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Chahut et pagaille au parlement algérien, la LFC-2016 passe quand même

Pour la première fois dans l’histoire de l’Algérie contemporaine, l’adoption de la loi de Finances 2016 a suscité de vives protestations
La loi de Finances 2016 a été adoptée lundi 30 novembre par le parlement algérien

ALGER - Au grand dam de l’opposition algérienne, le projet de loi de Finances (LFC-2016) a été adopté lundi 30 novembre par le parlement, dominé par les députés du Front de libération nationale (FLN), le parti du président de la république Abdelaziz Bouteflika.

L’adoption de cette loi s’est effectuée dans des conditions tumultueuses, comme en témoignent les images publiées par les journalistes qui se trouvaient à l’intérieur de l’hémicycle ce jour-là. Les altercations verbales n’ont pas tardé à tourner aux affrontements physiques entre les députés du Parti des travailleurs (PT), principal parti d’opposition, et du FLN.

En signe de protestation, les députés du Front des forces sociales (FFS), du Parti des travailleurs ou encore de l’Alliance verte (islamistes) ont organisé une séance de protestation au sein même de l’assemblée algérienne, qui a débouché sur un chahut. Une première dans l’histoire de l’Algérie contemporaine.

Chaque année, le vote pour le projet de loi de Finances passe comme une lettre à la poste, sans jamais susciter un refus des partis siégeant à l’assemblée. Or cette année, il a fait l’objet de critiques de la part de l’opposition, qui l’accuse de consacrer une politique d’austérité, avec notamment des baisses notables des dépenses, de l’ordre de 9 %. Les budgets de fonctionnement de l’État sont eux aussi touchés, et se verront reculer de 3,32 %.

Des restrictions, estiment les spécialistes en économie, qui impacteront aussi bien les entreprises que les foyers.

Selon les économistes de la Toulouse School of Economic, Nour Meddahi et Raouf Boucekkine, cités par le journal El Watan, « […] la baisse réelle des dépenses sera plus importante et atteindra 14 % en terme réel […] ce qui augure d’un budget d’austérité aux implications plus profondes ».

Malgré des protestations des députés de l’opposition, notamment à l’extérieur du parlement en dépit d’un important dispositif sécuritaire déployé sur les lieux, la séance de vote a été maintenue et le projet de loi a été adopté.

Saadani et Hanoune, une histoire de haine

En réponse à cette protestation historique, le secrétaire général du FLN n’y est pas allé de main morte pour descendre en flammes l’opposition parlementaire. Et dans son collimateur, Amar Saadani visait plus particulièrement la responsable du Parti des travailleurs, Louisa Hanoune.

Dans ses déclarations, Saadani accuse Mme Hanoune d’être l’instigatrice principale de ce mouvement de protestation à l’intérieur de l’hémicycle, qu’il a  qualifié de « pagaille ». Dans sa déclaration à l’ouverture des travaux du bureau politique de son parti, il affirme que « Louisa [Hanoune] vit un état d’hystérie », ajoutant qu’« elle a perdu tout contrôle depuis le départ de son mentor ».

Par « mentor », Amar Saadani fait allusion à une personne qu’il n’a jamais le courage de citer : le général de corps d’armée, Mohamed Mediène, dit Général Toufik, qui était à la tête du puissant service de renseignement militaire algérien, le Département du renseignement et de la sécurité (DRS), pendant 25 longues années avant d’être mis à la retraite en septembre dernier par le président Bouteflika.

Selon Amar Saadani, la responsable du PT, qu’il décrit comme « une poule qui caquette sans pondre d’œufs », a infiltré les mouvements politiques existant en vue de les espionner – un service qu’elle rendrait au général à la retraite Mohamed Mediène. Des accusations qui s’inscrivent dans un contexte de « lutte des clans » entre la présidence et le DRS.

Dans le même élan, Saadani tire à boulet rouge sur les membres du Mouvement pour la société et la paix (MSP), ses ex-camarades. Il s’est dit étonné de la position du MSP – qui a rallié l’opposition – car, affirme-t-il, « ce parti a passé vingt ans à cautionner les politiques des gouvernements successifs ».

Une pétition plus par devoir que par conviction

Seule alternative restant aux députés de l’opposition : une pétition, lancée jeudi dernier par les parlementaires de l’Alliance de l’Algérie verte (AVV, islamistes), du Parti des travailleurs et du Front pour la justice et le développement (FJD), qui vise à faire avorter le projet de loi en question.

« Nous allons demander à nos collègues du Conseil de la nation [la chambre haute du parlement algérien] de ne pas adopter ce projet qui va replonger le consommateur algérien dans la pauvreté », a déclaré aux médias Djelloul Djoudi, président du groupe parlementaire du PT.

« Notre démarche n’est pas celle d’un groupe parlementaire ou d’un parti politique, mais une initiative de plusieurs groupes parlementaires et de certains députés », a affirmé à MEE le député du MSP Zineddine Tebbal. « Nous nous attendons à avoir plus d’une centaine de signataires. [Nous pensons] même que certains députés issus de la majorité vont nous rejoindre dans ce mouvement », a-t-il dit.

Abdelaziz Belkaid, député de l’Alliance verte et membre de la commission des Finances au parlement, a confirmé à MEE les efforts déployés en ce sens : « Nous avons pris contact avec certains parlementaires de la majorité, dont je ne pourrai malheureusement pas vous communiquer les noms, [qui] refusent tout comme nous que cette loi passe ».

Selon lui, ils seraient une vingtaine à être prêts à signer ladite pétition, souhaitant faire valoir leurs avis sur certains articles clés de la loi de Finances, notamment les articles 66 (portant sur l’ouverture du capital des entreprises publiques) et 71 (permettant au ministre des Finances de puiser dans le budget d’un secteur pour le verser à un autre), ainsi que d’autres ayant fait polémique pendant les discussions au parlement, a expliqué Zineddine Tebbal.

Bien que conscients que cette pétition ne changera pas les choses, le député du Mouvement pour la société et la paix souligne tout de même l’importance de la démarche : « Nous le faisons plus par devoir que par conviction de pouvoir changer quelque chose ».