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En Algérie, les autorités peinent à endiguer le phénomène de la harga

Après les approches sécuritaires et pénales, le gouvernement algérien tente d’appréhender les cas de migrations clandestines vers l’Europe via des politiques socioéconomiques et de la sensibilisation. Une démarche encore insuffisante, selon des observateurs
Départ de harragas d’une plage algérienne. Plusieurs photos témoignent de ce phénomène sur les réseaux sociaux (Facebook)

ALGER – Les autorités algériennes semblent très inquiètes face au phénomène de la harga, la migration clandestine par la mer. 

Si cette attitude tranche avec la politique de déni qui était jusque-là la leur et la gestion purement sécuritaire de ces départs, elle reste, selon des commentateurs, anachronique par rapport aux réalités du pays.

Traduction : « Les mots me manquent pour décrire ce sentiment terrible quand nous voyons nos jeunes prendre ces embarcations de la mort qui les emmènent vers une aventure risquée, ceux qui tombent dans le piège des commerçants de la mort qui promettent de faux rêves puis finissent par les abandonner en haute mer ou font de ces jeunes des prisonniers ou des perdus »

Cette semaine, le ministère de l’Intérieur a organisé un grand forum de deux jours où la parole a été donnée à des experts, y compris indépendants (pratique plutôt rare), à des associations, à des proches de harragas et même à des harragas qui ont tenté l’aventure.

Cet événement intervient quelques semaines après plusieurs drames liés à des tentatives de harga. En novembre, dix jeunes Algériens ont été portés disparus près des côtes italiennes alors que deux autres ont été repêchés morts, provoquant la colère de leurs familles et de leurs proches. 

Pour l’année 2018, les statistiques du ministère de la Défense évoquent près de 4 000 harragas interceptés par les garde-côtes

Lors de cette rencontre, le ministre de l’Intérieur, Noureddine Bedoui, a révélé des chiffres repris en une dans la presse algéroise dès le lendemain : en 2018, 119 corps ont été repêchés – la plupart n’avaient pas embarqué à partir des côtes algériennes – et 96 personnes ont été portées disparues. 

Cette même année, 344 passeurs de harragas ont été présentés devant un tribunal selon le ministre qui a commenté ces chiffres en reconnaissant que « ces données traduisent l’ampleur et la gravité de la tragédie ». 

Rien que sur la côte ouest, 1 110 candidats à l’émigration clandestine ont été arrêtés en 2018, selon la gendarmerie algérienne. Ces harragas ont été interceptés soit au large d’Oran, soit sur la terre ferme, alors qu’ils se préparaient à embarquer clandestinement pour l’Espagne, rapporte la presse locale.

L’Algérie pourvoyeuse de clandestins

D’après des chiffres, non confirmés par les autorités, de la Ligue algérienne de défense des droit de l’homme (LADDH), on enregistrerait 9 753 tentatives de harga empêchés par les services de sécurité sur l’ensemble des côtes algériennes entre début 2015 et fin 2018, et 3 000 personnes seraient mortes et disparues en mer depuis 2009.

Pour l’année 2018, les statistiques du ministère de la Défense évoquent près de 4 000 harragas interceptés par les garde-côtes. 

Un commentateur du Quotidien d’Oran souligne que « ces dernières années, l’Algérie s’est classée parmi les dix premiers pays d’origine de migrants clandestins arrivés aux frontières extérieures de l’Union européenne ». 

Pour le ministère de l’Intérieur, « les réseaux sociaux sont devenus un espace de prédilection pour les passeurs qui les utilisent pour promouvoir leurs services et chasser leurs victimes innocentes en se cachant derrière des pseudonymes, via des pages Facebook sur lesquelles ils incitent les jeunes à la harga en leur proposant des périples fatals contre des sommes d’argents considérables ». 

Un diagnostic critiqué

Selon les autorités, « 51 pages faisant l’apologie de la harga sur les réseaux sociaux » ont été identifiées et leurs administrateurs seront poursuivis en justice. 

Dans la même veine, Noureddine Bedoui accuse « certains espaces » d’être « exploités pour la promotion de chansons de jeunes pleines de frustration et de désespoir ». Ces déclarations ont déclenché une vague de critiques de la part d’internautes algériens et aussi dans les médias.

L’éditorialiste Fayçal Métaoui se contente de répondre sur sa page Facebook : « Pour information, le phénomène de la harga existait en Algérie avant l’émergence de Facebook mais bon... ».  Le ministère de l’Intérieur accuse même certains médias, sans les citer précisément, de faire un « traitement inconvenant » du phénomène. 

Les autorités estiment que la place importante donnée par les journalistes aux drames des migrants clandestins algériens est « synonyme de démoralisation et d’incitation à l’acte, ce qui n’a pas manqué de nuire à l’image de notre pays à l’étranger ». 

« Plusieurs cas de harga ne sont pas liés à des conditions socioéconomiques défavorables, mais plutôt à la recherche d’une certaine classe sociale et du gain facile » 

- Noureddine Bedoui, ministre de l’Intérieur algérien

Mais que le ministre parle de la recherche du « gain facile » comme une des principales raisons de la harga est sans doute l’analyse qui a soulevé le plus de remarques.

« Plusieurs cas de harga ne sont pas liés à des conditions socioéconomiques défavorables, vu les opportunités de travail et d’investissement offertes, mais plutôt à la recherche d’une certaine classe sociale et du gain facile, selon les résultats d’études spécialisées », a déclaré Noureddine Bedoui, sans préciser de quelles études il s’agit. 

Le « social » insuffisant

Mohamed Saïb Musette, sociologue algérien spécialiste des phénomènes migratoires, affirme qu’aucune recherche sur le phénomène n’a été réellement menée en Algérie. 

« La première des choses serait de faire un diagnostic stratégique du phénomène dans toutes ses dimensions. Une fois cela fait, on peut sortir avec un plan d’action puis une stratégie de communication », préconise-t-il. 

Alors que selon les autorités, la harga ne concerne que des jeunes désœuvrés, il relève : « Le phénomène a évolué, nous sommes devant un phénomène de société. La migration irrégulière ne concerne plus uniquement les jeunes : des familles sont impliquées et à tout âge on voit des personnes qui prennent le risque de partir ». 

À LIRE ► EN IMAGES – À la recherche des « harragas fantômes » qui hantent les côtes siciliennes

Le ministre, tout en excluant les conditions socioéconomiques des causes de départ, a toutefois insisté sur les « efforts fournis par les autorités publiques pour améliorer le niveau de prise en charge, notamment en ce qui concerne le logement et l’emploi ».

Mais pour le quotidien El Watan, « ces mesures ont montré leurs limites car non inscrites dans un projet global plus ouvert, audacieux, généreux, qui laisse les talents s’exprimer, permettant une réelle participation des jeunes à la vie publique, dans les institutions, les instances élues, le management des grandes entreprises, au sein de l’armée, dans les hautes sphères aussi bien qu’à l’échelon local… ». 

Dans une chronique parue sur Le Quotidien d’Oran, l’écrivain et journaliste Kamel Daoud publie une « lettre à Bedoui, l’autre passeur » : « Les jeunes partent, Monsieur Bedoui, car même pour vous, il vous faut une autorisation pour rire et sourire. Même vous, vous vous ennuyez quand on vous enlève le cortège, le micro, le bureau. Alors soyez digne, participez à la lucidité, pas au mensonge sur soi. Assumons tous nos malheurs, un jour il en naîtra une volonté d’en sortir. »

L’écrivain explique : « Les candidats cherchent le gain facile et le statut social ? Là, vous auriez dû préciser que l’on parle de députés, sénateurs, clients du régime. Vous, moi et certains. C’est ce système qui offre le modèle du statut social par le gain facile. Et quand on ne peut pas y accéder, on va réaliser ce rêve de gain facile ailleurs ».