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« Certains crimes parlent d’eux-mêmes » : l’enquête annoncée de la CPI ravive de terribles souvenirs à Gaza

Les survivants de la guerre de 2014 à Gaza se félicitent de l’annonce d’une enquête de la Cour pénale internationale sur les crimes de guerre présumés d’Israël, mais demandent pourquoi cela a pris autant de temps
Ahed Bakr a perdu quatre enfants de sa famille, dont son fils, lors d’une frappe israélienne en 2014 sur une plage de Gaza (MEE/Sanad Latifa)
Par
GAZA

À la suite de l’annonce par la procureure de la Cour pénale internationale (CPI) Fatou Bensouda d’une enquête complète sur les crimes de guerre présumés en Palestine, les habitants de la bande de Gaza ont salué la décision, tout en doutant d’être à jamais dédommagés pour leurs pertes.

La CPI a examiné des éléments de preuve concernant l’offensive israélienne de 2014 contre la bande de Gaza, qui a tué 2 251 Palestiniens, pour la plupart des civils, et 74 Israéliens, en majorité des soldats.

Middle East Eye s’est entretenu avec des victimes de crimes de guerre présumés dans l’enclave côtière, leur demandant ce qu’elles attendaient de l’enquête annoncée par la CPI.

« Ils ne ramèneront pas nos enfants »

Ahed Bakr, père, grand-père et oncle de quatre enfants tués sur une plage de Gaza lors d’une attaque meurtrière le 16 juillet 2014, déclare qu’« après tout ce silence, il est prometteur que des mesures internationales soient enfin prises pour au moins reconnaître les crimes d’Israël contre les Palestiniens ».

Mais il demande : « Qu’ont-ils attendu pendant plus de cinq ans pour enfin passer à l’action ? Tout avait déjà été documenté par des caméras ».

Ahed Atef Bakr, 10 ans, Zakariya Ahed Bakr, 10 ans, Mohammad Ramiz Bakr, 11 ans, et Ismail Mahmoud Bakr, 9 ans, ont été tués lorsque les forces israéliennes ont bombardé un front de mer à l’ouest de la ville de Gaza, lors de l’opération « Bordure protectrice ».

Les garçons ont été tués à proximité d’un hôtel rempli de correspondants étrangers, qui ont vu la scène et apporté des témoignages déchirants de l’attaque.

« Les enfants voulaient respirer de l’air frais après quasiment deux semaines de bombardements intensifs. Ils sont allés à la plage et ont joué à la guerre », se souvient Ahed Bakr. « Ismail a couru près du port de Gaza, avant d’être directement pris pour cible. Lorsque les trois autres ont tenté de fuir dans la direction opposée, un autre raid les a ciblés. »

« Qu’ont-ils attendu pendant plus de cinq ans pour enfin passer à l’action ? Tout avait déjà été documenté »

- Ahed Bakr

Ahed Bakr ne semble pas particulièrement excité par l’annonce de la CPI.

« Je ne peux pas dire que je suis satisfait alors que l’incident a été documenté par des dizaines de vidéos et de photos prises par des journalistes et militants internationaux, et qu’il a fallu cinq ans à la communauté internationale pour déclarer qu’elle allait enquêter sur des crimes de guerre présumés », ajoute-t-il. « Certains crimes parlent d’eux-mêmes. Ils n’ont pas besoin de tout ce temps et de toute cette hésitation pour être condamnés. »

Un an après l’attaque, une enquête interne israélienne sur l’incident a innocenté l’armée, annonçant qu’aucune accusation pénale ne serait portée contre les militaires responsables de l’attaque.

« Ce n’étaient que des enfants. Quelle que soit leur excuse, il est évident que les enfants étaient leur cible directe », affirme Ahed. « Une enquête internationale devrait être ouverte sur l’attaque parce que nous savons tous que les enquêtes d’Israël ne servent qu’à blanchir ses crimes. »

« Aucune condamnation résultant de l’enquête ne me satisfera. Ils ne ramèneront pas nos enfants. Ce sera toujours un chagrin dévastateur, et ce jusqu’à ma mort. »

Au cours de l’attaque, qui a duré 51 jours, les forces israéliennes ont ciblé des zones densément peuplées et des infrastructures civiles, notamment celles d’organisations de la société civile, des marchés populaires et des écoles dirigées par l’UNRWA, l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens.

Um Afaf Hijazi a été blessée quand Israël a frappé l’école de filles de l’UNRWA dans laquelle elle avait trouvé refuge avec ses enfants (MEE/Sanad Latifa)
Um Afaf Hijazi a été blessée quand Israël a frappé l’école de filles de l’UNRWA dans laquelle elle avait trouvé refuge avec ses enfants (MEE/Sanad Latifa)

Ainsi dans le camp de réfugiés de Jabaliya, dans le nord de la bande de Gaza, une école pour filles qui servait d’abri à 3 137 personnes déplacées a été directement ciblée le 30 juillet 2014, tuant 21 Palestiniens, dont plusieurs femmes et enfants.

« Nous vivons près des frontières nord avec Israël. Une nuit, les bombardements ont été intenses et nous avons entendu à la radio une annonce de la Croix-Rouge internationale appelant les habitants de notre quartier à évacuer la zone », raconte à MEE Um Afaf Hijazi, 58 ans.

« J’ai immédiatement quitté la maison avec mes quatre enfants et nous nous sommes précipités vers l’école de filles de Jabaliya. Comme c’est une école de l’UNRWA, nous pensions que ce serait l’endroit le plus sûr que nous pouvions trouver. »

Um Afaf Hijazi, dont le mari a succombé à ses blessures après une attaque de l’artillerie israélienne en 2004, a également perdu son fils en 2008, la veille de son mariage, lors d’une attaque israélienne contre le nord de Beit Lahia.

« L’armée israélienne et ses dirigeants seront peut-être condamnés pour une attaque qui visait une école abritant des civils, mais pas pour tous les cauchemars et les souffrances que des centaines de familles endurent depuis cinq ans »

- Um Afaf Hijazi

« Nous nous sommes réunis avec ma fille, ses deux enfants et quelques autres femmes dans une même salle de classe. C’était affreux, mais nous ne pouvions pas quitter l’école, tout pouvait être pris pour cible et les bâtiments de l’ONU étaient réputés pour être sûrs », poursuit-elle.

« Environ deux semaines après notre arrivée, nous avons entendu des bombardements intensifs à l’aube par des avions de guerre et l’artillerie israélienne, puis la salle de classe dans laquelle nous dormions a été directement ciblée. Le plafond de la pièce est tombé et il y a eu une coupure d’électricité ; nous avons tout juste réussi à sortir mes petits-enfants des décombres et à fuir. »

Um Afaf a été blessée au dos, à l’abdomen et à la jambe, tandis que sa fille de 35 ans a été blessée par des éclats d’obus à la tête, aux oreilles et au cou.

« Ce qu’Israël a fait n’est pas seulement une attaque qui a eu lieu et qui a pris fin. Nous souffrons toujours de ses conséquences et nous vivrons avec elles pour le restant de nos jours », déclare-t-elle.

« Ma fille a constamment mal à la tête et au cou, et nous continuons à retirer régulièrement des éclats d’obus de sa tête. Quant à ma petite-fille, elle souffre d’asthme sévère depuis que nous l’avons sauvée des décombres.

« L’armée israélienne et ses dirigeants seront peut-être condamnés pour une attaque qui visait une école abritant des civils, mais pas pour tous les cauchemars et les souffrances que des centaines de familles endurent depuis cinq ans », ajoute-t-elle.

« S’ils veulent vraiment savoir ce qu’Israël a fait à des millions de Palestiniens, alors ils devraient enquêter sur nos souffrances à long terme. »

Peu d’espoir

Le jour où l’armée israélienne a pris pour cible l’école de Jabaliya, une autre attaque meurtrière a eu lieu dans le quartier de Shujaiya, à l’est de Gaza.

Des avions de guerre et l’artillerie israéliens ont pris pour cible le toit d’une maison d’habitation lors d’un cessez-le-feu le deuxième jour de l’Aïd al-Fitr, tuant au moins 21 personnes, principalement des enfants.

« L’avion de chasse qui a ciblé les enfants sur le toit pouvait facilement identifier qu’il ne s’agissait que d’enfants en train de jouer. Mais l’armée israélienne les a pris pour cible, tirant quatre missiles qui les ont tous tués immédiatement », déclare Abdulrahman al-Selek, gérant d’une boutique de jeux vidéo.

Le jeune homme de 28 ans, qui a perdu son père, son frère et six neveux lors de la frappe, raconte que les corps des enfants étaient tellement déchiquetés qu’ils n’ont pas pu les identifier.

Abdulrahman al-Selek a perdu son père, son frère et six neveux dans une frappe israélienne contre un immeuble résidentiel (MEE/Sanad Latifa)
Abdulrahman al-Selek a perdu son père, son frère et six neveux dans une frappe israélienne contre un immeuble résidentiel (MEE/Sanad Latifa)

« Ce qui a prouvé qu’Israël ferme les yeux sur toutes les condamnations internationales, c’est qu’il avait l’intention de prendre pour cible le nombre maximum d’enfants et de civils, y compris les secouristes qui se sont précipités sur les lieux après l’attaque », dit-il.

Son frère Mohammed, âgé de 42 ans, a perdu ses trois enfants dans l’attaque et a subi des blessures qui l’empêchent désormais d’avoir d’autres enfants.

« Le fait qu’Israël ait toujours été au-dessus de la loi me laisse peu d’espoir quant à des mesures concrètes visant à indemniser les victimes »

- Mohammed al-Selek

« J’ai entendu la nouvelle [vendredi], et le fait qu’Israël ait toujours été au-dessus de la loi me laisse peu d’espoir quant à des mesures concrètes visant à indemniser les victimes », déclare-t-il à MEE. « Je suis heureux qu’un organisme international se bouge enfin, mais sera-t-il vraiment en mesure de nous rendre nos droits ? »

Il demande ce que la communauté internationale a fait face au nettoyage ethnique des Palestiniens, depuis 1948.

« De telles mesures sont nécessaires pour que les dirigeants israéliens sachent qu’ils ne peuvent pas simplement s’en tirer en toute impunité pour leurs crimes », observe-t-il. « Mais pour nous, aucune action ne sera jamais suffisante pour indemniser toutes les générations vivant sous occupation. »

Traduit de l’anglais (original).