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La guerre en Ukraine va-t-elle accélérer le retrait américain du Moyen-Orient ?

Anticipant un désengagement militaire américain, certains acteurs régionaux engagent le dialogue, réalisant peut-être enfin que le meilleur moyen d’être en sécurité, c’est de trouver un terrain d’entente
Des soldats de l’armée américaine dans la base aérienne K1, au nord-ouest de Kirkouk, dans le nord de l’Irak, avant le retrait américain, le 29 mars 2020 (AFP)
Des soldats de l’armée américaine dans la base aérienne K1, au nord-ouest de Kirkouk, dans le nord de l’Irak, avant le retrait américain, le 29 mars 2020 (AFP)

Alors que la guerre en Ukraine dure désormais depuis plus d’un mois, le conflit semble avoir des conséquences inattendues susceptibles d’avoir un impact significatif sur le paysage politique du Moyen-Orient.

La Russie et l’Ukraine sont d’importants fournisseurs de blé pour certains pays de la région, dont l’Égypte. Un choc céréalier pourrait provoquer des troubles au Caire et dans les autres capitales régionales.

Les cours du pétrole explosent et l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ne cèdent pas aux pressions américaines qui leur demandent d’accroître leur production afin de faire baisser les cours.

Même le tant attendu accord sur le nucléaire iranien (JCPOA), qui en était au stade final, pourrait être retardé voire avorté en raison de nouvelles demandes de la Russie.

Dans un tel contexte, une question lancinante depuis au moins dix ans semble prendre une importance nouvelle : est-ce que les Américains vont se désengager du Moyen-Orient sur le plan militaire ? 

Le défi chinois

En août 2010, le président américain Barack Obama avait déclaré la fin de la mission de combat en Irak décidée par son prédécesseur George W. Bush. Par la suite, Obama s’est engagé avec réticence dans une intervention de l’ONU en Libye pour renverser Mouammar Kadhafi. Il a feint une implication légère en « dirigeant de l’arrière », selon sa formule. En 2013, il a refusé de vouer le président syrien Bachar al-Assad au même sort.

Bien sûr, Obama n’a pas pu éviter la confrontation avec le groupe État islamique (EI) lorsque celui-ci était sur le point de prendre le contrôle de l’Irak et de la Syrie, mais une fois de plus, il a fait le minimum syndical – fournissant une formation et un soutien aérien aux forces armées irakiennes et aux milices kurdes syriennes.

Les accords d’Abraham esquissent un schéma possible : les Américains sous-traitent à certains États du Golfe le rôle de soutien financier d’Israël, tandis que ce dernier remplace progressivement les États-Unis en tant que protecteur

Au bout du compte, son administration est plus désireuse de pivoter vers l’Asie que de réparer le Moyen-Orient. L’exception à cette règle a été l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien.

En 2019, le président Donald Trump a essayé de retirer les troupes américaines de Syrie mais a échoué. Il a rencontré une vive opposition de la part de l’establishment sécuritaire et de politique étrangère de Washington (surnommé le blob).

Le président Joe Biden a finalement achevé le retrait d’Afghanistan décidé par Trump, avec des résultats désastreux, et il l’a fait au nom de ce qui serait désormais le plus grand défi sécuritaire du XXIe siècle pour les États-Unis : la Chine

En effet, Washington redoute l’essor impressionnant de Beijing. Mais dans ce contexte, le retrait américain du Moyen-Orient n’a pas beaucoup de sens. La Chine est devenue le principal importateur de pétrole issu du golfe Persique il y a dix ans et la région fournit près de la moitié de ses besoins en pétrole.

D’ici 2030, elle importera 80 % de son pétrole, dont une grande partie continuera à venir du Moyen-Orient. La dépendance chinoise vis-à-vis du pétrole d’une région dont les États-Unis veulent se retirer soulève de nombreuses questions car, en y restant, Washington pourrait exercer une pression significative sur son principal rival mondial.

Une certaine crainte

Dans un environnement stratégique sain et rationnel, la Chine serait bien plus encline à s’engager envers le Moyen-Orient que les Américains à le quitter. Mais depuis au moins 30 ans, les preuves d’une réflexion stratégique saine à Washington se font rares. 

Les alliés de l’Amérique dans la région craignent qu’une défaite américaine dans le Nouveau Grand Jeu en Asie centrale puisse avoir pour conséquence son retrait du Moyen-Orient. Les propos rassurants du secrétaire américain à la Défense Lloyd Austin en novembre dernier lors du plus grand forum régional consacré à la sécurité, le Dialogue de Manama à Bahreïn, n’a pas écarté ces doutes.

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En tête des préoccupations relatives à un retrait américain figure la vacance du pouvoir qui en résulterait et les chances que l’Iran, la Russie et la Chine ne comble le vide. 

Cela pourrait expliquer pourquoi quelques pays arabes se sont hâtés de signer les accords d’Abraham, normalisant leurs relations diplomatiques avec Israël – qui, de ce point de vue, est considéré comme la puissance militaire la plus efficace de la région. Ces accords esquissent un schéma possible : les Américains sous-traitent à certains états du Golfe le rôle de soutien financier d’Israël, tandis que ce dernier remplace progressivement les États-Unis en tant que protecteur.

Il est trop tôt pour dire si ce schéma s’avérera ou si, surtout, cela suffira à dissiper les craintes des signataires de ces accords.

Néanmoins, il pourrait être prématuré – c’est le moins qu’on puisse dire – de tout miser sur un désengagement américain. Washington pourrait procéder simplement à un redéploiement – acte bien moins traumatique. Après tout, le blob de Washington dispose d’une immunité collective à toute réflexion innovante et il y a de grandes chances qu’il continuerait résolument à croire qu’un retrait serait un signe de faiblesse inacceptable. Pour le blob, l’ampleur des dommages infligés par les déploiements de troupes sur la crédibilité américaine n’a aucune importance. 

Paysage stratégique régional

Par ailleurs, si on examine le paysage stratégique régional, on peut estimer que le conflit au Yémen pourrait encore avoir un résultat défavorable pour l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Le Liban pourrait à tout moment sombrer dans le chaos total, les seules forces militaires capables d’assumer le contrôle du pays seraient alors le Hezbollah.

Le gouvernement Assad consolide lentement son contrôle de la Syrie, tandis que l’Irak, quels que soient les résultats de l’élection et les intentions de Moqtada al-Sadr, ne va pas se débarrasser facilement de l’influence de l’Iran.

Des combattants houthis alignés avec l’Iran défilent dans la capitale yéménite Sanaa, le 2 février 2017 (AFP)
Des combattants houthis alignés avec l’Iran défilent dans la capitale yéménite Sanaa, le 2 février 2017 (AFP)

Si quelques-uns de ces scénarios deviennent réalité, l’anxiété des États arabes qui ont reconnu Israël pourrait se révéler bien plus justifiée. 

Si les négociations pour ressusciter l’accord sur le nucléaire avec l’Iran sont un succès, Israël et certains États arabes ne seront pas particulièrement soulagés ; d’un autre côté, les tensions et l’escalade sont on ne peut plus probables en cas d’échec des négociations à Vienne. 

La surprise, c’est que certains acteurs de la région semblent déjà anticiper un désengagement américain. Cette pensée fait des miracles, car elle stimule le dialogue régional. Les pays de la région réalisent en effet que le meilleur moyen d’obtenir une certaine sécurité régionale, c’est de se parler au lieu de chercher à s’abriter derrière des superpuissances parfois non fiables.

Arabie saoudite et Iran

Depuis quelques mois maintenant, l’Arabie saoudite s’est engagée dans des discussions avec l’Iran pour relancer leurs relations bilatérales et obtenir de l’aide pour trouver une issue qui leur permettrait de sauver la face au Yémen. (Il est également possible que ce dialogue soit compromis par la dernière vague d’exécutions d’activistes saoudiens d’obédience chiite perpétrées par l’Arabie saoudite.)

Si les Iraniens sont malins, ils devraient saisir cette occasion. Quelle que soit la tentation d’une débâcle saoudienne au Yémen pour les dirigeants iraniens, il n’est jamais sage d’humilier un ennemi. Si Riyad était ensuite désireux d’évoquer avec Téhéran le dossier libanais, un autre désastre imminent pourrait être évité. L’Iran ferait bien de saisir une telle occasion là aussi. L’alternative serait de posséder un pays totalement dévasté et polarisé. Prononcer « malheur aux vaincus » n’est jamais propice à une stabilité durable.

Une fois de plus, les Émirats arabes unis se sont montrés plus rapides et plus malins

Une fois de plus, les Émirats arabes unis se sont montrés plus rapides et plus malins. 

L’élite dirigeante d’Abou Dabi mise sur plusieurs tableaux et est en contact simultané avec la Turquie, l’Iran et la Syrie. Ayant longtemps été en opposition avec le président Recep Tayyip Erdoğan sur l’islam politique et les Frères musulmans, le prince héritier Mohammed ben Zayed (MBZ) s’est récemment rendu à Ankara pour la première fois depuis dix ans et le président turc lui a rapidement rendu cette visite.

MBZ a également envoyé son ministre des Affaires étrangères à Damas et son conseiller à la sécurité nationale à Téhéran pour rencontrer son homologue. Et le 18 mars, le président syrien Bachar al-Assad s’est rendu aux Émirats arabes unis pour sa première visite dans un pays arabe depuis le début en 2011 du conflit.

Les Émirats insistent également, au plus grand déplaisir des Américains, à bien coopérer avec la Chine et même à s’abstenir de condamner l’incursion russe en Ukraine au Conseil de sécurité de l’ONU.

Si un désengagement américain (pour l’instant seulement hypothétique) du Moyen-Orient a produit une telle activité diplomatique, qu’arriverait il s’il se concrétisait ?

La routine finit par user

La sagesse populaire à propos de la paix et la stabilité au Moyen-Orient repose jusqu’à présent sur un manuel concentré sur le concept de Pax americana. Elle est fondée sur la puissance américaine et son leadership. Cette référence, valide pendant longtemps, semble moins évidente après les deux dernières décennies de politique américaine dans la région. Est-ce qu’une empreinte militaire réduite ne serait pas meilleure pour la région et les États-Unis, en particulier si cela pousse les alliés de Washington à assumer davantage de responsabilités ?

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Et si une puissance américaine à plus petite dose était plus efficace ? En d’autres termes, se pourrait-il que l’influence des États-Unis et leur soft power dans la région aient perdu en efficacité parce qu’ils ont trop servi ? La routine finit par user.

Il y a trois ans, je plaidais pour une nouvelle architecture sécuritaire au Moyen-Orient. À l’époque, le rôle des grandes puissances était jugé inéluctable. Mais aujourd’hui, la tentation est grande d’affirmer que les acteurs locaux devraient être autorisés à en faire à leur guise ; ils pourraient difficilement causer plus de dommages que ce qu’ont fait les puissances mondiales. 

Et si deux grands blocs – les États qui reconnaissent Israël et ceux qui choisissent l’Iran comme chef de file – commençaient finalement à explorer l’hypothèse de trouver un terrain d’entente dans la mesure du possible et abandonner leur jeu à somme nulle mutuel et toxique ? 

Tôt ou tard, les acteurs locaux pourraient découvrir que leurs rivalités historiques persistantes pourraient être remplacées par de nouveaux défis et menaces, tels que les changements climatiques, la désertification, les très coûteuses transitions énergétiques ainsi que les flux catastrophiques de migration.

Les pays du Moyen-Orient pourraient alors peut-être réaliser, avec un peu de chance pas trop tard, que le seul moyen de les affronter passe par la coopération régionale.

- Marco Carnelos est un ancien diplomate italien. Il a été en poste en Somalie, en Australie et à l’ONU. Il a été membre du personnel de la politique étrangère de trois Premiers ministres italiens entre 1995 et 2011. Plus récemment, il a été l’envoyé spécial coordonnateur du processus de paix au Moyen-Orient pour la Syrie du gouvernement italien et, jusqu’en novembre 2017, ambassadeur d’Italie en Irak.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Marco Carnelos is a former Italian diplomat. He has been assigned to Somalia, Australia and the United Nations. He served in the foreign policy staff of three Italian prime ministers between 1995 and 2011. More recently he has been Middle East peace process coordinator special envoy for Syria for the Italian government and, until November 2017, Italy's ambassador to Iraq.
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