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Échos d’al-Andalus : la ville portugaise qui célèbre son passé islamique

Mértola, qui abrite l’unique mosquée médiévale encore existante au Portugal, est fière de son passé façonné tout autant par les musulmans que par les chrétiens et les juifs
L’église de Nossa Senhora da Anunciação était autrefois une mosquée (MEE/Marta Vidal)
Par
MÉRTOLA, Pourtugal

Un imposant bâtiment flanqué de tours cylindriques se dresse sur la colline escarpée de Mértola, une ville du sud du Portugal située sur les rives du Guadiana, non loin de la frontière espagnole. 

Est-ce une église avec un mihrab ? Ou une mosquée avec une croix ?

Le bâtiment, blanchi à la chaux et orné d’arcs outrepassés, est connu comme l’église de Nossa Senhora da Anunciação. Ceux qui viennent visiter son intérieur voûté apprennent que c’est la mosquée médiévale la mieux conservée du Portugal.

« C’est un mélange de beaucoup de choses », déclare Germano Vaz, originaire de Mértola. « Elle a été construite sur un temple romain. C’était une mosquée et, aujourd’hui, c’est une église. Nous sommes très fiers de cet assemblage de religions et de cultures. » 

Dans l’église autrefois mosquée, les chrétiens prient toujours face à la Mecque. Le mihrab (niche semi-circulaire qui en indique la direction) est placé directement derrière l’autel principal. 

Un clocher se dresse où, il y a moins d’un millénaire, un minaret appelait les musulmans à la prière. 

L’architecture islamique est toujours intacte à l’intérieur de l’église (MEE/Marta Vidal)
L’architecture islamique est toujours intacte à l’intérieur de l’église (MEE/Marta Vidal)

Entre le VIIIeet le XIIIe siècle, une grande partie de l’actuel Portugal et de l’Espagne était sous contrôle musulman. Connue sous le nom d’al-Andalus, la région devint un carrefour d’échanges culturels, où prospéraient la science, l’architecture et l’art. 

Tant qu’ils reconnaissaient la domination musulmane, chrétiens et juifs étaient, dans l’ensemble, protégés et tolérés. Les trois groupes religieux coexistaient relativement pacifiquement dans le sud du Portugal, connu sous le nom de Gharb al-Andalus. 

Le Portugal regorge encore de traces de son passé islamique, de l’architecture aux influences de l’arabe dans la langue et la musique portugaises.

Vivre ensemble est possible

Mi-mai, l’appel islamique à la prière a de nouveau été entendu dans les rues de Mértola. Il ne provenait pas de la tour qui a remplacé le minaret médiéval, mais des haut-parleurs placés dans la ville pour la 10e édition du festival islamique de Mértola.

Du 16 au 19 mai, les notes du oud traditionnel mais aussi des guitares électriques et des synthés ont envahi les rives étroites de la vallée du Guadiana, tandis qu’une foule diverse s’était rassemblée pour écouter des musiciens originaires de pays comme l’Algérie, la Tunisie, le Niger ou encore la Palestine

De nombreux objets d’arts, d’artisanat et traditionnels peuvent être dénichés au marché (MEE/Marta Vidal)
De nombreux objets d’arts, d’artisanat et traditionnels peuvent être dénichés au marché (MEE/Marta Vidal)

« Avec ce festival, nous voulons démontrer qu’il existe encore de nombreuses similitudes entre les peuples de la Méditerranée », déclare Manuel Marques, responsable de l’office de la culture et du patrimoine de Mértola. 

« Face à l’essor de l’intolérance et de l’extrémisme dans le monde entier, nous voulons montrer qu’il est possible de vivre ensemble. Mértola était un excellent exemple de coexistence, beaucoup de gens différents vivaient ici. » 

« Mértola célèbre son patrimoine islamique avec fierté. Nous voulons montrer du respect pour l’islam et pour notre patrimoine commun. Cette ville a toujours été un lieu de rencontre de cultures différentes, reliant le sud du Portugal au reste de la Méditerranée », poursuit Manuel Marques. 

Le festival célèbre le patrimoine islamique du Portugal depuis 2001 au moyen d’ateliers et expositions consacrés à la musique, aux arts et à l’artisanat. 

Comprendre le passé islamique et juif

« Nous voulions explorer les similitudes entre le Portugal et l’Afrique du Nord », explique Jorge Revez, qui a participé à l’organisation de la première édition du festival. Actuellement président de l’ADPM, une association de développement local, Jorge Revez a collaboré avec des associations marocaines pour préserver le patrimoine culturel d’al-Andalus. 

L’arc est un parfait exemple d’architecture islamique (MEE/Marta Vidal)
L’arc est un parfait exemple d’architecture islamique (MEE/Marta Vidal)

À l’époque médiévale, le port de Mértola et ses richesses minérales en faisaient un centre régional important. Après une période de déclin, la découverte d’objets archéologiques islamiques dans les années 1970 a revitalisé la ville. Mértola affirme aujourd’hui détenir la plus importante collection d’art islamique du Portugal.

En 1496, le roi Manuel Ier du Portugal publia un édit expulsant tous les juifs et les musulmans de son royaume. La coexistence et la coopération d’al-Andalus semblaient terminées. 

Aujourd’hui, les musulmans représentent moins de 0,5 % d’une population comptant près de 11 millions d’habitants. Pendant des siècles, le patrimoine islamique du Portugal a été en grande partie oublié. 

Leila Ali, d’origine égyptienne, vend des articles traditionnels durant le festival (MEE/Marta Vidal)
Leila Ali, d’origine égyptienne, vend des articles traditionnels durant le festival (MEE/Marta Vidal)

« Pendant la dictature, les traces de l’histoire islamique ont été effacées », explique l’anthropologue Maria Cardeira da Silva, professeure à l’université NOVA de Lisbonne, qui s’intéresse aux contextes arabe et islamique.

La dictature nationaliste chrétienne qui a dirigé le Portugal de 1933 à 1974 dépeignait les musulmans, connus sous le nom de Maures, comme ses ennemis. Après la fin de la dictature, un nouvel intérêt pour la période andalouse au Portugal a permis de réévaluer le passé islamique du pays. 

La Méditerranée en commun

« Les travaux archéologiques effectués à Mértola ont remis en question l’idée que le musulman était l’“autre”. Cela nous a montré que notre histoire est composée de différentes couches interconnectées. Et que la couche islamique fait partie de nous, elle fait partie de notre identité », souligne l’anthropologue.

Les travaux pionniers de l’archéologue Cláudio Torres ont permis de démystifier les mythes de l’envahisseur arabe musulman, historiquement dépeint comme l’ennemi. 

Les recherches qu’il a menées au Champ archéologique de Mértola ont mis l’accent sur la continuité à travers la Méditerranée. Cláudio Torres a suggéré que, contrairement aux idées reçues, l’islam est arrivé progressivement au Portugal, par le biais du commerce, et qu’il n’a pas été imposé dans les combats documentés par les historiens. 

« L’archéologie nous aide à nous concentrer sur les continuités, les contacts et les interactions entre les peuples des deux rives de la Méditerranée », explique l’archéologue Virgílio Lopes, qui travaille à Mértola depuis 30 ans. 

L’archéologue Virgílio Lopes croit en un passé commun (MEE/Marta Vidal)
L’archéologue Virgílio Lopes croit en un passé commun (MEE/Marta Vidal)

Les archéologues de Mértola pensent que l’islam s’est répandu dans le sud du Portugal par l’intermédiaire de ses ports et qu’il s’est développé rapidement à la suite de conversions et non à la suite d’une conquête violente. 

La théorie selon laquelle l’islam est né du commerce et des conversions, ainsi que des travaux archéologiques axés sur les continuités à travers la Méditerranée ont permis de remettre en question l’historiographie nationaliste dominante qui décrivait les musulmans comme « l’autre ». 

« L’archéologie nous montre que l’autre est plus proche de nous que nous le pensions », explique Virgílio Lopes. « Nous avons un passé commun et de nombreuses similitudes culturelles. Nous sommes plus proches de l’Afrique du Nord que de l’Europe du Nord », estime-t-il. 

Le risque de « folklorisation »

Bien qu’elle n’ait jamais étudié l’archéologie, Leila Ali, visiteuse du festival de Mértola, abonde dans ce sens. D’origine égyptienne, elle vit au Portugal depuis douze ans. 

« Avant de déménager au Portugal, j’ai vécu en Allemagne mais cela ne m’a pas plu. Il faisait froid et les gens aussi étaient froids. Au Portugal, les gens sont comme les Arabes. Ils sont chaleureux et amicaux », ajoute-t-elle avec un sourire. 

Leila Ali vient au festival depuis 2011, mais selon elle, l’édition de cette année était moins agréable parce qu’elle coïncidait avec le Ramadan. « Il est difficile de concilier le programme avec le jeûne », confie-t-elle.

Hussein Beddar est un autre visiteur régulier, il vient à Mértola depuis quinze ans. Originaire d’Algérie, il vit à Madrid depuis trente-cinq ans. Bien que fatigué par le jeûne et la chaleur, il a passé la journée à servir le thé aux invités et à vendre des friandises arabes sur le marché.

De nombreuses familles ont assisté à la cérémonie d’ouverture du festival (MEE/Marta Vidal)
De nombreuses familles ont assisté à la cérémonie d’ouverture du festival (MEE/Marta Vidal)

« Cela ne me dérange pas de servir du thé pendant que je jeûne », explique-t-il avant de décrire longuement ce qu’il a l’intention de manger au coucher du soleil. « Mértola est spécial et j’adore être ici », ajoute-t-il. 

Cependant, beaucoup regrettent que les communautés musulmanes locales n’aient pas été plus impliquées dans la planification du festival. D’autres craignent que, malgré de bonnes intentions, le festival islamique au Portugal perpétue les mythes orientalistes et reproduise des clichés sur l’islam.  

« Le festival risque de se transformer en “folklorisation”, ce qui est également un moyen de créer de la distance », prévient Maria Cardeira da Silva. « L’objectif devrait être de lutter contre le problème de l’autre. Mértola devrait montrer que l’autre fait également partie de nous. » 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.