Aller au contenu principal

Le fiasco afghan : le Pakistan, les talibans et le 11 septembre

Les États-Unis ont achevé leur retrait d’Afghanistan dans la nuit de lundi à mardi, mettant un terme à leur plus longue guerre, mais laissant le pays aux mains des talibans, leurs ennemis de vingt ans
Le général de division Chris Donahue, commandant de la 82e division aéroportée de l’armée américaine, XVIIIe corps aéroporté, monte à bord d’un avion cargo C-17 à l’aéroport international Hamid Karzai de Kaboul, en Afghanistan, le 30 août 2021 (AFP/Jack Holt/CENTCOM)
Le général de division Chris Donahue, commandant de la 82e division aéroportée de l’armée américaine, XVIIIe corps aéroporté, monte à bord d’un avion cargo C-17 à l’aéroport international Hamid Karzai de Kaboul, en Afghanistan, le 30 août 2021 (AFP/Jack Holt/CENTCOM)

Aux alentours de 8 h le 11 septembre 2001, le chef des renseignements pakistanais (ISI), le lieutenant-général Mahmoud Ahmed, participait à un petit déjeuner de travail au Capitole avec le sénateur Bob Graham, président de la Commission des renseignements au Sénat, et son homologue à la Chambre des représentants Porter Goss, un ancien de la CIA.

Alors qu’ils discutaient d’Oussama ben Laden et d’al-Qaïda, cette réunion a été interrompue par l’annonce qu’un avion avait percuté le World Trade Center. 

Mille et un 11 septembre
Lire

Plus tard, l’ancien directeur de la CIA George Tenet a affirmé avoir « essayé de faire pression » sur le général Ahmed pour qu’il fasse quelque chose à propos du soutien des talibans à ben Laden lors de la visite du chef de l’ISI à Washington à la veille du 11 septembre. Toutefois, Ahmed aurait été « inflexible en ce qui concernait les talibans et al-Qaïda ».

Après les attentats à New York et Washington ce matin-là il y a vingt ans, Ahmed a été évincé de la direction de l’ISI par le président pakistanais Pervez Musharraf. 

Le journal pakistanais Dawn a signalé le 9 octobre 2001 que « le directeur général de l’ISI pakistanais, le lieutenant-général Mahmoud Ahmed avait été remplacé… après que les enquêteurs du FBI ont établi des liens crédibles entre lui et Omar Sheikh », le célèbre militant qui aurait transféré de l’argent au terroriste du 11 septembre Mohamed Atta, lequel a plus tard été emprisonné pour le meurtre du journaliste du Wall Street Journal Daniel Pearl.

L’histoire des liens d’Ahmed avec Sheikh a été reprise par le Wall Street journal et l’AFP mais en grande partie ignoré. Ce qui ne faisait aucun doute, c’était que les liens de l’ISI avec les talibans et ben Laden remontait à la guerre des années 1980 contre les Soviétiques en Afghanistan.

Principal facilitateur des talibans

L’ISI a cultivé et soutenu les talibans dans leur prise de pouvoir en Afghanistan en 1996, et il ne fait aucun doute qu’il célèbre sa reconquête du pays en 2021.

À propos de la victoire des talibans cette semaine, le Premier ministre pakistanais Imran Khan a déclaré : « Ce qui se passe en Afghanistan aujourd’hui, c’est qu’ils ont brisé les chaînes de l’esclavage. »

Le professeur Aqil Shah de la Fondation Carnegie a déclaré à la BBC : « L’ISI est le principal facilitateur des talibans… [et] considère leur réussite comme une victoire stratégique contre l’Inde. »

Des centaines de milliards de dollars ont été injectés, mais la grande majorité des Afghans, les femmes et les petites filles que l’Occident prétendait protéger, n’en ont jamais bénéficié (AFP)
Des centaines de milliards de dollars ont été injectés, mais la grande majorité des Afghans, les femmes et les petites filles que l’Occident prétendait protéger, n’en ont jamais bénéficié (AFP)

Aujourd’hui, cette défaite stratégique suscite énormément d’introspection et de grincements de dents, mais la guerre et l’occupation comportaient un défaut fatal dès le début. La défaite militaire des talibans avec l’aide de l’Alliance du Nord était temporaire.

Des centaines de milliards de dollars ont été injectés pour soutenir le gouvernement, quelques-uns sont devenus extrêmement riches mais la grande majorité des Afghans, notamment les femmes et les petites filles que l’Occident prétendait protéger, n’en ont jamais bénéficié.

La guerre contre le terrorisme a toujours été un moyen de projeter la puissance et le militarisme américain en Asie centrale et au Moyen-Orient.

Derrière cela, il y a le lien entre l’Occident et les militants djihadistes ainsi que leurs bailleurs régionaux qui remontent à la guerre afghane contre les Soviétiques dans les années 1980.

Le résultat de cette stratégie fut une menace terroriste mondiale qui a émergé dans les années 1990, lorsque les soi-disant « Arabes afghans » sont rentrés dans leur pays et ont combattu en Bosnie et en Tchétchénie. 

Terrorisme, un concept vide
Lire

À la suite des attentats du 11 septembre, le président George W. Bush a déclaré la guerre aux talibans, après le refus de l’organisation de leur remettre Ben Laden. Mais Bush n’a engagé aucune action contre le Pakistan ou l’Arabie saoudite, d’où venaient quinze des dix-neuf pirates de l’air. 

La CIA et la NSA suivaient les mouvements de plusieurs militants d’al-Qaïda depuis au moins 1998, après les attentats à la bombe contre deux ambassades américaines en Afrique.

La CIA savait depuis le début de l’année 2000 que l’un d’eux – Khalid al-Mihdhar – avait plusieurs visas d’entrée aux États-Unis. Al-Mihdhar a été suivi par huit agences de renseignements alliées en se rendant à une importante réunion d’al-Qaïda en Malaisie en janvier 2000, laquelle était organisée par le « cerveau » du 11 septembre, Khalid Sheikh Mohammed.

Nawaf al-Hazmi, un autre terroriste, et lui n’ont jamais été reliés aux attentats contre les ambassades en Afrique, et plus tard l’attaque sur le USS Cole au Yémen. Ils ont débarqué à Los Angeles le 15 janvier 2000.

Fait incroyable, les déplacements de ces deux hommes aux États-Unis n’ont pas été communiqués au FBI avant le 22 août 2001, trois semaines avant les attentats. Et ce, alors que des mémos à propos de leurs déplacements avaient été consultés par des dizaines d’agents de la CIA

Ce que savait la CIA

L’ancien tsar du contre-terrorisme Richard Clarke, en poste sous Clinton et Bush, a également été tenu dans l’ignorance. Dans une interview de 2011, il affirmait que la CIA avait délibérément retenu l’information.

Tenet et d’autres responsables de la CIA ont farouchement démenti. Cependant, comme l’ont écrit John Duffy et Ray Nowosielski dans leur livre The Watchdogs Didn’t Bark publié en 2007 et salué par la critique, ce déni fut le point de départ d’un écran de dissimulation des responsables de la CIA avant et après le 11 septembre.

Les tours jumelles du World Trade Center se consument après l’attentat à Lower Manhattan, dans la ville de New York, le 11 septembre 2001 (AFP)
Les tours jumelles du World Trade Center se consument après l’attentat à Lower Manhattan, dans la ville de New York, le 11 septembre 2001 (AFP)

Les auteurs ont également montré comment un rapport de la NSA basé sur la surveillance du centre d’al-Qaïda au Yémen révélait le réseau opérationnel détaillé pour les attentats aux États-Unis, en citant les acteurs clés. Il n’a jamais vu la lumière du jour.

En 2016, Clarke a écrit une chronique pour ABC News dans lequel il racontait : « Un élément majeur de la tragédie du 11 septembre pourrait rester caché : une éventuelle mission conjointe d’espionnage de la CIA et des Saoudiens sur le sol américain qui a mal tourné et qui a peut-être permis au 11 septembre de se produire. » 

Cette théorie n’a jamais été étayée. Curieusement, le responsable de l’espionnage saoudien le prince Turki al-Fayçal a démissionné, après 22 ans en poste, le 31 août 2001. Le reste appartient à l’histoire, période de guerre mondiale à laquelle le président Biden a mis fin unilatéralement avec le retrait américain d’Afghanistan. 

Les États-Unis et le Royaume-Uni renforcent-ils al-Qaïda au Yémen ?
Lire

Le secrétaire d’État américain Antony Blinken a tenté de justifier le retrait américain cette semaine en affirmant que Washington avait « rempli » sa mission originelle en Afghanistan, laquelle consistait à en chasser le chef d’al-Qaïda Oussama ben Laden.

Mais cela a été fait en décembre 2001, il y a vingt ans, lorsque une force afghane menée par les États-Unis n’a pas réussi à le trouver à Tora Bora, et que ben Laden a pu fuir au Pakistan. 

Trouver Oussama

Dix ans plus tard, les États-Unis ont découvert ben Laden dans un complexe d’Abbottabad, foyer de l’élite militaire pakistanaise, et le président Barack Obama a envoyé une équipe pour le tuer. Ben Laden ne s’est jamais retrouvé face à un tribunal et n’a jamais subi d’interrogatoire pour lui demander ce qu’il savait. 

Les États-Unis et leurs alliés ont poursuivi l’opération afghane pendant dix années de plus, et des dizaines de milliers d’Afghans en ont payé le prix de leur vie. 

Que peut-on apprendre de ce désastre ? Que les guerres se font rarement pour les raisons invoquées par les politiciens (déloger des terroristes, trouver des armes de destruction massive, apporter la démocratie) et qu’une fois lancées, elles sont très difficiles à conclure. Que les agences de renseignement ne fabriquent généralement rien de bon et que la limite entre l’espionnage des terroristes et la protection de ressources est souvent floue.

Que peut-on apprendre de ce désastre ? Que les guerres se font rarement pour les raisons invoquées par les politiciens et qu’une fois lancées, elles sont très difficiles à conclure

Comme l’a dit à juste titre le lanceur d’alerte de la NSA Edward Snowden : « Le terrorisme a toujours été ce que nous, dans les mondes du renseignement, appelons une couverture pour des actions. Le terrorisme provoque une réponse émotionnelle qui permet aux gens de rationaliser le fait d’autoriser des puissances et des programmes qu’ils n’auraient jamais laissé faire autrement. »

Au passage, d’innombrables personnes vont souffrir, des milliards de milliards de dollars seront dépensés, l’industrie de la défense se fera énormément d’argent et aucun des dirigeants et politiciens responsables de ces guerres et des crimes inhérents à celles-ci n’auront de comptes à rendre.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Joe Gill
Joe Gill has worked as a journalist in London, Oman, Venezuela and the US, for newspapers including Financial Times, Morning Star and Middle East Eye. His Masters was in Politics of the World Economy at the London School of Economics. Twitter @gill_joe