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En Galilée, les Palestiniens d’Israël hésitent à aller voter

La loi sur l’État-nation a dissuadé beaucoup de Palestiniens de 48 de voter aux élections législatives israéliennes, mais la campagne jugée raciste de Netanyahou en a encouragé d’autres
Ayman Odeh, dirigeant de la Liste unifiée, à un événement de campagne à Tira, dans le nord d’Israël, plus tôt ce mois-ci (Reuters)
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ARRABA, Israël

Ce lundi fut un jour comme les autres dans les rues d’Arraba. Et c’est étrange.

En avril, à la veille des dernières élections législatives, cette ville palestinienne de Galilée, dans le nord d’Israël, était en pleine effervescence.

Les militants des partis palestiniens démarchaient avec insistance les passants, leur fourrant des tracts dans les mains. Cinq mois plus tard, leur absence est frappante.

Il était également question de boycott. Avant le dernier scrutin, la communauté palestinienne en Israël s’était plongée dans un vif débat autour de la participation ou non aux élections. Aujourd’hui règne le silence.

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De nombreux commentateurs se creusent donc les méninges pour tenter de prédire la participation des citoyens palestiniens d’Israël au scrutin de ce mardi.

« Je n’ai pas encore décidé si j’allais aller voter », déclare Sami Ghaniam, propriétaire d’un café sur la route allant vers la ville voisine de Sakhnin. « Parce que je n’ai aucun espoir que la situation évolue. »

Les Palestiniens israéliens constituent environ un cinquième de la population, mais, depuis la création brutale de l’État en 1948, ils se plaignent de discrimination et d’un manque d’investissements dans leurs communautés.

« Il nous faut désespérément un meilleur système éducatif, des malades sont dans les couloirs des hôpitaux et les transports en commun sont exécrables », déplore Ghaniam.

« Le plus grand ennemi d’Israël n’est pas le Hezbollah ou l’Iran, c’est l’heure de pointe. Des millions sont perdus pour l’économie à cause des embouteillages. »

Le centre de la résistance

Arraba est traditionnellement l’épicentre de la vie politique et de la résistance palestinienne en Israël.

En 1976, la ville a connu la première manifestation de la Journée de la terre, lorsque des citoyens palestiniens d’Israël ont protesté en masse contre l’appropriation de terre par Israël pour un usage militaire et la colonisation juive.

Quatre manifestants furent tués par les forces israéliennes en Galilée, dont trois femmes, et les manifestations pour la Journée de la terre sont désormais annuelles.

Cette ville est également un bastion communiste. La faucille et le marteau sont tagués dans des ruelles de temps à autre.

« Ce serait une bénédiction mitigée si un parti sioniste essayait de négocier avec nos garçons et nos filles »

- Hatim Kanaaneh, intellectuel

Au bout de l’une de ces ruelles se tient Hatim Kanaaneh, médecin de 82 ans à la retraite et l’un des plus importants intellectuels d’Arraba. Il dit qu’il votera et exhorte les autres Palestiniens à faire de même.

« Nous sommes la preuve qu’il y a un problème en Israël », déclare-t-il à MEE dans son jardin.

Par leur présence au Parlement, fait valoir Kanaaneh, les Palestiniens peuvent faire entendre leur voix, même s’ils ne constituent pas une force législative efficace.

Le Parlement israélien, la Knesset, peut être une tribune depuis laquelle les Palestiniens ont la possibilité de contraindre la communauté internationale à faire pression sur Israël pour qu’il réponde aux préoccupations de la communauté, estime-t-il.

« Israël prétend être une démocratie, ce qui nous donne du pouvoir, dans une certaine mesure », ajoute-t-il.

Le médecin note qu’Israël est capable d’ignorer les réfugiés palestiniens dans les pays voisins et de réprimer les Palestiniens de Cisjordanie occupée et de Gaza avec sa puissance militaire.

« La seule communauté que l’État ne sait pas gérer est celle des Palestiniens d’Israël », poursuit-il. « Je pense que nous devons utiliser le pouvoir dont les autres ne disposent pas. »

Hatim Kanaaneh prédit que la Liste unifiée, qui regroupe les quatre principaux partis palestiniens, obtiendra 15 sièges cette fois, soit cinq de plus que ce que les partis avaient remportés en avril.

C’est certainement une estimation optimiste, les sondages prévoyant que la Liste remportera 10 ou 11 des 120 sièges de la Knesset.

Hatim Kanaaneh est assis dans son jardin à Arraba, dans le nord d’Israël (MEE)
Hatim Kanaaneh est assis dans son jardin à Arraba, dans le nord d’Israël (MEE)

Ce que les députés palestiniens font une fois au Parlement est néanmoins également controversé.

Les partis sionistes israéliens tels que l’alliance Bleu Blanc de Benny Gantz ont tenu à refuser toute suggestion de figurer sur la Liste unifiée, même si cela signifiait renverser le Premier ministre Benyamin Netanyahou.

Les dirigeants de la Liste unifiée ont eux aussi déclaré qu’il leur serait presque impossible d’imaginer devenir partenaires du gouvernement.

Pour Kanaaneh, cela pourrait être un désastre pour les partis palestiniens.

« Ce serait une bénédiction mitigée si un parti sioniste essayait de négocier avec nos garçons et nos filles », estime-t-il.

« Les causes palestinienne et sioniste sont tellement opposées que se compromettre avec eux mettrait à mal notre essence politique. Je réfléchirais à deux fois avant de voter la prochaine fois. »

Attiser les peurs, une fois encore

Jusqu’à présent, la campagne a été portée par un racisme sous-jacent.

La semaine dernière, Facebook a temporairement suspendu le service de messagerie automatique de campagne de Benyamin Netanyahou, en raison d’une violation de sa politique concernant les discours de haine.

Un message affirmant « les Arabes veulent nous annihiler totalement – hommes, femmes, enfants » a été envoyé à des milliers de personnes depuis le compte du Premier ministre. Les services de campagne l’ont attribué à un « subalterne » malavisé.

« L’élection s’est transformée en bataille contre Netanyahou. Toute ma famille va voter »

- Diana Khalilah, étudiante infirmière

Attiser la crainte d’un regain de participation arabe a aidé Netanyahou a remporté les élections en 2015, et il semble essayer de remettre ça.

Le quotidien israélien Haaretz affirme avoir obtenu un enregistrement audio préparé pour être envoyé sur les téléphones portables ce mardi, avertissant de la participation élevée dans les quartiers palestiniens. Le Likoud de Netanyahou dément cette information.

Avant l’élection, Netanyahou a tenté de faire passer une loi autorisant la présence de caméras dans les isoloirs afin de combattre ce qu’il prétendait être « une vaste fraude électorale » dans les communautés palestiniennes.

Pour beaucoup, cette loi ressemblait à une élimination des électeurs et elle n’a pas été adoptée.

Diana Khalilah, étudiante infirmière de 21 ans, affirme que le discours raciste ne fait qu’encourager les Palestiniens à voter.

« L’atmosphère est bien plus calme que la dernière fois, les gens sont bien moins impliqués et ne parlent pas vraiment des élections », indique-t-elle à MEE.

« Mais cette élection s’est transformée en bataille contre Netanyahou. Toute ma famille va voter. »

« Gantz serait mieux pour les Arabes »

Beaucoup à Arraba estiment que l’attitude des politiciens de la Liste unifiée fait qu’il est difficile de voter pour eux.

La dernière fois que les quatre principaux partis arabes ont siégé ensemble à la Knesset, ils n’ont pas réussi à empêcher l’adoption de la « loi sur l’État nation », qui inscrit la suprématie juive dans un système juridique à deux vitesses.

Cela a contribué à la séparation de la liste en deux listes distinctes en avril, la formation Raam-Balad ne faisant que dépasser le seuil des 3,25 % d’électeurs nécessaires pour entrer au Parlement.

« C’était une déception énorme », rapporte Sami Ghaniam, le propriétaire du café, ajoutant que cela a révélé l’inefficacité des hommes politiques arabes.

« La loi sur l’État-nation a démontré l’inefficacité de la Liste unifiée »

- Mohammed Khatib, 21 ans

Aujourd’hui, la Liste unifiée est de retour, mais les vives querelles publiques concernant les candidats qui devraient primer sur les autres ont gâché la réunion.

« Je n’ai jamais voté et je ne le ferai probablement pas cette fois-ci », déclare Mohammed Khatib, un habitant d'Arraba âgé de 21 ans. « La loi sur l’État-nation a démontré l’inefficacité de la Liste unifiée. »

Le jeune homme est tenté de voter pour le parti Bleu Blanc de Benny Gantz, malgré le fait que l’ancien général se soit vanté d’avoir ramené Gaza à l’âge de pierre par les bombes.

Bien que cela puisse surprendre certains, la prédominance de panneaux d’affichage montrant le visage de Gantz à côté d’un message en arabe indiquant « Je m’engage à travailler pour vous » montre que Bleu Blanc pense qu’il peut capter les voix des Palestiniens désillusionnés comme Mohammed Khatib.

« Les partis arabes ne répondent pas aux besoins de la population », déplore Khatib. « Je pense que Gantz serait mieux pour les Arabes. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.