Aller au contenu principal

Au Caire, un marionnettiste donne vie à ses « enfants »

La passion de Mohamed Bakkar ne se résume pas à tirer des ficelles : il s’identifie à ses créations et cherche à faire renaître un art traditionnel tombé dans l’oubli
Le marionnettiste égyptien Mohamed Fawzi Bakkar, 32 ans, s’inspire de l’Égyptien moyen ainsi que de célébrités (AFP)

LE CAIRE – Mohamed Bakkar passe le plus clair de son temps dans un petit atelier de Zamalek – un quartier huppé de la capitale situé sur une île du Nil – entouré de dizaines de marionnettes colorées qu’il a lui-même conçues et créées.

Un nombre impressionnant d’outils, du marteau au tournevis, sont soigneusement pendus au mur au-dessus d’un écriteau qui joue avec un célèbre proverbe égyptien, « la porte du menuisier est bancale », affirmant au contraire que « la porte du menuisier est parfaitement droite ».

Parmi les marionnettes se trouve Khadra, dont les cheveux tressés sont ornés d’une écharpe brillante et mis en valeur par de grandes boucles d’oreilles roses, et qui porte fièrement une robe traditionnelle égyptienne colorée.

Hussein, une autre marionnette, arbore quant à lui un look des années 70 : chemise à col boutonné aux couleurs éclatantes et longs cheveux bruns foncés. Tout en répondant aux questions de MEE, Bakkar tire sans effort sur les ficelles attachées à Hussein, le faisant danser.

Le fabricant de marionnettes et marionnettiste de 32 ans explique qu’il s’inspire des Égyptiens moyens « que vous pouvez voir dans la rue » et de certaines célébrités. Il lui faut entre une semaine et vingt jours pour concevoir les marionnettes et les sculpter à la perfection.

Les célébrités côtoient les anonymes dans l’atelier de création de marionnettes de Mohamed Bakkar (MEE/Alaa al-Qassass)

Bien qu’elles soient taillées dans le bois, toutes les marionnettes doivent avoir une personnalité propre, laquelle est généralement développée en assignant à chaque marionnette des caractéristiques physiques différentes, des costumes spécifiques et des voix uniques.

« Nous faisons des essais audio dans un studio pour nous assurer que les voix sont correctement interprétées et que le marionnettiste est capable de conserver la même voix, la même prononciation et le même langage », précise Bakkar. « Parfois, aller au studio est toutefois trop coûteux, alors à la place, nous répétons dans un café ou une maison. »

Fabrique de légendes

Parmi ses créations, Mohamed Bakkar compte la marionnette de la légendaire chanteuse égyptienne Oum Kalthoum, créée dans le cadre d’un projet de reconstitution sur scène des concerts emblématiques de l’artiste, au temps où celle-ci était au sommet de sa gloire avant sa maladie en 1972 et son décès en 1975.

Le premier jeudi de chaque mois, tout au long de la mise en œuvre du projet, les rues du pays se faisaient silencieuses alors que les Égyptiens se réunissaient chez eux pour entendre la voix à la fois forte et veloutée d’Oum Kalthoum envahir les ondes de leurs postes de radio. La marionnette d’Oum Kalthoum devait imiter avec précision chaque mouvement de la star pendant la performance, explique Bakkar.

La première expérience professionnelle sérieuse du marionnettiste remonte à 2006, lorsqu’il a créé la marionnette d’Abdel Halim Hafez, l’un des chanteurs arabes les plus populaires de tous les temps, ainsi que son chœur.  

La reproduction des concerts de Hafez et Oum Kalthoum a lieu régulièrement au théâtre de marionnettes de Sakia, lequel est hébergé par la Sawy Cultural Wheel, un centre culturel populaire à Zamalek. « [Les marionnettes] étaient réussies et ils les utilisent encore aujourd’hui », commente Bakkar. 

« En tant que créateur de marionnettes et marionnettiste, je suis totalement convaincu du fait que c’est la marionnette qui est le héros »

– Mohamed Bakkar, marionnettiste

Le lieu accueille deux à cinq spectacles de marionnettes par mois, dont l’un intitulé The Yellow Frog, qui met en scène certaines des marionnettes fabriquées à la main par Bakkar. Ce spectacle raconte l’histoire d’une grenouille qui devient jaune à cause de la pollution du Nil. Les amphibiens peuplant le fleuve s’unissent alors pour tenter de sauver leur foyer et eux-mêmes de la contamination.

Chaque spectacle dure de vingt minutes à une heure et attire autant les enfants que les adultes, selon Bakkar.

Yasmine, une autre de ses marionnettes, flanquée d’une tignasse de cheveux noirs et bouclés, de grands yeux bleus et d’un bonnet rose, est la protagoniste de la pièce El Hakeem Tut, inspirée en partie du Magicien d’Oz. « Yasmine est une enfant espiègle… Tout au long de la pièce, elle rencontre différents amis qui, chacun, essaient de résoudre un problème, et elle apprend d’eux l’importance de travailler ensemble », relate l’artiste.

Yasmine, avec ses cheveux noirs et bouclés, ses grands yeux bleus et son bonnet rose, est la protagoniste de la pièce El Hakeem Tut (MEE/Alaa al-Qassass)

L’anonymat des marionnettistes, qui peuvent parfois souffrir d’un manque de reconnaissance dans la mesure où ils opèrent derrière la scène, hors de la vue du public, n’a jamais été un problème pour Mohamed Bakkar.

Dans les années 1990, le théâtre de marionnettes a progressivement disparu. « Les gens ont trouvé qu’il était plus facile de mettre simplement leurs enfants devant la télévision »

– Mohamed Bakkar, marionnettiste

« En tant que créateur de marionnettes et marionnettiste, je suis totalement convaincu du fait que c’est la marionnette qui est le héros », affirme-t-il. « Je travaille derrière un rideau, ce qui est en fait plus confortable car cela laisse davantage de place à la créativité, sans anxiété. »

Mohamed Bakkar a passé son enfance dans l’oasis de Bahariya, au milieu du désert situé au sud-ouest du Caire. Sa première rencontre avec une marionnette n’a eu lieu qu’en 2005, alors qu’il était en quatrième année à la faculté d’éducation artistique de Zamalek.

« Nous étudions les costumes traditionnels et nous devions appliquer [les modèles de costumes] aux marionnettes », explique-t-il. « Cela incorporait de nombreux arts que j’adorais déjà, comme le dessin, la sculpture, la conception. »

La première fois que le marionnettiste Mohamed Bakkar a vu une marionnette, c’était en 2005, lorsqu’il était en quatrième année à la faculté d’éducation artistique de Zamalek (MEE/Alaa al-Qassass)

Bakkar a fabriqué sa première marionnette la même année. Elle représentait Ahmed Nazif, un officiel de l’époque de Moubarak qui occupait à l’époque le poste de Premier ministre. Il fut remplacé lors du soulèvement de janvier 2011 dans une tentative visant à apaiser l’opinion publique.

Bien que ce choix puisse être interprété par certains comme un message politique, l’artiste affirme que la création de la marionnette de Nafiz n’était pas motivée par des objectifs politiques mais plutôt par les qualités esthétiques de l’homme.

« C’est parce que les traits de Nazif sont parfaits pour créer une grande marionnette : sa grande taille, ses larges épaules, sa chevelure pleine et sa grosse moustache blanche », décrit Bakkar.

L’âge d’or

Selon lui, le théâtre de marionnettes égyptien est en train de revenir progressivement à la vie après être tombé dans l’oubli au lendemain de son âge d’or dans les années 1960, à l’époque où des spectacles tels que l’opérette El-Leila el-Kebeera (La grande nuit) étaient particulièrement populaires.

Écrite par l’éminent poète et dessinateur humoristique égyptien Salah Jaheen, l’opérette s’inspire des Mawlid, des festivals de rue traditionnels qui célèbrent la naissance de personnalités religieuses locales au travers de chants soufis et de danses folkloriques. La pièce, qui était diffusée à la radio avant d’être adaptée en un spectacle de marionnettes, a connu un grand succès et est devenue une marque de fabrique du théâtre égyptien. Elle a également été adaptée sous la forme d’un spectacle de danse classique.

« Je n’ai pas de marionnette préférée. Elles nécessitent toutes des efforts et signifient toutes quelque chose pour moi. Mes marionnettes sont mes enfants »

– Mohamed Bakkar, marionnettiste

« Aller voir des pièces de marionnettes faisait partie de la culture populaire », explique Mohamed Bakkar. « L’État aussi soutenait cela et s’attachait à envoyer des artistes se former en Europe. »  

En 1989, dans le film à succès Le Marionnettiste (Al-Aragoz), la star égyptienne Omar Sharif interprète le rôle d’un marionnettiste fier de son art qui dénonce les travers des fonctionnaires de l’État par la voix de ses marionnettes dans l’Égypte rurale, tandis que son fils, lui, est séduit par le pouvoir et mène une vie corrompue dans la capitale.

Dans les années 1990, le théâtre de marionnettes a progressivement disparu, balayé par les dessins animés et les personnages d’animation. « Les gens ont trouvé qu’il était plus facile de mettre simplement leurs enfants devant la télévision », déplore Bakkar.

Mohamed Bakkar passe le plus clair de son temps entouré de ses créations et de ses outils dans un petit atelier de Zamalek, un quartier chic situé sur une île du Nil (MEE/Alaa al-Qassass)

Il précise que l’Égypte compte seulement 25 fabricants de marionnettes et que seule une dizaine d’entre eux conçoit les marionnettes de manière professionnelle.

Cela dit, il pense que les marionnettes vivent actuellement une renaissance. « Il y a de jeunes artistes qui adorent les marionnettes et qui veulent transmettre cela aux générations futures. Et, lentement, les gens commencent à aller au théâtre. »

Mais il y a encore du travail à fournir pour sauver cet art ancien confronté, selon le marionnettiste, à plusieurs obstacles. « Nous n’avons pas de cadre académique pour enseigner l’art de contrôler les marionnettes, pas de festivals et pas de matériel de grande qualité pour fabriquer les marionnettes. »

Tirer les ficelles

Lorsque Mohamed Bakkar tire les ficelles et contrôle les mouvements des marionnettes derrière la scène en bois, il ne fait plus qu’un avec ses créations.

Il affirme que c’est comme si les cordes qui le relient à ses marionnettes soigneusement conçues étaient un « membre supplémentaire ».

Les marionnettes « sont [s]es enfants » et doivent être traitées avec égard, soutient Mohamed Bakkar (MEE/Alaa al-Qassass)

« Si je ne deviens pas la marionnette, je ne suis pas en mesure de donner mon spectacle », explique-t-il à Middle East Eye. « C’est un sentiment qu’il est impossible d’expliquer. »

Selon lui, pour être un marionnettiste talentueux, il faut traiter ses marionnettes avec grand soin et délicatesse, en les contrôlant de manière subtile et en leur obéissant en même temps.

En outre, Bakkar l’assure, il ne fait aucun favoritisme. « Je n’ai pas de marionnette préférée. Elles nécessitent toutes des efforts et signifient toutes quelque chose pour moi. »

« Mes marionnettes sont mes enfants. »

Traduit de l’anglais (original).