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Une guerre froide 2.0 : qui façonnera le nouvel ordre mondial ?

Alors que l’Occident continue de jouer la carte d’une opposition éculée entre démocratie et autocratie, les pays du Moyen-Orient se réjouissent de la perspective d’une nouvelle ère propice à des alternatives
Le président russe Vladimir Poutine (à gauche) et le président chinois Xi Jinping se présentent devant les objectifs au cours de leur rencontre à Beijing, le 4 février 2022 (AFP)
Le président russe Vladimir Poutine (à gauche) et le président chinois Xi Jinping se présentent devant les objectifs au cours de leur rencontre à Beijing, le 4 février 2022 (AFP)

L’Amérique, le dernier empire idéologique, tente aujourd’hui l’impossible : contenir deux grands pays en même temps. Ce n’est pas la première fois qu’elle essaie cela. Les États-Unis ont essayé de contenir à la fois l’Iran et l’Irak pendant trois décennies, et dans les deux cas, cela s’est mal terminé. L’Iran n’a pas été contenu, tandis que si le régime irakien a été changé, le pays lui-même a été perdu.  

Aujourd’hui, alors que les États-Unis n’ont jamais été aussi faibles à l’étranger et polarisés à l’échelle nationale, leurs ambitions – que les échecs en série ne découragent pas – n’ont jamais été aussi grandes. Ils cherchent à contenir à la fois la Russie et la Chine

Henry Kissinger a récemment résumé le danger que cela représente : « Nous sommes au bord d’une guerre avec la Russie et la Chine autour de problématiques que nous avons en partie créées, sans aucune idée de la façon dont cela va se terminer ou de ce à quoi on est censé aboutir. »

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La guerre en Ukraine et les tensions croissantes autour de Taïwan sont les points de mire de ce nouvel effort, qui s’accompagne de graves répercussions : crises énergétiques et alimentaires mondiales causées par les sanctions contre la Russie, perturbations de la chaîne d’approvisionnement, tensions commerciales et course technologique, le tout accompagné d’une récession et d’une stagflation imminentes.

Moscou comme Pékin sont accusés de rompre l’ordre mondial fondé sur des règles. Mais les preuves ne sont pas convaincantes.

Cette confrontation pourrait encore déclencher un réalignement mondial – vers un système dans l’idéal véritablement multipolaire, mais plus probablement tripolaire. Le premier pôle est le bloc démocratique occidental dirigé par les États-Unis, incarné par la triade G7-OTAN-UE – une nouvelle sainte alliance.

Le deuxième est le bloc eurasien dirigé par la Chine et la Russie, auxquelles se joignent l’Iran et certaines républiques d’Asie centrale. Le troisième bloc sera constitué des États souhaitant garder leurs distances avec les deux blocs – le reste du monde, désormais appelé le Sud. Il restera sur la touche pendant que la démocratie cherchera à l’emporter face à l’autocratie dans une guerre froide 2.0. 

La conquête des cœurs et des esprits

Le Sud s’affranchit de plusieurs décennies de tutelle politique, économique et financière occidentale. Cela n’implique pas un alignement automatique avec le bloc eurasien, mais cela laisse certainement présager un système international plus fluide.

Comme l’illustre la guerre en Ukraine, le cri de ralliement mondial de l’Occident contre la Russie n’est pas si attrayant. Celui qui sera lancé prochainement contre la Chine le sera encore moins.

La triade occidentale s’efforce de gagner les cœurs et les esprits dans le Sud, mais sa politique jusqu’au-boutiste de deux poids, deux mesures et son ordre mondial déformé fondé sur des règles agacent, bien plus que les atrocités commises par la Russie en Ukraine ou l’attitude affirmée de la Chine le long de ses propres frontières. 

Les formats politiques non occidentaux tels que les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) et l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) semblent plus attrayants

Jusqu’à présent, les formats politiques non occidentaux tels que les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) et l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) semblent plus attrayants.

Les démocraties occidentales ne gagnent des États partageant les mêmes idées qu’au sein de leur propre troupeau, comme en témoigne l’adhésion de la Suède et de la Finlande à l’OTAN. Les autres acteurs régionaux – notamment la Turquie, l’Algérie, l’Égypte, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Argentine et le Mexique – regardent ailleurs. 

Un haut diplomate britannique m’a dit un jour : « Être ami avec les États-Unis, c’est beaucoup plus difficile que d’être leur ennemi. » Ainsi, deux blocs économiques et commerciaux concurrents pourraient émerger : New York, Londres et le dollar américain pourraient ne plus être les centres névralgiques et outils exclusifs du système financier mondial. 

La Chine et la Russie travaillent sur des alternatives au dollar américain, au système de paiement mondial SWIFT et aux bourses de New York et de Londres. Les entreprises d’État chinoises se retirent des bourses américaines, tandis que Pékin revoit à la baisse les titres obligataires du Trésor américain qu’elle détient.

Ces manœuvres en sont encore à leur stade embryonnaire, mais en temps voulu, elles pourraient attirer de nombreux pays du Sud, surtout si l’Occident persévère dans sa stratégie stupide consistant à utiliser le dollar et sa primauté financière comme des armes. 

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De plus en plus d’États pourraient également commencer à chercher des endroits plus sûrs pour leurs réserves d’or et de devises fortes, en particulier après la saisie des réserves nationales afghanes et vénézuéliennes, respectivement par les États-Unis et le Royaume-Uni, sans parler de la saisie sans précédent par les États occidentaux de 300 milliards de dollars appartenant à la Russie. 

Le découplage économique avancé de la Russie par rapport à l’Occident, et celui à venir de la Chine, pourraient engendrer un paysage tout à fait différent. Comment le Moyen-Orient s’adaptera-t-il à ces glissements tectoniques ? 

Avec le nombre de mains qui ont été forcées pour produire les accords d’Abraham, la Pax Americana s’éloigne de plus en plus. Les accords, défendus par l’administration Trump et confirmés par le président américain Joe Biden, sont importants sur le plan économique, notamment pour Israël.

Mais ils reposent sur deux hypothèses historiquement faillibles : la question palestinienne pourrait être indéfiniment mise de côté sans conséquences, et l’opinion publique du monde arabe n’a pas d’importance.

La realpolitik l’emporte

L’heure des décisions approche pour les grandes puissances régionales. La région se laissera-t-elle à nouveau transformer en champ de bataille pour les grandes puissances, comme elle l’a été au cours du XXe siècle ? Autour de quel modèle politique – s’il doit y en avoir un – la stabilité régionale pourrait-elle se construire ? Les accords d’Abraham élargis sous l’égide des États-Unis, les ententes informelles anti-occidentales comme l’Axe de la résistance (Iran-Irak-Syrie-Hezbollah), ou des groupements non-occidentaux comme les BRICS+ et l’OCS ? 

Le cadre économique de la région penchera-t-il davantage vers l’initiative chinoise de nouvelle route de la soie, chiffrée en milliers de milliards de dollars, ou vers le Partenariat pour les infrastructures et les investissements mondiaux récemment annoncé par le G7, d’une valeur de 600 milliards de dollars ? 

Malgré l’évolution du paysage mondial, le plan directeur américain pour le Moyen-Orient ne change malheureusement pas. Le récent voyage de Biden en Israël/Palestine et en Arabie saoudite n’a pas fait exception

Le président américain a été confronté à un dilemme de taille : s’en tenir à ses propres valeurs morales, qui exigeraient que l’homme qui a ordonné l’assassinat de Khashoggi demeure un paria international, ou donner la priorité aux consommateurs américains en tentant de réduire les prix du pétrole

Les institutions financières continueront-elles de s’appuyer sur la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, contrôlés par les États-Unis, ou trouveront-elles une alternative auprès de la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures, proposée par la Chine ? 

La seule preuve disponible jusqu’à présent est que des partenaires traditionnels des États-Unis au Moyen-Orient, tels que l’Égypte et l’Arabie saoudite, envisagent de rejoindre les BRICS.

Riyad réfléchit à l’idée d’accepter le yuan au lieu du dollar pour les ventes de pétrole, tandis que le président chinois Xi Jinping devrait bientôt se rendre en Arabie saoudite. La comparaison entre les politesses envers Xi Jinping et celles récemment accordées à Biden sera révélatrice : dans le monde arabe, la forme se rapporte toujours au fond.

Malgré l’évolution du paysage mondial, le plan directeur américain pour le Moyen-Orient ne change malheureusement pas. Le récent voyage de Biden en Israël/Palestine et en Arabie saoudite n’a pas fait exception.

Israël a obtenu un partenariat stratégique avec les États-Unis visant principalement à contrer l’Iran, tandis que les Palestiniens ont eu droit à une nouvelle mise au placard de leurs aspirations légitimes à l’autodétermination.

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Mais la halte la plus importante était celle en Arabie saoudite. Depuis l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, une remise à zéro des relations entre les États-Unis et l’Arabie saoudite est recherchée. La querelle a confirmé les difficultés inhérentes à une politique étrangère fondée exclusivement sur des principes et des valeurs éthiques. 

Le discours grandiloquent de Biden autour d’un affrontement mondial entre démocraties et autocraties s’est complètement effondré en ce qui concerne le Moyen-Orient. La realpolitik a imposé ses propres priorités. Le président américain a été confronté à un dilemme de taille : s’en tenir à ses propres valeurs morales, qui exigeraient que l’homme qui a ordonné l’assassinat de Khashoggi demeure un paria international, ou donner la priorité aux consommateurs américains en tentant de réduire les prix du pétrole

Sans surprise, Biden a opté pour la seconde option. L’inflation galopante ronge à la fois le pouvoir d’achat des consommateurs américains et les chances de victoire du Parti démocrate aux élections de mi-mandat prévues en novembre. La solution la plus rapide serait d’inonder le marché pétrolier de brut. 

Il est désormais tout à fait clair que si Biden n’a pas pu échapper au check humiliant avec le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, Riyad ne s’est pas engagé à augmenter sa production de pétrole, invoquant une capacité de réserve proche de la limite. En bref, cette visite a été un désastre politique.

Le sommet tripartite quasi parallèle entre l’Iran, la Russie et la Turquie qui s’est tenu à Téhéran pourrait avoir des répercussions bien plus importantes et durables pour la région. Alors que les États-Unis sont toujours les otages d’une stratégie obsolète et que l’UE a perdu tout poids, la Russie et la Chine pourraient disposer d’une plus grande marge de manœuvre. 

Malgré les efforts déployés par l’Occident pour structurer le système international selon une logique rigide du « nous contre eux », la réalité émergente est bien plus complexe. Les pays du Moyen-Orient, y compris les alliés traditionnels des États-Unis, se réjouissent de la perspective d’un tout nouvel ordre mondial où de nombreuses nouvelles options pourraient être à leur disposition.

Marco Carnelos est un ancien diplomate italien. Il a été en poste en Somalie, en Australie et à l’ONU. Il a été membre du personnel de la politique étrangère de trois Premiers ministres italiens entre 1995 et 2011. Plus récemment, il a été l’envoyé spécial coordonnateur du processus de paix au Moyen-Orient pour la Syrie du gouvernement italien et, jusqu’en novembre 2017, ambassadeur d’Italie en Irak.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Marco Carnelos is a former Italian diplomat. He has been assigned to Somalia, Australia and the United Nations. He served in the foreign policy staff of three Italian prime ministers between 1995 and 2011. More recently he has been Middle East peace process coordinator special envoy for Syria for the Italian government and, until November 2017, Italy's ambassador to Iraq.
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