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Algérie : polémique sur la durée du jeûne du Ramadan

Vingt-et-un scientifiques ont tenu, lundi 29 mai, à répondre à une personnalité algérienne très médiatique se présentant comme chercheur, au sujet de la polémique sur la durée du jeûne du Ramadan
Rupture du jeûne (iftar) collective au centre-ville d’Alger, juin 2016 (AFP)
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Depuis le début du mois sacré, certains médias ont ouvert colonnes et antenne à Loth Bonatiro, un Algérien qui se présente comme inventeur et spécialiste en astronomie et en planétologie. Le « docteur » Bonatiro a ainsi affirmé sur une chaîne de télévision privée, le 19 mai, que les Algériens jeûnaient quarante minutes supplémentaires, accusant le ministère des Affaires religieuses de s’être trompé sur les horaires de l’imsak et de l’iftar (début et fin du jeûne).

Traduction : Bonatiro dévoile une information choquante concernant le jeûne des Algériens

Le premier à réagir a été le ministre des Affaires religieuses. Sur sa page Facebook, Mohamed Aïssa explique que l’heure de la rupture du jeûne est fixée selon le calendrier établi par le Centre de recherche en astronomie, astrophysique et géophysique (CRAAG), et que « les autorités n’ont aucun intérêt à laisser les Algériens jeûner plus au moins que ce qui a été dicté par Dieu. Ceux qui sont chargés du secteur des wakfs ne sont pas les ennemis de la charia islamique pour truquer les horaires de la prière et du jeûne ». 

Traduction : « Du charlatanisme en pleine ère des sciences et de la connaissance »

Le ministre explique aussi qu’il refuse de débattre avec « celui qui s’est habitué à prédire les séismes et à expliquer des phénomènes cosmiques d’une manière qui ne correspond pas aux explications des centres de recherches spécialisés ». À noter que l’imam salafiste Mohamed Ali Ferkous a appuyé la thèse de Bonatiro dans un avis religieux publié sur son site. 

Car Loth Bonatiro n’en est pas à son premier coup d’éclat. Les Algériens se souviennent particulièrement de ses « prévisions », juste après le terrible séisme du 21 mai 2003 qui avait frappé Boumerdès (à 50 km à l’est d’Alger) et une grande partie de l’Algérois, faisant 2 300 morts. Bonatiro avait annoncé à la presse que plusieurs répliques ravageuses du séisme allaient toucher le pays, selon ses calculs de changements de lune !

En 2015, le directeur du CRAAG, Chaouch Abdelkrim Yelles, avait mis en garde les Algériens contre les « charlatans » véhiculant des rumeurs infondées sur l'activité sismique

Les réactions de scientifiques algériens ne dissuadent pas le « docteur » de récidiver à chaque séisme. En 2015, le directeur du CRAAG, Chaouch Abdelkrim Yelles, avait même mis en garde les Algériens contre les « charlatans » véhiculant des rumeurs infondées sur l'activité sismique. 

Cette dernière controverse sur les horaires du jeûne n’a également pas laissé indifférent la sphère scientifique algérienne.

« Certains pourraient voir en la polémique inepte déclenchée unilatéralement par M. Bonatiro, présenté comme expert en astronomie, comme un non-événement en ce mois sacré, qu'il serait même inutile de s'y immiscer, mais nous pensons qu'il n'est de notre devoir, nous, astronomes et astrophysiciens de différents centres de recherche, universités algériennes et étrangères, de ne pas lui laisser le champ libre pour dévoyer l'astronomie et la science en général aux yeux du public et dénigrer les astronomes », écrivent vingt-et-un scientifiques algériens, notamment des spécialistes installés à l’étranger, dans ce communiqué rendu public mardi. 

Une du journal El Khabar. Vingt-et-un astrophysiciens critiquent Bonatiro : « les horaires de la prière et de l’imsak en Algérie sont correctes » (capture d’écran)

« Nous établirons dans ce qui suit, que M. Bonatiro a un point de vue controversé sur les sujets mentionnés et qu'il ne représente que lui-même. Il est aussi notoire que ses propos ne s'appuient sur aucune étude scientifique précise et qu'il s'est gardé de produire une seule référence les supportant », lit-on encore dans ce texte où s’enchaînent les démonstrations scientifiques pour contrecarrer les thèses du scientifique autoproclamé.

Ce dernier, rappellent les scientifiques, « n’en est pas à sa première controverse, mais le mode opératoire est toujours le même : déclarations fantaisistes voire fausses sur une question scientifique donnée, non étayées par des références sérieuses ou des références tout court, et souvent assaisonnées de versets coraniques hors propos ou généraux dans une tentative démagogique grossière ».

Conférence du professeur Jamal Mimouni, « La cosmologie : une perspective islamique », à la Société royale des sciences à Amman, Jordanie, 2016. 

Les signataires, parmi lesquels le très actif professeur Jamal Mimouni, de l’Université Mentouri de Constantine, vice-président de l'Union arabe d'astronomie et des sciences de l'espace, souhaitent aussi que les « médias montrent plus de circonspection et de professionnalisme lorsqu'ils abordent des questions à fort impact sociétal, et certainement pour celles touchant à la pratique religieuse de nos concitoyens ».