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Des pirouettes sous occupation : l’histoire d’un studio de ballet palestinien

Pour Shyrine Ziadeh, fondatrice du Centre de ballet de Ramallah, la danse est un langage universel qui peut aider à faire voir la Palestine d’une autre manière
Yuki Mendez, à gauche, guide les filles qui travaillent leur technique de danse à la barre (Instagram/avec l’aimable autorisation de Shyrine Ziadeh)

RAMALLAH, Cisjordanie – « Demi-plié. » Au son de la voix de la professeure de danse qui retentit dans le studio, les dix fillettes, vêtues pour certaines d’un tutu, pour d’autres de collants et d’un t-shirt, ont obéi et plié les genoux jusqu’à toucher leurs talons. « Encore une fois. Bien ! »

Alors que le soleil de la fin d’après-midi traversait les fenêtres du Centre de ballet de Ramallah, situé au dernier étage d’un bâtiment en pierre de la vieille ville de Ramallah –connue sous le nom de Ramallah Tahta –, le cours a pris fin.

Les fillettes ont voltigé vers les mères qui patientaient, sous l’œil de Shyrine Ziadeh, fondatrice et directrice du centre âgée de 28 ans, qui a ensuite rejoint le petit groupe pour discuter avec ses élèves et leurs parents.

Tandis que le studio se vidait, elle s’est assise à côté du bureau situé à l’entrée et a parcouru son téléphone pour visionner les photos et les petits clips vidéo qu’elle a pris pendant le cours.

« Même si j’ai ouvert cette école il y a cinq ans, j’ai toujours l’impression d’être au début », a-t-elle confié, non sans un sentiment d’étonnement.

Un espace d’expression de soi et de créativité

Ziadeh a créé le centre, le premier du genre, après avoir obtenu un diplôme de commerce à l’Université de Beir Zeit. Bien qu’elle ne soit pas formée professionnellement au ballet, elle danse depuis l’âge de 6 ans et a développé ses talents à un jeune âge dans des ateliers et des cours qu’elle fréquentait après l’école.

Même si elle souhaitait que le studio serve à des cours de danse classique, la trajectoire du centre a légèrement dévié en raison du manque de professeurs durables et de la demande de styles de danse plus diversifiés.

« J’ai commencé avec dix enfants et je pensais que je pouvais faire cela seulement un an, mais de plus en plus de gens ont alors affiché un intérêt, a-t-elle expliqué. Ce dont nous avons besoin en Palestine, c’est d’un espace libre pour danser, pour nous sentir libres, pour exprimer nos sentiments. C’est pourquoi j’ai décidé de changer l’orientation du centre et de donner aux enfants un espace pour danser, pour sauter, pour exprimer leur créativité. »

Les fillettes s’observent dans le miroir en travaillant la deuxième position du ballet avec un demi-plié (Instagram/avec l’aimable autorisation de Shyrine Ziadeh)

À l’origine, Shyrine Ziadeh avait mis en place un programme dans lequel n’importe quel professeur de danse – des professeurs pour la plupart d’origine étrangère – pouvaient venir donner des cours consacrés à leur propre style de danse pendant trois mois, du hip hop à la salsa, à destination des enfants et des adultes.

Un autre programme a permis à des enseignantes originaires d’Estonie de venir à Ramallah et, en échange d’un logement gratuit, de donner des cours pendant trois mois ou pendant la durée de leur visa.

Cependant, Ziadeh a arrêté le programme l’an dernier, estimant que celui-ci n’était pas durable et que les élèves ne progressaient pas.

« Les enseignantes peuvent encore venir, mais ce n’est pas stable sur le long terme pour les enfants. Une fois qu’elles commencent à prendre leurs habitudes avec les enseignantes, celles-ci finissent par partir en raison de la question du visa. »

« Nous sommes de retour sur la piste de ballet »

Shyrine Ziadeh était rattrapée par la gestion du centre de ballet, où elle jouait les rôles de comptable, promotrice, organisatrice, coordinatrice et enseignante.

« En été, il y a des cours de danse en plein air, mais maintenant, je veux que les élèves apprennent la discipline, a-t-elle expliqué. Je ne veux pas que les enfants aient l’impression que la danse ne peut être qu’un passe-temps ; ils peuvent aussi faire carrière s’ils le souhaitent. »

Le centre avait besoin d’une professeure de ballet fiable et capable d’enseigner de façon continue afin de satisfaire l’objectif initial de Ziadeh, à savoir donner des cours de danse classique non seulement en tant que moyen d’expression créative, mais aussi en vue de la progression et du développement des élèves par la danse.

En ce sens, l’arrivée de Yuki Mendez a été une bénédiction.

Shyrine Ziadeh, fondatrice et directrice du centre de ballet (MEE/Linah Alsaafin)

« J’ai entendu parler de l’école en visionnant une vidéo sur Instagram à ce sujet lorsque j’étais au Brésil en 2014, en parcourant des photos sur les réseaux sociaux, a raconté Mendez. J’ai trouvé cette école incroyable parce qu’on n’entend jamais parler de quoi que ce soit au sujet de la Palestine au-delà de l’occupation. »

Mendez, qui a quitté les États-Unis pour Ramallah cet été avec son mari, est parvenue à obtenir un visa d’un an grâce au poste d’enseignant de son mari à l’Université ouverte d’al-Quds, dans la ville d’Abu Dis, en Cisjordanie.

Pour la première fois depuis la création du centre, des cours ont pu être organisés quatre fois par semaine pour deux groupes de jeunes filles – un groupe pour les moins de 7 ans et un autre allant jusqu’à l’âge de 12 ans – parallèlement à l’année scolaire, de septembre à mai.

« Nous sommes finalement de retour sur la piste de ballet », a affirmé Shyrine Ziadeh en souriant.

Yuki Mendez se concentre sur l’enseignement de la discipline à ses élèves et dispose d’une solide expérience en ballet. Âgée de 26 ans, elle a commencé la danse à l’âge de 5 ans au Shimada Ballet Institute, au Japon, avant de poursuivre son apprentissage au Dance Institute d’Austin, au Texas. À l’âge de 12 ans, elle s’est installée à Sao Paulo, au Brésil, pour rester avec sa grand-mère, et a été initiée au butō, une danse moderne japonaise.

Changement d’attitudes et acceptation de la communauté

Shyrine Ziadeh assiste encore aux cours pour atténuer la barrière de la langue entre Mendez et ses élèves et s’y joint parfois, mais dans l’ensemble, elle a aujourd’hui le temps de diriger efficacement le centre, qui dépend entièrement des frais d’inscription payés par les parents des élèves. L’argent couvre le loyer du studio, qui appartient à l’église voisine, ainsi que les salaires de base.

« Nous ne sommes pas une ONG parce que nous ne voulons pas que les gens nous soutiennent en fonction des conditions, a expliqué Ziadeh. Ce centre est destiné au public, je voulais donc conserver un aspect financier pur. »

Le centre de ballet a suscité au départ quelques réserves, certains ayant soutenu qu’il était préférable d’apprendre aux filles à prier à la mosquée ; toutefois, les opinions ont changé quand Shyrine a expliqué que la danse n’était pas seulement une question de mouvement du corps.

« Nous avons déjà tellement de mosquées et d’églises ! », s’est-elle exclamée en riant. « Je me suis davantage concentrée sur ce que la danse signifie sur le plan des bienfaits pour la santé, le corps et l’esprit », a-t-elle poursuivi, soulignant que cela était crucial, en particulier vis-à-vis de l’occupation israélienne des territoires palestiniens.

Les fermetures de postes de contrôle et les sièges temporaires de villes en Cisjordanie par l’armée israélienne – qui sont devenus plus courants au cours de l’année écoulée – ont par le passé empêché des adultes et des enfants vivant à l’extérieur de Ramallah d’accéder au centre pour suivre les cours de danse.

Malgré cela, Ziadeh est déterminée à gérer son centre sur le long terme et espère que dans un avenir proche, un soutien financier arrivera de la communauté en elle-même, animée par un désir de préserver le ballet en Palestine.

Yuki Mendez, à gauche, guide les filles qui travaillent leur technique de danse à la barre (Instagram/avec l’aimable autorisation de Shyrine Ziadeh)

Le ballet gagne tous les territoires palestiniens

Contrairement à la dabké, une danse folklorique traditionnelle qui reste populaire et qui est pratiquée de façon informelle lors de manifestations sociales et par des troupes de danse, le ballet est un phénomène relativement récent pour les Palestiniens. Le Centre de ballet de Ramallah est le premier du genre en Cisjordanie ; néanmoins, on a découvert l’an dernier qu’un cours était donné au Centre Qattan pour les enfants, dans la bande de Gaza, par une Ukrainienne mariée à un Palestinien.

Les cours, qui font partie des différents programmes du centre, proposaient d’alléger le traumatisme psychologique et émotionnel subi par les enfants suite aux politiques d’occupation israéliennes. Les cours étaient réservés aux filles de moins de 10 ans ; toutefois, après un cours pilote organisé l’été dernier, ceux-ci se sont avérés très populaires.

« Nous avons recommencé les cours en septembre », a déclaré un employé du Centre Qattan par téléphone à Middle East Eye. « Il y a aujourd’hui 44 élèves âgées de 5 à 9 ans qui suivent les cours hebdomadaires après l’école. »

À l’intérieur de la vigne verte, Ayman Safieh, un citoyen palestinien d’Israël, est devenu le premier homme palestinien formé au ballet classique. Âgé de 25 ans et originaire du village de Kafar Yassif, en Galilée, il a obtenu son diplôme à la Rambert School of Ballet and Contemporary Dance de Londres en 2012. Il a ensuite enseigné le ballet à l’école de danse contemporaine Al-Amal à Nazareth et donné des cours d’été dans le pays et à l’international.

« Nous voulons nous sentir connectés à l’international, a observé Ziadeh. Nous devons envoyer un message différent aux personnes qui associent uniquement la Palestine à des images désagréables. »

« Lorsque je voyage à l’étranger et que je dis aux gens ce que je fais, ils se sentent connectés à cette histoire parce que la danse est un langage universel. Tout le monde peut le comprendre. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation