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El Moustach, super-héros du pop art made in Algérie

Mêlant patrimoine algérien et codes du pop art mondial, Hicham Gaoua, alias El Moustach, expose ses dernières œuvres à Alger : une ode à la subversion et à la culture populaire algérienne
Détournement de Star Wars par El Moustach : Donald Trump en Dark Vador et le roi Salmane d'Arabie saoudite en Stormtrooper (Facebook)

ALGER – Super Moustach n’a peur de rien dans son antique Peugeot 504, la MoustachMobile, carburant aux smileys et parcourant l’Algérie pour combattre les méchants : la « main de l’étranger », chère au discours du pouvoir algérien, ou l’austérité, ou encore les tenants de la « stabilité » politique !

Super Moustach, avec son chèche traditionnel autour de la tête, ses lunettes de soleil rondes et son sîn (lettre arabe) sur le torse comme un écho au « S » de Superman, ose tout en brocardant aussi bien les télé-muftis et leurs obsessions du sexe que les hommes du pouvoir.

Entre tabous et humour, audace et prouesses graphiques, ce personnage crée souvent l’événement sur la toile, ou dans la réalité : jusqu’au 23 mars, on peut même le rencontrer pour de vrai à la galerie d’art contemporain Espaco dans la banlieue ouest d’Alger, en chair et en moustache !

Vidéo d'animation : L'austérité versus El Moustach

Dans la vraie vie, il s’appelle Hicham Gaoua. À 39 ans, cet ingénieur en électricité formé à polytechnique est passé par le kung-fu, le théâtre, le webdesign, le management culturel, la pub et la musique, etc.

Enfant des années 1980 chargées des iconographies kitchs héritées du « socialisme spécifique » algérien, adolescent durant la guerre civile des années 1990, le jeune artiste natif de Rouiba (ville à l’est d’Alger) démarre sa carrière artistique en calligraphiant, avec une esthétique nouvelle, des expressions algériennes populaires.

Pour lui, l’art pop’ était (et ça l’est toujours) une rencontre entre traditions populaires et subversion artistique. À ses yeux, « l’authenticité, la tradition ne sentent pas le moisi, car nous avons une formidable richesse culturelle. La matière première est là, il faudrait juste la mettre à jour et la ramener au XXIe siècle ! », explique-t-il à Middle East Eye lors d’une première rencontre autour de sa collaboration, il y a deux ans, avec El3ou (diminutif de Omar), musicien remixant d’anciens morceaux algériens datant notamment des années 1940, mis en images par El Moustach.

Les six fondateurs du FLN et héros de la guerre d'Indépendance revisités par El Moustach (Facebook)

C’est dans cette lancée aussi qu’il initie un projet collaboratif sur les réseaux sociaux pour traduire le roman Nedjma de Kateb Yacine en parler algérien, le « derdja ». Ce texte, un des plus forts de la littérature maghrébine, « disait tellement de choses sur ce qui est Algérien qu’il fallait le faire passer par cette langue vivante et populaire ».

Une langue dans laquelle, d’ailleurs, Kateb Yacine a écrit certaines de ses pièces de théâtre. Dans les projets d’El Moustach figurent également d’autres traductions collectives : les ouvrages de Frantz Fanon, la Moqadima d’Ibn Khaldoun, L’âne d’or d’Apulée…

C’est cet explosif mélange entre patrimoine revisité, universalisme et subversion que l’on retrouve dans sa dernière exposition à l’espace Espaco, dont le titre suffit à résumer l’esprit et l’humeur irrévérencieuse. Ainsi, « !!! SOG UR MOTHER - is open at night !!! / Hommage à la pop culture algérienne » (C’est le marché de ta mère qui est ouvert la nuit !) est une célèbre et hilarante réplique du film algérien Deux femmes, prononcé par Athmane Ariouet, gourou et inspirateur d’El Moustach.

Extraits, lus par El Moustach, de Nedjma en derdja

Acteur et réalisateur (son dernier film, Chronique des années pub, vient d’obtenir un visa d’exploitation après des années de censure) hors du commun, résistant aux modes et aux appels de pieds des pontes de la culture officielle, Ariouet symbolise cette bonhommie algérienne saupoudrée d’un humour incisif et hautement politique.  

On retrouve l’image de l’acteur, dans le rôle d’un naïf qui devient maire désillusionné d’une petite bourgade (le film, Carnaval fi dechra [Carnaval dans le village] est sorti en 1994), sur les affiches réalisées par l’artiste Hicham Gaoua : faux panneaux électoraux où l’adversaire n’est autre que … Dark Vador, symbole de la dictature qui veut régner en mobilisant un slogan proche du discours officiel algérien : la garantie de la stabilité !            

Ailleurs dans l’exposition, les tableaux de Miss Hayek (le hayek est le voile blanc traditionnel algérois) roulant sur un skateboard, lunettes 3D vissées sur un visages radieux et tenant en laisse le puma ou le crocodile, logos de marques bien connues. En fond, un arc mauresque composés de centaines de logos des marques mondiales de la mode.

Logo des Rolling Stones à la sauce algérienne, Chemsou le télé-mufti et Bruce Lee en maçon sur les chantiers algériens (Facebook)

« C’est l’Algérie qui croise le bling-bling des quartiers comme Sidi Yahia, devenu les Champs Élysées de la capitale », commente El Moustach.

À côté, Bruce Lee, dont les acrobatiques combats meublaient l’imaginaire de toute une génération d’Algériens durant les années 1980, se transforme en maçon chinois, en référence aux milliers d’ouvriers de Chine travaillant dans le secteur de la construction en Algérie depuis le début des années 2000.

Sans oublier les hommages aux grands artistes algériens, les chanteurs du maître de la musique populaire, le chaâbi (qui veut dire populaire justement), d’El Anka à Hasni, le pape du Raï sentimental, assassiné en 1994 par un groupe armé à Oran.

« Regardez la saga Marvel », interpelle El Moustach. « Les Américains ont inventé leurs propres héros imaginaires, alors que nous, nous avons de vrais héros ! Et je veux leur donner une nouvelle vie. »