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Au Liban, les Syriens font face à la violence et à la suspicion après les attentats

Les réfugiés subissent des représailles et des restrictions de circulation en raison des craintes que des cellules dormantes de l’EI préparent peut-être de nouvelles attaques
Des Libanaises ont pris les armes à al-Qaa mardi au milieu d’une vague d’attentats (AFP)

Tôt lundi dernier, quatre hommes portant des explosifs marchaient dans le centre d’al-Qaa, un village majoritairement chrétien dans le nord de la Bekaa, au Liban.

Après avoir attiré les soupçons d’un habitant, ces hommes se sont fait exploser. D’autres explosions ont ensuite ciblé ceux qui aidaient les blessés.

Cinq civils ont été tués et au moins quinze autres ont été blessés. Cette nuit-là, plusieurs autres bombes ont frappé encore une fois al-Qaa.

Jusqu’à présent, personne n’a revendiqué ces attaques, bien que beaucoup soupçonnent le groupe État islamique (EI).

Néanmoins, les attaques d’al-Qaa ont considérablement attisé les tensions au Liban. Les rapports précédents d’arrestation par les forces de sécurité libanaises de présumées cellules dormantes de l’EI dans le nord n’ont fait que renforcer les craintes selon lesquelles les militants pourraient bientôt se déchaîner au Liban tandis qu’ils perdent du terrain en Syrie et en Irak.

Les responsables de la sécurité libanaise ont averti qu’al-Qaa pourrait être le « signe avant-coureur d’une vague d’opérations terroristes », selon un communiqué publié après une rencontre avec le Premier ministre Tammam Salam mardi.

Cependant, alors que les analystes et les responsables de la sécurité spéculent sur les dernières violences, les attaques d’al-Qaa ont déjà eu un impact palpable sur les réfugiés syriens au Liban, en particulier dans le nord et le nord-est du pays.

Les responsables locaux ont commencé à restreindre la libre circulation des réfugiés dans ces zones et plus de 200 Syriens ont été arrêtés.

D’importants politiciens libanais ont tenu les Syriens du camp voisin pour responsables des attentats d’al-Qaa, bien que le ministre de l’Intérieur Nouhad Machnouk ait plus tard annoncé que quatre des huit assaillants étaient entrés sur le territoire libanais directement depuis la Syrie.

« Il est de notre devoir humanitaire de protéger les réfugiés syriens, mais nous ne leur permettrons jamais de faire du mal au peuple libanais », a déclaré Machnouk.

Arrestations et confiscations

Plus d’une centaine de Syriens ont été arrêtés à Baalbek, tandis que neuf motos et véhicules sans permis en leur possession ont été confisqués, a indiqué l’armée libanaise. Cent vingt autres réfugiés syriens non enregistrés ont été arrêtés dans un camp à Rayhanieh, dans le district du Akkar, au nord du pays, selon les médias locaux.

Dans le passé, les forces de sécurité ont arrêté des suspects et saisi des armes dans les camps et installations de réfugiés syriens du nord du pays. Certains suggèrent que la pauvreté et l’isolement des réfugiés offrent un terrain fertile pour le recrutement par les groupes militants islamiques de l’autre côté de la frontière du Liban avec la Syrie.

Ainsi, avec l’accroissement des suspicions et des provocations suite aux attentats d’al-Qaa, les Syriens font face à des représailles dans certaines régions du Liban.

Mardi soir, des habitants ont violemment agressé des Syriens dans un village chrétien du Kesrouan, gouvernorat du Mont-Liban, le premier cas de représailles signalé depuis al-Qaa.

Un jeune syrien se tient la tête après avoir été agressé dans un village du Kesrouan

Les photographies envoyées à MEE semblent montrer les conséquences d’une violente agression contre des familles syriennes par des habitants de Hrajel, un village maronite dans le centre du Liban. Les jeunes hommes portent des traces de coups violents, certains d’entre eux à la tête. Des draps ensanglantés bordent la chaussée.

Selon l’une des victimes, des jeunes hommes se sont rendus dans une maison abritant plusieurs familles syriennes à Hrajel et ont battu les résidents. Cinq personnes ont été blessées.

On ne sait pas ce qui a motivé cette agression, mais elle est survenue le jour même où les responsables locaux ont proposé de nouvelles mesures pour les Syriens vivant à Hrajel, notamment la restriction de leur liberté de circulation, l’interdiction des véhicules et l’introduction d’un couvre-feu quotidien d’une durée de dix heures.

Ceci fait suite aux appels du ministre des Affaires étrangères et leader du Courant patriotique libre (CPL) libanais, Gebran Bassil, à éliminer l’« existence » des camps syriens dans les zones contrôlées par les maires CPL, lors d’une conférence dimanche avec les dirigeants de la ville.

« L’existence de camps et rassemblements de réfugiés syriens au cœur de nos villes est interdit », a déclaré Bassil sous les applaudissements, avant d’ajouter que de tels rassemblements devaient être « fouillés » par la police locale.

Ce n’était pas la première attaque de ce genre contre des réfugiés syriens au Liban, ni le premier cas d’incitation à la haine à leur encontre. Décembre 2014 a connu un pic dans les attaques contre les camps de réfugiés syriens dans le nord, lesquelles se sont parfois avérées fatales. Des camps ont été incendiés. Des hommes armés ont tué un enfant syrien et blessé un homme dans le nord-est.

Les Syriens « payent »

Abou Linda, un militant syrien vivant à Beyrouth, a déclaré à MEE que les Syriens avaient commencé à « payer » pour les attaques perpétrées à al-Qaa.

« Nous sommes des réfugiés et des personnes déplacées au Liban, et les réfugiés et les personnes déplacées doivent respecter la souveraineté de l’État du Liban », a-t-il affirmé, condamnant les attaques d’al-Qaa. « Mais les Syriens ont commencé à payer [pour al-Qaa] – à commencer à Hrajel. »

Neil Sammonds, un chercheur couvrant le Liban et la Syrie à Amnesty International, a appelé les autorités libanaises à veiller à ce que leur réaction aux attaques d’al-Qaa n’entrent pas en conflit avec leurs obligations internationales concernant la protection des réfugiés.

« Le Liban doit équilibrer son droit de protéger les civils contre les attaques avec son devoir d’offrir refuge et assistance à ceux qui fuient la guerre et la persécution en Syrie. Les mesures de sécurité adoptées après les attentats d’al-Qaa cette semaine ne doivent pas sanctionner des dizaines de milliers de réfugiés syriens installés dans la région », a déclaré Sammonds.

Cependant, certains responsables libanais dans le nord du pays mettent déjà en œuvre des mesures pour limiter la circulation des Syriens dans leurs municipalités.

Mercredi, le gouverneur de Baalbek-Hermel, Bashir Khodor, a demandé la « réorganisation » de la façon dont le Liban traitait ses « invités » syriens et a annoncé un couvre-feu de dix heures, de 20 heures à 6 heures, au cours duquel les réfugiés ont l’interdiction de sortir de chez eux.

Avant cela, aux lendemains des attentats d’al-Qaa, les Syriens de la région s’étaient vu totalement interdire de sortir, a rapporté le journal anglophone Daily Star.

Un dirigeant municipal de Baalbek a également déclaré au site d’informations libanais al-Modon que les responsables locaux « devraient prendre des mesures appropriées contre les Syriens, les jeunes en particulier, parce qu’ils sont exposés à la colère et aux idées extrémistes. »

Le couvre-feu et les propositions similaires ne sont pas une nouveauté au Liban, même s’ils gagnent en puissance dans le sillage d’al-Qaa.

En 2014, Human Rights Watch (HRW) a rapporté qu’au moins 45 municipalités libanaises avaient introduit un couvre-feu pour les réfugiés syriens.

Selon HRW, certains des couvre-feux faisaient partie des diverses mesures de rétorsion à l’encontre des Syriens suite aux combats d’août 2014 entre des groupes militants opérant depuis la Syrie et l’armée libanaise à Arsal, dans la vallée de la Bekaa.

Plusieurs soldats libanais avaient été enlevés et exécutés par les militants de l’État islamique et du Front al-Nosra.

Les couvre-feux « restreignent la circulation des réfugiés et entretiennent un climat de discrimination et de représailles à leur encontre », avait indiqué HRW à l’époque, en faisant valoir que ces couvre-feux étaient contraires au droit international et « semblent également être illégaux au regard du droit libanais ».

Nadim Houry, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord de HRW, a déclaré à MEE qu’il était peut-être « trop tôt » pour évaluer l’impact des attaques d’al-Qaa sur les réfugiés syriens au Liban.

« De toute évidence, cela a accru les tensions, l’hostilité et le manque de confiance entre les différentes communautés – entre les communautés hôtes et les réfugiés syriens – mais reste à voir si cette tendance sera passagère. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.