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Comment les leaders de la contestation au Soudan ont saisi leur chance

L’Association des professionnels soudanais, qui a pris la tête de la révolution, peut-elle convaincre l’armée de renoncer au pouvoir ?
Des manifestants soudanais allument la lampe de leur smartphone tandis qu’ils se rassemblent pour une marche « d’un million de personnes » devant le siège de l’armée à Khartoum, le 25 avril 2019 (Ozan Kose/AFP)
Par
KHARTOUM, Soudan

Depuis son vieux bureau usé de Khartoum, le professeur en anthropologie Mohammed Youssef al-Mustafa œuvre depuis 2010 à reconstruire un mouvement syndical indépendant au Soudan.

Dans ce bureau, il a réuni les derniers leaders syndicaux indépendants du pays, lesquels se sont rencontrés dans l’espoir de faire revivre les anciennes gloires du mouvement mais doutaient constamment de leurs chances de succès dans un pays où la classe dirigeante d’Omar el-Béchir dominait les syndicats et écrasait la création d’organisations parallèles.

C’est précisément ce type de syndicat indépendant, l’Association des professionnels soudanais (APS) présidée par Mustafa, qui a rassemblé la population contre le président

Toutefois, lorsque Béchir a été évincé de la présidence le 11 avril, après 30 ans au pouvoir, c’est précisément ce type de syndicat indépendant, l’Association des professionnels soudanais (APS) présidée par Mustafa, qui a rassemblé la population contre le président.

Fondée en août, l’APS est apparue sur le devant de la scène en décembre, lorsque les manifestations ont commencé. Elle est aujourd’hui chargée de négocier le transfert du pouvoir du conseil militaire qui a remplacé Béchir à un leadership civil.

Mustafa était membre du Mouvement populaire de libération du Soudan (MPLS), un groupe qui s’est battu contre le gouvernement de Béchir et a contribué à la naissance du Soudan du Sud en 2011. Il est devenu ministre en 2005, lorsque le MPLS a signé un accord de cessez-le-feu et a obtenu des postes au sein du gouvernement soudanais.

Cependant, à mesure qu’il devenait évident pour lui que la sécession du Soudan du Sud, où le groupe était le plus puissant, était inévitable, il a commencé à réfléchir à ce qui pouvait être fait pour ce qui restait du Soudan.

« J’ai commencé à réfléchir à la manière de créer un parapluie pour sauver le nord du pays. L’idée de créer une coalition de syndicats a été évoquée par de nombreux syndicalistes », explique Mustafa à Middle East Eye.

Mohammed Youssef al-Mustafa s’exprime lors d’une conférence de presse à Khartoum (AFP)

Forger cette coalition fut compliqué. Les agences de sécurité soudanaises ont surveillé leurs premières tentatives, les obligeant à geler leurs opérations. Ils ont essayé à nouveau en 2012 mais n’ont pas réussi à unir les différents dirigeants. La tentative suivante a eu lieu en 2013, lorsque des mesures d’austérité ont déclenché des manifestations antigouvernementales suivies d’une répression qui a coûté la vie à 200 personnes.

« Nous avons échoué plusieurs fois, mais nous avons persévéré pour atteindre notre objectif. Nous avons donc réessayé en 2013, mais ce fut un nouvel échec », ajoute-t-il.

Longue lutte

L’APS a vraiment commencé à prendre forme en août 2018 en tant que vaste structure bien organisée disposant de sous-comités composés par les nombreux professionnels ayant rejoint la coalition – parmi lesquels des médecins, enseignants, journalistes et avocats.

Ils ont réagi aux épreuves croissantes provoquées par les difficultés économiques du pays et les mesures d’austérité associées, notamment la suppression des subventions sur les carburants, le pain, l’électricité et d’autres produits de première nécessité.

Ces mêmes préoccupations ont alimenté la colère qui, le 19 décembre, a poussé les manifestants à incendier le siège du parti au pouvoir dans la ville d’Atbara (dans le nord) et à déclencher une série de manifestations quotidiennes contre le régime de Béchir.

L’APS a rapidement commencé à organiser des marches régulières vers le palais présidentiel, où elle souhaitait présenter une pétition exigeant la démission de Béchir. Mais face à ces manifestations, les forces de sécurité avaient systématiquement recours à la force, souvent mortelle. En janvier, elle a développé un programme quotidien d’activités contestataires.

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« Nous avons surveillé la situation de près depuis que la révolution a débuté à Atbara le 19 décembre et nous avons finalement constaté que la colère de notre peuple avait vaincu la force massive du parti au pouvoir et les cercles intérieurs de l’ancien régime », relève Mustafa.

Il précise que l’APS étudie actuellement les salaires des différentes professions et les inégalités économiques dans le pays, montrant comment ce qui avait commencé comme une série de demandes concernant une pétition est devenu beaucoup plus substantiel.

« Le soulèvement s’est rapidement étendu dans toutes les directions. Cela a réellement marqué un changement pour notre mouvement, qui est passé d’un mouvement revendiquant le changement à un événement suscitant des revendications politiques plus radicales », déclare Mustafa.

Jusqu’à ce qu’ils soient assujettis à la machine dirigeante de Béchir, les syndicats soudanais jouaient un rôle important dans l’organisation contre les anciens dirigeants autocratiques du pays. Atbara, la ville où les manifestations actuelles ont commencé, a été la clé de cette résistance, car il s’agissait du cœur du réseau ferroviaire du pays, où les travailleurs s’organisaient activement.

Dans le même esprit, un train bondé de manifestants a fait mardi le chemin d’Atbara à Khartoum, arrivant face à un comité d’accueil réunissant des milliers de personnes le long des voies ferrées de la capitale.

« L’APS a une compréhension profonde des besoins des jeunes, de leurs espoirs et le bon langage pour les toucher »

- Haitham Mustafa, ancien footballeur

Pour Mohamed Ali Khogali, un expert soudanais des droits sociaux et économiques, l’APS s’inscrit maintenant dans l’histoire des syndicats soudanais qui se battent pour les droits et un régime civil, à l’instar des coalitions qui ont mis fin aux règnes militaires d’Ibrahim Abboud en 1984 et de Gaafar Nimeiry en 1985.

« Les syndicats gagnent en popularité et en confiance lors des soulèvements au Soudan parce qu’ils n’ont aucune affiliation politique, ils ne relaient que les revendications de la population », souligne-t-il. « Les exigences économiques et sociales qu’ils soulèvent les rapprochent toujours des citoyens lambda. »

Il ajoute que l’APS a également accompli un exploit rare en réussissant à unifier les manifestations et à créer une alternative politique au gouvernement sans pouvoir y répondre en personne, contournant ainsi la menace à la sécurité posée par le régime. Bien que quelques porte-parole tels que Mustafa soient connus, de nombreux autres dirigeants sont restés en retrait.

« Les dirigeants de l’APS recherchés ont réussi à opérer dans la clandestinité afin de se protéger des forces de sécurité en se servant des réseaux sociaux pour appeler les habitants de tout le pays à se mobiliser pour les manifestations », note Khogali.

Un manifestant soudanais fait un signe de victoire devant l’enceinte du ministère de la Défense à Khartoum (Reuters)

Le porte-parole de l’APS, Mohamed al-Amin Abdul Aziz, explique à MEE qu’en raison de la menace d’arrestation, les dirigeants ont mis au point une « formule flexible » pour réagir de manière dynamique aux changements survenus dans le pays.

Les réseaux sociaux leur ont permis de toucher le peuple soudanais tout en se cachant des forces de sécurité.

« L’ensemble de la coalition poursuit toujours les objectifs sur lesquels nous nous sommes mis d’accord depuis le début. C’est pourquoi nous n’avons pas besoin de nous rencontrer beaucoup, nous avons donc évité les forces de sécurité », précise-t-il.

Un rôle en mutation

Le rôle de l’APS a changé depuis le limogeage de Béchir : il a été obligé à devenir une organisation plus publique, à l’instar d’autres groupes qui tentent de présenter une alternative civile au régime militaire.

Cette nouvelle phase du mouvement de protestation a suscité des interrogations quant au fait de savoir si les militants qui ont amené le renversement de Béchir peuvent capitaliser sur l’instant et empêcher le gouvernement « transitoire » du conseil militaire au pouvoir de devenir permanent.

L’atmosphère générale qui règne parmi les manifestants semble être celle de la confiance dans le groupe après les succès de son organisation, qui comprenait non seulement des marches régulières, mais également un programme de divertissement et d’éducation sur le site d’un sit-in situé à l’extérieur du quartier général de l’armée, lequel a duré plus de deux semaines.

Haitham Mustafa, ancien capitaine de l’équipe nationale de football du Soudan, a utilisé les réseaux sociaux pour appeler à des manifestations contre Béchir. Pour lui, le groupe a réussi à se rapprocher de la jeunesse du pays.

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« L’APS a une compréhension profonde des besoins des jeunes, de leurs espoirs et le bon langage pour les toucher », explique-t-il à MEE

Aisha Ali Abdul Rahim, trentenaire employée dans une entreprise privée, raconte que l’approche du groupe l’a touchée.

« Nous faisons confiance à l’APS parce qu’elle présente un discours différent qui comprend nos problèmes davantage que les partis politiques. »

Selon Magdi el-Gizouli, universitaire au Rift Valley Institute, il est essentiel de savoir si cet appel peut s’étendre au-delà de la catégorie des professionnels, qui constituent l’essentiel des membres de l’organisation. 

« Si l’APS ne s’engage pas et n’inclut pas d’autres catégories, notamment les ouvriers, les agriculteurs, les éleveurs et l’autres personnes dans les zones rurales et de conflit du Soudan, elle ne sera jamais en mesure de réaliser les revendications profondes et radicales de la révolution », estime-t-il.

« Les couches populaires et radicales de la société doivent être unifiées pour lutter contre l’État profond. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.