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Des Libanais agissent pour préserver leur symbole national

Alors que le cèdre du Liban est aujourd’hui en danger, des Libanais tentent de le préserver au travers d’actions de reforestation et de protection
Deux hommes plantent des arbres de l'espèce « Cedrus Libani » dans le cadre du projet de reforestation mis en œuvre par l'ONG Jouzour Loubnan au nord-est de Beyrouth, dans les hauteurs de Kfardebian, district du Kesrouan, le 28 novembre 2015 (MEE/Sebastian Castelier)

Au Liban, les cèdres ne sont pas seulement des arbres. Alors qu’ils font partie de l’Histoire du pays depuis ses origines, ils sont aussi le symbole de l’indépendance nationale, déclarée le 22 novembre 1943. Exploité par toutes les civilisations ayant habité la région moyen-orientale, comme les Phéniciens dans la construction de bateaux et de bâtiments et les Égyptiens pour la momification, le cèdre est également mentionné dans les livres des trois grandes religions monothéistes.

Pourtant le Cedrus Libani est aujourd’hui en danger, et la menace à sa survie est internationale : le réchauffement climatique. Un danger pour le Moyen-Orient en général, où la vie pourrait devenir impossible d'ici à 2100 en raison notamment du manque d’eau.

« La croissance des cèdres est limitée [géographiquement] au sud par [la ville de] Jezzine, donc ils doivent se situés au-dessus de cette limite, mais comme le climat se réchauffe, peut-être que les montagnes libanaises ne seront plus assez hautes », explique à Middle East Eye le Dr. Magda Bou Dagher Kharrat, professeure de biologie et d’écologie à l'Université Saint-Joseph.

« Nous observons déjà un phénomène de migration en latitude et en altitude, par exemple dans la réserve de Tannourine, au nord du Liban. Le problème est que ce n'est pas une espèce colonisatrice, donc elle ne migre pas bien d'une montagne à une autre, surtout si ces montagnes sont assez espacées entre elles et que les zones ne sont pas protégées contre le pâturage. Nous devons donc aider à disséminer les graines. »

Un arbre de l'espèce « Cedrus Libani » dans l'enceinte de la plus grande réserve naturelle du Liban, la réserve du Chouf, au sud-est de la capitale libanaise Beyrouth (MEE/Sebastian Castelier)

Un éveil national

Face à la menace climatique, les cèdres sont toutefois mieux lotis que d’autres conifères coupés par l'homme, estime la professeure. « Pendant 30 ans, les gens ont été conscientisés sur leur situation, et les cèdres possèdent en outre un statut iconique. En fait, il existe de nombreuses initiatives de plantation, mais elles sont souvent menées aux mauvais endroits, pas assez haut ou trop haut. Les cèdres poussent seulement entre 1 400 et 2 000 mètres et la graine, qui pousse en-dehors du cône, a besoin de congélation puis de décongélation pour se libérer. » 

La loi libanaise protège toutes les forêts de cèdres en leur conférant le statut de réserves naturelles, excepté pour une micro-réserve située dans la montagne du Akkar, au nord. « Il y a toujours des accidents de coupe, mais on peut compter sur un éveil national commencé dans les années 80 et 90, avec par exemple la publication de livres sur le cèdre et le patriotisme », poursuit le Dr. Kharrat.

Cette prise de conscience a notamment donné lieu à diverses initiatives citoyennes visant à reverdir les montagnes libanaises.

« Regardez, ici, vous voyez les petits enclos ? C'est pour empêcher les semis d'être mangés par les chèvres », indique Joëlle Saab, scientifique environnementale, à Middle East Eye. Dans les hauteurs de Kfardebian, district du Kesrouan, au nord-est de Beyrouth, se trouve l'un des deux sites où l'ONG Jouzour Loubnan (« racines du Liban ») plante de jeunes cèdres dans des zones montagneuses arides entre 600 et 2 800 mètres au-dessus du niveau de la mer.

L'initiative a été lancée en 2007 par un groupe d'amis faisant de la randonnée tous les week-ends et se questionnant sur le manque d'arbres dans la plupart des régions libanaises. « À cause, principalement, de l'exploitation illégale et du surpâturage, les régions montagneuses du Liban ont été déforestées », explique Joëlle Saab, chargée de projets pour l'ONG.

« Cette année, nous avons travaillé sur les régions de Kfardebian et de Jezzine, au sud du Liban, dans des terrains publics bénéficiant d’une protection de la municipalité. En tout, nous avons déjà planté 250 000 arbres dans plus de 20 régions. »

Au nord-est de Beyrouth, dans les hauteurs de Kfardebian, plusieurs dizaines de cèdres plantés par l'ONG Jouzour Loubnan sont protégés des troupeaux à l'aide de grilles métalliques, le 28 novembre 2015 (MEE/Sebastian Castelier)

L'association possède un laboratoire pour examiner l'ADN des graines, afin de s'assurer qu'elles sont purement natives du Liban, dans le but « d'éviter une pollution génétique et de respecter l'écosystème », a-t-elle précisé. Jouzour Loubnan dispose de dix pépinières pour les faire germer jusqu'à ce que les pousses aient 1 à 2 ans, prêtes pour être plantées en extérieur. Avant que l'arbre ne soit considéré comme « indépendant », assez haut et fort pour survivre seul, il a besoin de 3 à 4 ans de maintenance constante.

Sur les champs de plantation, les superviseurs sont libanais, tandis que les autres travailleurs sont de Syrie ou d’Égypte. « Nous essayons autant que possible de recruter des personnes de la région où nous plantons, pour que la communauté locale se sente connectée à ce que nous faisons. »

En effet, Jouzour Loubnan ne plante pas seulement des arbres, mais cherche à impliquer les communautés locales dans ses activités et à faire prendre conscience de l'importance des arbres aux jeunes générations.

« Le cèdre est un symbole ici, nous avons le seul drapeau au monde arborant un arbre », a souligné Joëlle Saab. « Il fait partie de notre patrimoine, mais maintenant moins d'1 % de nos forêts est composé de cèdres. Par conséquent, en reverdissant nos hauteurs, nous restaurons aussi notre patrimoine. »

Un employé de Jouzour Loubnan plante des cèdres du Liban dans les hauteurs de Kfardebian, le 28 novembre 2015 (MEE/Sebastian Castelier)

Se reconnecter à son environnement

Ce type d’initiative s'inscrit dans la lignée d'une tradition historique de sauvetage des cèdres initiée par l'empereur romain Hadrien, qui publia en 118 un décret empêchant les autochtones de toucher une partie des forêts de cèdres du Liban. Son exemple fut suivi par les califes mamelouks, qui essayèrent de réguler leur exploitation, puis par le patriarche maronite Yusuf Hbaych, qui les mit sous sa protection en 1832, et par la reine Victoria en 1876, qui finança la construction d’un mur pour protéger contre les troupeaux de chèvres les « Cèdres de Dieu », une forêt de cèdres près de Bcharré, dans le nord.

Bien que les ministères du Tourisme et de l'Agriculture aient financé quelques projets de reforestation, des initiatives comme celle de Jouzour Loubnan, qui vise à pallier le manque d'implication gouvernementale dans les questions environnementales, dépendent surtout de donateurs privés, notamment des entreprises souhaitant améliorer leur image.

L’État demeure toutefois responsable, à travers le ministère de l'Environnement, des réserves naturelles, qui permettent aux cèdres de pousser et de se reproduire dans de bonnes conditions.

La plus emblématique du Liban est Arz Tannourine, dans le village de Tannourine, situé à 1 200 mètres d’altitude, au nord du pays. Créée en 1999 pour protéger une forêt de plus de 60 000 cèdres anciens, la réserve a été gérée par un comité dirigé par un habitant local du nom de Mounzer Dagher.

Aujourd'hui, sa fille, Amani Dagher, regrette que « les gens soient si éloignés de la nature qu'ils ne réalisent pas le désastre écologique qui se produit au Liban. » Pour elle, le seul moyen de changer la situation et de reboiser le pays est « d'introduire les écoliers à la richesse de notre diversité, son importance et les problèmes actuels, ainsi que d'organiser des excursions dans la nature afin qu'ils puissent développer une relation de respect et de passion avec elle ».

Une vingtaine d'enfants visitent la réserve naturelle des cèdres de Tannourine, au nord-est de Beyrouth, dans le cadre d'une sortie scolaire, le 9 mars 2015 (MEE/Sebastian Castelier)