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Face à un pouvoir en panne, le hirak incapable d’exploiter sa victoire

En Algérie, l’ancien pouvoir bâti autour de Saïd Bouteflika et de Mohamed « Toufik » Mediène est mort. Mais le nouveau pouvoir est encore incapable de proposer un projet ambitieux, mobilisateur, alors que le hirak a perdu la main
Le samedi 22 février 2020, Alger a connu une manifestation célébrant la première démonstration de force des Algériens un an auparavant (AFP)

En ce début mars 2020, l’Algérie a atteint un point de non-retour. Aujourd’hui, il est possible de dire, sans grand risque de se tromper, que les anciens réseaux de pouvoir ont été neutralisés et que leur retour est désormais exclu.

Même s’ils gardent une certaine capacité de nuisance et disposent de relais très bruyants, les réseaux qui gravitaient autour de Saïd Bouteflika, frère du président déchu, Mohamed « Toufik » Mediène (ex-patron du DRS, les services secrets) et, à un degré moindre, Athmane Tartag (successeur de Mediène) ont perdu la partie. 

Il est possible de dire, sans grand risque de se tromper, que les anciens réseaux de pouvoir ont été neutralisés et que leur retour est désormais exclu

La toile d’araignée qu’ils avaient tissée autour des partis, des associations, des médias et du monde des affaires a été largement démantelée, grâce à un travail méthodique engagé par le pouvoir qui s’est installé à partir d’avril 2019.

Il faut dire que le pays revenait de loin. L’Algérie d’avant le 22 février 2019 était littéralement tétanisée par les réseaux mis en place par celui que Hocine Malti, ancien vice-président de Sonatrach, avait baptisé Rab Dzayer (dieu de l’Algérie). 

Malgré son éviction en 2015 et les revers que subissaient ses clients, l’ancien patron du DRS, le général de corps d’armée Mohamed Mediène, avait réussi à établir, auparavant, son hégémonie sur tout ce qui compte dans le pays. 

Partis, associations, médias, milieux d’affaires, administration, managers d’entreprises publiques, réseaux d’influence, tout était, d’une manière ou d’une autre, géré par des réseaux qui aboutissaient à son bureau. 

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Saïd Bouteflika, conseiller et frère du chef de l’État, s’était quant à lui engagé dans une double opération depuis l’AVC dont avait été victime le président Bouteflika en 2013, et surtout, depuis l’éviction de Mediène en 2015.

D’un côté, il a développé de nouveaux réseaux susceptibles de constituer une alternative à ceux du général Mediène, de l’autre, il a pris le contrôle d’une partie des réseaux du même Mediène.

Le but pour lui était de s’imposer comme un nouveau centre d’influence. Avec le temps, il pensait ainsi créer un nouveau pôle de pouvoir pour se passer du général « Toufik » et jouer la partie en duo avec Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée.

A-t-il envisagé de briguer la présidence de la République, comme l’a affirmé le général Hocine Benhadid ? Difficile à dire.

Saïd, l’autre Bouteflika

Toujours est-il que Saïd Bouteflika a réussi à se placer au centre du jeu. Les révélations faites lors des procès d’anciens dirigeants montrent un homme prenant toutes les décisions, même s’il affirme que certaines d’entre elles viennent du président Abdelaziz Bouteflika. 

L’armée est déjà engagée dans une autre logique. Elle a mesuré l’ampleur des dégâts de l’ère Bouteflika, notamment le quatrième mandat, ainsi que sa propre responsabilité dans la dérive 

Au téléphone, il donne ordres et directives, annonce des décisions, charge tel haut responsable de telle tâche ou ordonne de transférer des milliards de dinars pour la campagne électorale. Tout le monde obéit au doigt et à l’œil.

Face à ces deux pôles, qui contrôlent réseaux et argent, le général de corps d’armée Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée, a avancé ses pions. Lui était dans une autre logique. Après avoir éjecté Mediène, il lui suffisait d’attendre la disparition d’Abdelaziz Bouteflika pour consacrer sa mainmise sur le pouvoir et maîtriser la succession.

Cette situation a duré jusqu’au 22 février 2019. En faisant irruption sur la scène politique, la rue a transformé la donne

Les petites combines entre les Bouteflika, Gaïd Salah et Mediène tombaient à l’eau. Un nouvel acteur était né, le hirak. Il fallait en tenir en compte.

Face à l’adversité, Saïd Bouteflika a tenté une nouvelle alliance. Il s’est rapproché de Mediène, plus habile dans la gestion et la manipulation de la rue que Gaïd Salah, un militaire de la vieille école ne disposant d’aucune aptitude à manier les foules. 

Pour sauver les meubles, Saïd Bouteflika a proposé des formules absurdes, suggérant d’annuler la présidentielle du 18 avril et de prolonger le quatrième mandat d’une année.

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Peu après, il a suggéré d’impliquer l’ancien président Liamine Zeroual dans cette transition. Mais la formule a buté sur un obstacle de taille : Gaïd Salah n’en voulait pas. Il fallait donc l’exclure pour pouvoir avancer.

Trop tard. L’armée était déjà engagée dans une autre logique. Elle avait mesuré l’ampleur des dégâts de l’ère Bouteflika, notamment le quatrième mandat, ainsi que sa propre responsabilité dans la dérive. 

Plusieurs conclaves de l’armée ont été organisés durant la seconde moitié du mois de mars 2019, et ils étaient tous orientés vers l’inévitable solution : la nécessité de ramener l’armée vers sa véritable matrice pour revenir vers le peuple et sauvegarder l’État.

Terrain miné

Cela passait par le départ du président Bouteflika avant de neutraliser les réseaux de pouvoir qui l’entouraient, couper les branches pourries au sein de l’armée, nettoyer l’appareil sécuritaire, mener une grande campagne contre la corruption. C’était un minimum pour regagner la confiance du peuple.

Ces tâches, seule l’armée pouvait les accomplir. Aucune force politique, aucune structure, aucune institution n’était en mesure de neutraliser ces puissants réseaux avec autant d’efficacité. 

La présence de l’armée au cœur de la décision était le premier garant de l’élimination de ces réseaux. Au contraire, si l’armée n’avait pas été partie prenante de cette opération d’assainissement, les anciens réseaux de pouvoir pouvaient envisager de rebondir, y compris en sacrifiant quelques pièces mineures.

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L’armée a traversé un champ de mines, mais elle l’a fait sans trop de dommages. En cas d’incidents graves, avec mort d’hommes, elle aurait été mise en accusation et n’aurait pu poursuivre son plan. 

Elle a réussi à résister à la tentation du coup d’État classique, y compris un coup d’État mené sous les applaudissements de la foule auquel elle était publiquement invitée. 

Alors que l’exemple soudanais – avec un pouvoir transitoire et des négociations avec les civils – était porté aux nues, elle a préféré s’en tenir formellement à l’article 7 et 8 de la Constitution. Y compris avec leur application de manière approximative. Concrètement, elle a pris le pouvoir de fait, sans passer par un coup d’État formel. C’était un moindre mal.

Car l’enjeu, en cette année 2019, ne se situait pas dans la construction immédiate d’un projet démocratique, avec une séparation des pouvoirs, une justice indépendante, une presse libre et des élections sur mesure. 

En 2019, le premier objectif pour l’Algérie était de neutraliser puis de démanteler les anciens réseaux de pouvoir, des réseaux comprenant des hommes politiques, des appareils, des lobbies, le tout agissant de façon parallèle à l’État et s’appuyant sur des hommes et des structures de l’État.

Fin de la première séquence

L’élimination de ces groupes est aujourd’hui une réalité, mais cela n’est devenu certain qu’au tournant de l’année 2020. 

Car jusque-là, et malgré les coups de boutoir subis tout au long de l’été et l’automne 2019, ces réseaux avaient gardé une capacité de nuisance remarquable. 

Grâce à des relais dans les partis traditionnels, mais aussi des relais plus crédibles dans le hirak, ils ont mené une guerre sans relâche contre Ahmed Gaïd Salah, chef de l’armée, présenté comme un monstre.

Exploitant les faiblesses du discours de l’armée, ils ont créé une tension remarquée autour de la présidentielle du 12 décembre 2019. Pour eux, c’était une échéance décisive, car si la présidentielle se tenait dans des conditions correctes, leur sort serait scellé.

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Un manifestant algérien brandit une pancarte critique à l’égard d’Ahmed Gaïd Salah à Alger le 12 juillet 2019 (AFP)

De fait, la présidentielle s’est tenue dans des conditions difficiles mais sans incident majeur. Cela a permis de tourner la page, consacrant la fin du trio Saïd Bouteflika, Mediène et Tartag. 

La condamnation de ces trois hommes à de lourdes peines de prison avait été suivie de celle d’autres dignitaires de l’armée, dont un directeur central des finances, le général Boudouaouer, et le patron de la gendarmerie, Menad Nouba, condamnés à quinze années de prison, alors que le général Abdelghani Hamel, ancien patron de la police, ainsi que des chefs de régions militaires et d’autres officiers généraux sont en instance d’être jugés ou sont en fuite.

Le pouvoir, qui détient l’initiative, est en panne. Il n’a pas réussi à faire une offre convaincante

De là à dire que l’Algérie est sortie de la crise, il y a un pas que personne n’ose franchir. Car la réalité est différente. 

L’Algérie n’est même pas sortie de l’autoritarisme. Ce qui s’est passé peut être considéré comme une sorte de mise à niveau, à peine l’ébauche d’un point de départ. 

Certes, l’Algérie s’est débarrassée de ce qui était totalement anachronique (un président impotent, un pouvoir informel, des réseaux de corruption maîtres de la décision économique et politique, un peuple hors-jeu, des partis déclassés et dépassés), elle a aussi renoué avec une partie de son héritage politique, avec une rue revendicative, déterminée, mais elle n’a pas encore construit un système politique alternatif. 

Une attitude nihiliste

Aucun parti crédible n’a émergé sur les débris de l’ancienne classe politique, aucun leader politique susceptible de réunir un consensus autour de sa personne n’a émergé.

Plus grave : le pouvoir, qui détient l’initiative, est en panne. Il n’a pas réussi à faire une offre convaincante

L’opposition traditionnelle est soit attentiste, soit nihiliste, en s’accrochant à des revendications qu’elle n’est pas capable d’obtenir.

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Le hirak, qui a fait la fierté du pays, risque de régresser vers un seuil critique. Les élites n’ont pas pu rebondir pour reprendre l’initiative.

De fait, à part la béatitude suscitée par ce miracle qu’est le hirak, la scène politique n’a pas produit d’innovation majeure. Ni idées, ni projets, ni personnalités. 

Pire : la puissance des réseaux sociaux a littéralement détruit toute possibilité d’innovation.

À titre d’exemple, des personnalités d’envergure, susceptibles de remporter la présidentielle du 12 décembre, ont abdiqué face à la puissance des réseaux sociaux.

C’est dire que l’Algérie en est encore au stade où elle préfère exorciser ses démons, dénoncer ses échecs, se complaire dans un faux radicalisme en adoptant une attitude nihiliste. 

Mais ce faisant, elle refuse d’aborder l’étape suivante, celle où il faut bâtir des projets et construire des alternatives.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Abed Charef est un écrivain et chroniqueur algérien. Il a notamment dirigé l’hebdomadaire La Nation et écrit plusieurs essais, dont Algérie, le grand dérapage. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @AbedCharef
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