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Cizre dévastée après huit jours de siège

Les habitants de la ville de Cizre, assiégée par les forces du gouvernement turc pendant huit jours, constatent l’ampleur des dégâts et comptent leurs morts
Les habitants de la ville de Cizre constatent l’ampleur des dégâts après la levée du siège par le gouvernement turc (MEE/Matthieu Delmas)

CIZRE, Turquie - Après plus d’une semaine d’un siège imposé par le gouvernement turc dans le cadre de ses opérations contre les militants kurdes, les habitants de Cizre, ville du sud-est anatolien frontalière de la Syrie, ont retrouvé leur ville dévastée.

Le couvre-feu a pris fin samedi à 19 heures, heure locale. Les tanks de l'armée turque se sont retirés des entrées de la ville, laissant passer les véhicules.

Plus tôt dans la journée, plusieurs milliers de personnes avaient accueilli Selahattin Demirtaş, leader du parti pro-kurde HDP, pour marcher en direction de la ville afin de tenter de rompre le blocus. Enflammée par le discours de Demirtas, la foule faisait le V de la victoire et hurlait « Cizre libérée ! ».

Mais le danger continuait de guetter. La vieille au soir, un homme de 75 ans avait été tué par un sniper des forces spéciales turques. Selon les témoins, il aurait été abattu alors qu'il allait chercher du pain.

(MEE/Matthieu Delmas)

Un spectacle de dévastation

Une fois le siège levé, la population a redécouvert le quartier de Nur, totalement coupé du monde durant huit jours. Un spectacle de désolation.

Les destructions témoignent de la violence des combats. Le sol des rues est jonché de douilles de kalachnikovs et de débris métalliques de mortiers. Des trous béants dans les murs de plusieurs maisons attestent l'utilisation d'armes lourdes. Entre tranchées et barricades, les habitants ont enterré plusieurs victimes en pleine rue. 

À présent, les habitants commencent à nettoyer. Les commerçants retrouvent leurs boutiques saccagées. L'odeur des déchets accumulés est par endroit insupportable.

Entre véhicules pulvérisés et maisons calcinées, la vie s'organise. De longues files d'attente se forment devant les quelques boulangeries et magasins d'alimentation encore ouverts. Après huit jours de siège, les vivres font cruellement défaut, notamment le lait et le pain.

Une résidente de Cizre, Aïcha, ne peut contenir sa colère : « Erdoğan est un dictateur et un terroriste ! Il seenge sur nous car nous n'avons pas voté pour lui aux dernières élections ! ».

(MEE/Matthieu Delmas)

Après une semaine coupée du reste du monde, les habitants de Cizre comptent leurs morts. Ils seraient au moins une vingtaine.

La majorité des victimes ont été abattues par des tirs de snipers. Durant toute une semaine, les habitants ne sont pas sortis de leurs quartiers. La route de Nusaybin, qui longe le quartier Sur, est restée déserte. Les accès à l'hôpital étaient eux aussi totalement coupés. Aucun blessé n'a été autorisé à s'y rendre, et un bébé de 35 jours est décédé de sa maladie faute d'avoir pu accéder aux soins.

Sur les murs de la ville, une inscription en lettres rouges est présente partout, résumant la situation qui règne ici et dans le reste du Kurdistan turc : « Les martyrs ne meurent jamais, le sang sera vengé ». Terroristes, selon le gouvernement turc, civils, selon les habitants.

Les jeunes combattants du YDG-H

Les combattants kurdes du YDG-H, un groupe souvent décrit comme l’aile jeunesse du PKK, sont âgés d'une vingtaine d'années et originaires de Cizre. Ils sont nés dans les années 90, à l'époque de la « terre brûlée », une politique mise en place par le gouvernement turc afin de terrasser la guérilla indépendantiste du PKK. Leurs familles ont été expulsées des villages de la région et ont été contraintes de s'installer à Cizre.

Kawa, 23 ans, le visage dissimulé par une cagoule noire et un fusil dans les mains, assure combattre pour la démocratie. « Nous nous battons pour nos familles, si nous ne prenons pas les armes, ils continueront à tuer les Kurdes. Erdoğan nous qualifie de terroriste mais c'est lui qui terrorise la population. Nous, nous ne tuons pas de civils », déclarent-ils à Middle East Eye.

La semaine dernière, les jeunes combattants, aidés par la population, avaient érigé des murs de sacs de sable aux entrées de chaque quartier. Des draps avaient par ailleurs été étendus à travers les rues afin de couper la vue aux snipers positionnés sur les toits, et des passages entre les bâtiments avaient été percés afin d'éviter les espaces publics et leurs tireurs embusqués.

Tous ici s'accordent pour dire que le YGD-H n'est pas lié à la guérilla du PKK. « Ces jeunes, ce sont nos enfants. Nous les connaissons tous, ils sont de Cizre. Ce ne sont pas des terroristes, seulement des patriotes », assure Mehmet.

L'arrivée en masse des médias du monde entier n’a fait qu’intensifier la colère des habitants : « Pourquoi les journalistes viennent-ils seulement à la fin de la bataille ! On ne se soucie de nous que lorsqu’il y a des dizaines de morts. L'Europe parle de démocratie mais ne fait rien pour nous », s’insurge Mahmoud auprès de Middle East Eye.

Dimanche, l'ambiance à Cizre était partagée entre joie et résignation. Sur le visage des habitants se lisait le bonheur d'être enfin libres, mais personne ici n'oublie les martyrs tombés ces derniers jours.

Une vieille femme de 80 ans balaie sa maison et ramasse les carreaux cassés. « Vous savez, nous avons l'habitude d'enterrer nos jeunes. J'ai 60 ans et l'impression d'avoir vu cela toute ma vie. La vérité, c'est que nous devons vivre ensemble. Regarde autour de toi, ce n'est pas possible de continuer comme ça. »

(MEE/Matthieu Delmas)

Le siège de Cizre a pris fin mais la tension reste palpable. Les autorités turques ont ordonné la reprise du couvre-feu dimanche soir, puis de nouveau annoncé sa levée lundi matin.

Les jeunes combattants du YDG-H, pour leur part, n'ont pas déposé les armes et sont encore positionnés dans le quartier de Cudi. Les forces de police se font quant à elle discrètes, bien que quelques blindés soient toujours présents dans le centre-ville. Les lignes de téléphonie mobile demeurent coupées.

Entre appels à la vengeance et appels au calme, personne ne sait ce que l'avenir réserve. Depuis le 20 juillet et l'attentat de Suruç, le Kurdistan turc est à feu et à sang. À Cizre, à Diyarbakır, à Silopi et dans tant d'autres villes du sud-est du pays, les jeunes du YDG-H barricadent leurs quartiers.

Alors que la Turquie semble plonger de jour en jour dans la guerre civile, les élections législatives anticipées annoncées pour le premier novembre prochain s'annoncent tendues.