà diminué par la maladie et la dépression, miné par l’échec de l’expérience du « socialisme destourien » d’Ahmed Ben Salah en 1969, Bourguiba était contesté non seulement à son extrême gauche mais jusque dans son propre parti, qu’il avait brutalement remis au pas lors du Congrès de Monastir en 1971 en rayant d’un trait de plume les résolutions votées en faveur de la libéralisation.  

L’ex-président tunisien Zine El Abidine Ben Ali et son épouse Leila Ben Ali se tiennent au chevet d'Habib Bourguiba le 9 mars 20000 à l’hôpital militaire de Tunis (AFP)
L’ex-président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali et son épouse Leila Ben Ali se tiennent au chevet d’Habib Bourguiba, le 9 mars 2000, à l’hôpital militaire de Tunis (AFP)

Dans le même temps, il devait recéder du terrain à une société traditionnelle dont les valeurs arabo-musulmanes avaient été malmenées par sa politique de modernisation. 

Les hommes politiques, à commencer donc par lui, n’ont cessé de faire rejouer cette mémoire totémique pour accroître leur pouvoir, généralement sans beaucoup d’effet. Le charisme est affaire de circonstances et n’est pas une énergie perpétuelle invocable à la demande.

Tous enfants de Bourguiba 

Néanmoins, vingt ans après sa mort, trente-trois ans après son départ du pouvoir, aucun positionnement politique ne peut s’exonérer de l’obligation de définir sa relation à la figure de Bourguiba. 

Aucun positionnement politique ne peut s’exonérer de l’obligation de définir sa relation à la figure de Bourguiba

Ses héritiers destouriens proclamés composent une bonne partie de l’éventail politique tunisien, sans pour autant se rassembler, ni même se ressembler. 

Abir Moussi, faute de pouvoir ouvertement se réclamer de Ben Ali, son véritable modèle, siège à l’Assemblée à côté d’une image de Bourguiba, mais n’en a gardé que ce que son successeur a fait prospérer : l’étatisme autoritaire et policier, un chauvinisme complotiste et une opposition irréductible à Ennahdha.

Une autre branche de la famille tente de rejouer le rendez-vous manqué du nationalisme modernisateur et de la démocratie. Elle paie son tribut à l’œuvre du père de l’indépendance pour se légitimer.

Mohsen Marzouk a joué le mimétisme jusqu’à annoncer la création de son parti, Machrou Tounes (Projet de la Tunisie), un 2 mars (2016) à Ksar Hellal, le même jour que la création du néo-Destour (la nouvelle branche du mouvement national) par Habib Bourguiba, le 2 mars 1934. 

Sans pour autant que cette invocation des mânes bourguibiennes ne lui ouvre les voies du succès. Ce qui unifie cette famille, c’est un certain positivisme, une conception du droit comme instrument d’édification de la société, un attachement à la sécularisation de l’État, une certaine perméabilité aux intérêts occidentaux dans une relation pragmatique, une souplesse tactique dans les rapports de force politique. 

Mais faire parler ce legs dans le monde d’aujourd’hui, bien différent de celui de Bourguiba, interdit l’imitation et pose la question de la véritable postérité du bourguibisme.

Hors de la famille, les anciens militants de l’extrême gauche n’en finissent pas de se débattre dans le dilemme des « enfants illégitimes » et mal aimés : entre l’adhésion à sa conception de l’État, opérateur de la modernisation de la société, et la blessure de la répression féroce, de la torture et des exécutions, que certains ne lui ont jamais pardonnées quand d’autres se sont ralliés à son panache face à l’adversaire islamiste.

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Même les militants d’Ennahdha entretiennent avec Bourguiba un rapport complexe. Ils se sont construits contre celui qui était coupable à leurs yeux d’avoir trahi le projet national, d’avoir instauré un « État impie », occidentalisé, avant de commencer à intérioriser ses réalisations au fur et à mesure de la « tunisification » du parti et de son intégration au front d’opposition à Ben Ali d’abord à partir de 2003, puis des cercles du pouvoir à partir de 2012. 

« Il a secoué un corps vieux et c’est positif », reconnaissait Habib Mokni, l’une des figures de la tendance conciliatrice d’Ennahdha, interrogé par Vincent Geisser et Michel Camau en 2004. Grâce à son esprit cartésien et rationaliste, « nous sommes le mouvement islamiste le meilleur au monde », se vantait un autre militant. 

La nouvelle génération, socialisée dans l’ère de Ben Ali et de l’opposition à Ben Ali, puis dans une démocratie en pleine effervescence depuis bientôt dix ans, essaie d’inventer d’autres modalités d’engagement, un féminisme affranchi de la tutelle paternaliste de l’État et du modèle patriarcal, une attention aux fractures sociales et territoriales, une répulsion pour le culte de la personnalité. 

Mais elle doit lutter malgré tout, encore s’émanciper des anciennes lignes d’opposition à Bourguiba, toujours aimantées et fascinées par la figure du père tutélaire.

La suprématie absolue de l’État

Le totem toujours sacralisé par une génération d’intellectuels et de l’élite d’État, les hagiographies encore de rigueur dans des ouvrages ou des articles récents, le « père » symbolique omniprésent dans la classe politique cèdent peu à peu la place au personnage plus complexe que l’historiographie critique a déjà bien décrypté.

Certes, il ne faut pas minimiser son rôle. En dépoussiérant le mouvement national des notables tunisois, il lui a apporté un ancrage social, l’habilité tactique, la capacité de mobilisation et, finalement, la victoire arrachée à la France. 

Le « père » symbolique omniprésent dans la classe politique cèdent peu à peu la place au personnage plus complexe que l’historiographie critique a déjà bien décrypté

Au pouvoir, il avait indiscutablement une vision et l’a mise en œuvre selon sa méthode, faite de gradualisme et d’habilité dans les rapports de force. 

Il a unifié et sécularisé le système judiciaire. Il a défait le pouvoir des élites religieuses traditionnelles, symboliquement et intellectuellement, en fermant l’université islamique de la Zitouna, et matériellement en supprimant les biens habous. Il a créé un système éducatif gratuit pour tous. 

Son œuvre majeure reste le fameux code du statut personnel en août 1956 qui a posé les bases d’une égalité juridique entre hommes et femmes, sans pour autant la réaliser pleinement, ni remettre en question le modèle patriarcal de la famille.

Pour autant, le caractère despotique de son pouvoir a été indiscutable, mis sur le compte des nécessités de l’époque dans un premier temps, puis de la dérive d’un « second Bourguiba » peu à peu gagné par la sénilité, à partir des années 1970. 

La théorie de deux Bourguiba résiste-t-elle d’ailleurs à l’examen ? Le Bourguiba autocrate paranoïaque, objet d’un culte de la personnalité, à l’origine de la répression de la grève générale de 1978 et des émeutes du pain en 1984 qui ont fait des centaines de morts, n’était-il pas déjà contenu dans le premier ?

Dès l’origine, il a imposé sa propre légende. « Les récits sur le passé de la lutte anticoloniale, racontés par le président Bourguiba, ont été souvent marqués par un désir inconscient ou non de vouer à ‘’l’oubli historique’’ aussi bien certains de ses compagnons de combat et d’autres forces politiques qui ont contribué à l’indépendance du pays », écrivait l’historien Habib Kazdaghli.

L’élimination n’a pas été seulement narrative. Son rival, Salah Ben Youssef, favorable en 1955 à une ligne plus dure à l’égard de la France en solidarité avec l’Égypte et l’Algérie, et ses partisans ont été implacablement pourchassés et exécutés, évincés politiquement, socialement et symboliquement de l’avenir du pays. 

La suprématie absolue de l’État

En accélérant le transfert des compétences de police aux autorités tunisiennes pour protéger la ligne de Habib Bourguiba, la traque des youssefistes (partisans de Ben Youssef) « s’est traduite », estime l’historienne Khansa Ben Tarjem, « par une confusion progressive entre les intérêts du parti au pouvoir et ceux de l’institution sécuritaire », et a donc ancré durablement le caractère policier du régime dont Ben Ali a été le produit et le continuateur zélé.

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Les critiques n’ont pas attendu les dérives tardives et sont venues de son propre camp. La lettre rédigée en janvier 1966 par Ahmed Tlili, figure du mouvement national, cofondateur du syndicat UGTT, formule déjà tous les travers du régime : « Aucun progrès notable ne peut être accompli sur le plan économique et social dans le cadre d’un système politique où le peuple, qui est le principal intéressé en la matière, n’a aucun droit de regard c’est-à-dire ne participe pas au pouvoir de décision ». 

Ou encore, « tout citoyen, quel que soit son rang dans la société ou ses fonctions politiques, est étroitement surveillé par plusieurs polices qui s’affrontent dans une surenchère qui les oblige à inventer les renseignements. Ce système policier, si actif tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, n’a que des aspects négatifs, il accentue le mécontentement, au lieu de le résorber, par la multiplication des atteintes aux libertés. Aucun citoyen n’est aujourd’hui à l’abri d’une mesure arbitraire. »

Ce ne sont pas les nécessités de l’époque qui ont imposé le caractère autoritaire du régime, mais les conceptions politiques de Habib Bourguiba, structurées autour de la suprématie absolue de l’État : « Je m’inscris en faux contre les tenants du vieux principe traditionnel selon lequel certaines libertés sont antérieures à l’État. Ces libertés sont à proscrire si elles doivent porter préjudice à la collectivité et provoquer l’effilochement de l’État », déclarait-il en 1957.

Plus le temps a passé, plus Habib Bourguiba a confondu l’histoire nationale, l’État, le régime et sa personne, dans une conception bien peu « moderne » du pouvoir.

Droit d’inventaire

Sa volonté de façonner la société à l’image d’une élite a appauvri la délibération sociale et s’est adossée à un régime autocratique et policier. Elle contenait ainsi en germe toutes les fragilités ultérieures. Cette modernisation par le haut était-elle dissociable de la dérive dictatoriale ? Pouvait-elle créer le Tunisien nouveau, conscient de ses devoirs à l’égard de la collectivité, « mûr » pour la démocratie, alors qu’elle le privait de toute participation, l’enfermait dans une relation d’obéissance et de crainte ? 

Cette modernisation n’a-t-elle pas armé une résistance culturelle et une contestation politique ancrées dans l’attachement à la tradition islamique ? 

N’a-t-elle pas au contraire enraciné la ruse dans la relation à l’autorité ? Le traumatisme identitaire n’a-t-il pas braqué des pans de la société, fragilisés socialement par le modèle économique, contre toute érosion de son socle symbolique ? Autrement dit, cette modernisation n’a-t-elle pas armé une résistance culturelle et une contestation politique ancrées dans l’attachement à la tradition islamique ? 

Quant à la prétention étatiste et nationale du bourguibisme, elle a été contredite ouvertement par le favoritisme au profit du Sahel, la région d’origine de Bourguiba (puis de Ben Ali), qui a approfondi la fracture territoriale, source des ressentiments régionalistes et de tous les soulèvements ultérieurs.

Tous ces traits consubstantiels du bourguibisme ne sont plus recevables dans la Tunisie démocratique d’aujourd’hui. 

Habib Bourguiba n’a sans doute pas fini d’accompagner les Tunisiens. Encore faut-il ouvrir cet objet politique, déplier toutes ses significations et s’accorder un droit d’inventaire pour savoir en quoi il serait davantage qu’un souvenir et pourrait encore inspirer le devenir de la Tunisie.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.  

Thierry Brésillon
Thierry Brésillon est journaliste indépendant, basé à Tunis depuis avril 2011. Il a auparavant dirigé un mensuel au sein d’une organisation de solidarité internationale et travaillé notamment sur les conflits dans l’Afrique des Grands Lacs et le conflit israélo-palestinien. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @ThBresillon