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« Incompréhensible qu’on ne soit pas rapatriés » : les Marocains bloqués à l’étranger désespèrent de retourner chez eux

Depuis le 12 mars et la fermeture des frontières marocaines, les ressortissants du pays peinent à faire entendre leur désarroi face à l’absence d’un plan de rapatriement. Témoignages de Marocains et Marocaines coincés loin de chez eux
Plus de 16 000 Marocains et Marocaines seraient bloqués à l’étranger (AFP)
Par
PARIS, France

Quand Oumaima est arrivée à Séville en Espagne depuis Rabat, elle était loin de se douter qu’elle y serait bloquée le soir même, sans aucune possibilité de rentrer chez elle. Lorsqu’elle apprend, le 12 mars, la fermeture des frontières du Maroc avec effet immédiat pour tenter de contenir l’épidémie de COVID-19, elle se rend directement au consulat de Séville afin de se renseigner.

« Là, ils me disent que je dois trouver un pays dont les frontières sont encore ouvertes pour repartir. Le soir, je pouvais prendre un bus de Séville pour Lisbonne – six heures de trajet donc – pour ne même pas être sûre de rentrer ! »

Finalement, c’est vers Paris qu’elle s’envole le 13 mars. À son arrivée chez sa tante, qui peut l’héberger quelques temps, la jeune femme s’empresse de chercher un vol pour le Maroc et trouve un Paris-Rabat à 500 euros pour le dimanche qui arrive. Dans la foulée, le billet est annulé, Oumaima doit rester à Paris.

« Je ne pouvais ni rentrer à Dubaï, où je vis et travaille, ni au Maroc, qui est mon pays »

- Hamza, cadre dans l’hôtellerie

« J’étais partie à Séville pour deux nuitées, je ne pensais pas que ça allait durer autant ! Je n’avais avec moi ni cash, ni carte bancaire, ni moyen de reprendre un billet, c’est ma famille qui a dû trouver le moyen de m’avancer de l’argent » raconte-t-elle, angoissée, à Middle East Eye.

L’angoisse est palpable aussi pour Hamza*, cadre dans l’hôtellerie, de retour de Dubaï où il vit.

« Je devais monter à Paris le 13 pour voir mon neveu, puis regagner le Maroc pour voir le reste de ma famille », entame le jeune homme, confiné depuis avec de la famille à Paris.

« Ce qui s’est passé, c’est que le Maroc a agi de manière tellement rapide en fermant ses frontières qu’il ne nous a pas laissé le temps de décider de quoi que ce soit. Le lendemain, les Émirats arabes unis ont pris la même décision. Donc je ne pouvais ni rentrer à Dubaï, où je vis et travaille, ni au Maroc, qui est mon pays ».

Les personnes contactées par MEE dénoncent toutes un manque de communication claire des représentations diplomatiques marocaines.

« Le manque de visibilité est affreux », s’inquiète Hamza. « Il n’y a pas eu de communication claire et officielle, médiatisée, facile à trouver. Il a fallu chercher partout, appeler vingt numéros de téléphone pour en trouver un bon et avoir une réponse qui n’est, au final, pas claire. »

« Imaginez comment leur maman vit ça »

Pour le cadre dans l’hôtellerie actuellement en arrêt de travail, conséquence de la baisse des réservations liée à la pandémie, la période ne s’annonce pas facile.

Nous sommes encore dans le flou pour ce qui est d’un éventuel rapatriement dans les semaines à venir », confie-t-il à MEE.

« À Wuhan, le Maroc a très vite déployé des avions pour les ramener, mais aujourd’hui, alors que nous sommes coincés en France, pays qui compte plus de cas que la Chine, que font-ils ? Nous n’en savons rien. Ramadan commence dans quelques semaines seulement, on aimerait être avec nos familles. »

Pour les familles séparées, la situation est elle aussi source d’angoisse. Depuis maintenant plus d’un mois, Farouk et sa femme sont bloqués en région lyonnaise, loin de leurs quatre enfants de 5, 7, 13 et 15 ans, restés à Rabat.

Le 9 mars, alors qu’il se trouve en Espagne pour le suivi médical de son épouse, Farouk apprend que les frontières entre le Maroc et l’Espagne vont fermer.

« Très vite, je prends un vol de Malaga vers Paris puis de Paris vers Rabat afin de rentrer à la maison. On ramasse nos affaires pour aller à l’aéroport de Malaga, quand on apprend pile à ce moment-là l’annulation du Paris-Rabat », relate Farouk à MEE. Comme solution de repli, le couple se dirige vers Lyon où la sœur de Farouk réside et peut les héberger le temps que des vols soient de nouveau disponibles.

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Un mois après, toujours bloqués à Lyon, Farouk et sa femme commencent à trouver le temps long, à plusieurs milliers de kilomètres de leur famille.

« Les petites, nous les appelons de temps en temps par vidéo sur WhatsApp, mais c’est très difficile pour elles. Celle de 5 ans ne comprend pas ce qui se passe et ressent tout le stress qu’on vit quand on lui parle au téléphone. Moi, j’essaie de garder la tête froide mais imaginez comment leur maman vit ça. Ce n’est pas facile du tout ! », détaille ce chef d’entreprise de Rabat.

« Au départ, nous étions censés partir seulement quatre jours pour ces examens médicaux. On n’imaginait pas une seule seconde que plus d’un mois après, nous serions toujours bloqués. »

Ce que relatent avant tout les ressortissants marocains contactés, au-delà de l’inquiétude inhérente à la situation, c’est le sentiment d’abandon de la part des autorités marocaines.

« Ça n’est même pas un sentiment d’abandon, c’est tout simplement de l’abandon », s’indigne Farouk. « Le consulat de Lyon a certes pris nos coordonnées, nos numéros de passeport et de carte d’identité nationale, mais depuis ce jour-là, nous n’avons plus aucune nouvelle. »

Oumaima, elle aussi, s’étonne d’une lente réaction des autorités diplomatiques marocaines. « Le consulat appelle de temps à autre pour prendre des nouvelles, mais seulement pour en prendre, pas pour en donner. Le problème, c’est qu’il y a des personnes âgées, des personnes malades aussi, il faudrait les rapatrier ! »

Un lettre à Mohammed VI

Oumaima, comme Farouk et sa femme, ont signé une lettre, largement diffusée par la suite et adressée directement au roi du Maroc Mohammed VI. À l’heure où plus de 16 000 Marocains et Marocaines sont bloqués à l’étranger, cette lettre demande au pays de les rapatrier dans les plus brefs délais.

« Nous arrivons aujourd’hui à l’épuisement de nos ressources financières et notre santé mentale se dégrade », alertent dans ce courrier rendu public plusieurs centaines de ressortissants.

« Regardez l’Algérie, regardez la Tunisie ! Eux ont rapatrié leurs citoyens, ils les ont fait rentrer. Nous sommes le seul pays, avec le Bénin, à ne pas le faire, c’est pas croyable ! », s’étonne Farouk.

Hamza, bloqué en région parisienne, ne comprend pas non plus ce qui empêche son pays de rapatrier ses ressortissants. « Lorsque l’épidémie a éclaté à Wuhan, nos étudiants marocains ont été rapatriés. Aujourd’hui, alors que la France et l’Europe sont devenus l’épicentre de l’épidémie, c’est incompréhensible qu’on ne soit pas, nous aussi, rapatriés. »

Rien n’est donc encore acté pour ces milliers de personnes bloquées hors de leurs frontières. Fouad Yazough, ambassadeur chargé des relations bilatérales au ministère marocain des Affaires étrangères, déclarait récemment dans une interview au Youtubeur Mustapha Swinga : « Je ne peux pas donner de délai et je ne l’ai pas. Nous espérons que les développements seront positifs durant les jours à venir. »

* Le prénom a été modifié