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En voie d’extinction : les langues minoritaires en danger en Turquie

La prochaine génération de Hémichies, Lazes et Syriaques, minorités ethniques de Turquie, pourrait ne pas être en mesure de parler dans sa langue maternelle
L’archevêque Saliba Özmen montre la bible de l’Église syriaque orthodoxe, rédigée en syriaque (MEE/Nimet Kıraç)
Par
ARTVIN, MARDIN, Turquie

Pour rejoindre son domicile, Madame Vaic, une nonagénaire turque de la région de la mer Noire, au nord-est du pays, doit gravir une colline escarpée jusqu’au village de Xigoba, où elle vit dans une maison en bois traditionnelle.

Ici, dans les collines de Hopa, la population parle traditionnellement le homshetsi, un dialecte archaïque arménien occidental également parlé dans l’ouest de la Géorgie, en Russie et dans certaines régions de l’Arménie, où le groupe avait émigré il y a deux siècles. C’est l’une des nombreuses langues en péril en Turquie et la parler tient à cœur à Madame Vaic.

« Les professeurs n’aimaient pas que nous parlions homshetsi »

- Mme Vaic, 90 ans

Elle confie à Middle East Eye qu’elle compte sur les traditions telles que les camps de vacances pour aider la langue à survivre. En turc, son village s’appelle Basoba et c’est ce nom qui apparaît sur les panneaux de signalisation.

Grâce à sa belle-fille qui l’aide à traduire ses propos en turc, Mme Vaic raconte qu’elle a également appris le turc à l’école, où il était interdit de parler sa langue maternelle.

« Les professeurs n’aimaient pas que nous parlions homshetsi. Ils nous demandaient d’ouvrir les paumes et faisaient mine de [les] frapper avec la règle si nous parlions. Toutefois, ils ne nous frappaient pas. »

Les Hémichis font partie des groupes ethniques minoritaires en Turquie, avec les Arméniens, les Arabes, les Kurdes, les Circassiens et les Zazas, qui contribuent à la population turque, composée d’un peu plus de 80 millions de personnes. La région abrite d’innombrables peuples et cultures depuis des milliers d’années. 

La République turque a fait un bon bout de chemin depuis le coup d’État de 1980, lorsque la Constitution avait été conçue pour interdire l’utilisation publique des langues minoritaires. Néanmoins, les dégâts causés par ces jours sombres rendent la protection de ces langues ethniques beaucoup plus difficile, expliquent à MEE des membres de trois groupes minoritaires.

Mme Vaic pendant une prière de nuit. Les Hémichis s’identifient largement comme musulmans (MEE/Nimet Kıraç)
Mme Vaic pendant une prière de nuit. Les Hémichis s’identifient largement comme musulmans (MEE/Nimet Kıraç)

La prochaine génération de Hémichies, Lazes et Syriaques pourrait ne pas être en mesure de parler dans sa langue maternelle, selon l’Atlas UNESCO des langues en danger dans le monde, qui classe trois langues dans le pays comme éteintes et quinze autres comme étant en danger.

Des efforts locaux tels que la tenue de discussions hebdomadaires ou la publication de chroniques sont nécessaires, mais ils ne garantissent pas la protection à long terme du homshetsi, selon Harun Aksu, originaire de la province d’Artvin, dans le nord-est du pays. 

Vivant à une vingtaine de kilomètres de la frontière géorgienne, Harun Aksu est l’auteur du dictionnaire homshetsi-turc, qui contient 2 500 mots racines.

« La langue, c’est la culture ; la langue, c’est l’identité. Si notre langue maternelle n’est pas parlée par les générations futures, notre identité disparaîtra en même temps », craint-il.

Selon lui, dans vingt ans seulement, la langue qu’il a partagée avec ses parents et ses grands-parents pourrait disparaître, principalement en raison de l’urbanisation et de politiques publiques peu favorables.

Une culture nomade

Les données relatives au nombre de locuteurs de homshetsi en Turquie sont vagues, mais on estime qu’ils seraient entre 100 000 et 150 000.

De culture nomade, les Hémichis vivent dans les collines toujours verdoyantes du nord-est de la Turquie et gagnent pour la plupart leur vie en élevant du bétail, en vendant du thé, du bois, du beurre, du lait et des yaourts. Bien que les femmes travaillent traditionnellement plus durement et plus longtemps que les hommes, il appartient aujourd’hui à tous les locuteurs de cette langue de l’aider à survivre.

« Les samedis, nous ne parlons que le homshetsi à la maison. Mon fils écrit même des poèmes en homshetsi », déclare fièrement Aksu. 

Quiconque parlait le homshetsi à l’école dans les années 1980 était puni, ajoute-t-il. « Les professeurs nous mettaient de force de la pâte épicée dans la bouche. »

Le lien entre l’identité arménienne – chrétienne – et la culture hémichie est l’une des raisons pour lesquelles le groupe a été ostracisé, selon l’activiste, bien qu’en Turquie, les Hémichis s’identifient largement en tant que musulmans.

« J’aimerais que le gouvernement turc fasse de la langue homshetsie un cours obligatoire là où nous vivons »

- Harun Aksu, auteur du dictionnaire turc-homshetsi

Selon Aksu, les linguistes et les universitaires turcs ne sont pas assez courageux pour faire des recherches sérieuses sur la langue en raison de ce lien historique avec l’Arménie. Il y aurait également une « pression sournoise » sur le peuple hémichi dans sa vie sociale. 

Aksu pense que cette pression est enracinée dans les politiques de « turquisation » et « d’assimilation » d’Ankara visant les nombreuses identités minoritaires du pays depuis la fondation de l’État turc moderne en 1923, un phénomène renforcé par le coup d’État de 1980.

« J’ai appris le turc à l’école. Suis-je devenu Turc le jour où j’ai appris le turc ? », s’interroge-t-il.

« Le serment national des étudiants nous obligeait à dire que notre existence devait être dédiée à l’existence turque. C’est seulement lorsque j’ai grandi que j’ai compris ce que cela impliquait », ajoute-t-il. 

Mme Vaic, son fils et Harun Aksu consomment des mets traditionnels de la mer Noire – anchois, pain de maïs, chou noir – en suivant le journal télévisé turc (MEE/Nimet Kıraç)
Mme Vaic, son fils et Harun Aksu consomment des mets traditionnels de la mer Noire – anchois, pain de maïs, chou noir – en suivant le journal télévisé turc (MEE/Nimet Kıraç)

Le serment d’allégeance a été retiré par l’administration conservatrice du Parti de la justice et du développement (AKP) en 2013, suscitant des critiques de la part des laïcs et des nationalistes en Turquie.

« Les nationalistes me demandent toujours si j’aime Erevan, la capitale de l’Arménie », rapporte Harun Aksu, se référant à l’ancienne patrie de son peuple, avant la création de la Turquie. « Mais je n’ai aucune sympathie particulière pour elle. Ma patrie, c’est la Turquie, c’est Hopa. » 

Notant que les Hémichis sont heureux de vivre en Turquie et de remplir leurs obligations militaires, Aksu déclare que les Pays-Bas, où le néerlandais est la langue officielle et où de nombreuses langues minoritaires sont sous la protection de l’État, constituent un excellent exemple de ce qu’il souhaite voir ici.

« J’aimerais que ma langue soit protégée par des mesures étatiques et non par l’UNESCO. J’aimerais que le gouvernement turc fasse de la langue homshetsie un cours obligatoire du programme là où nous vivons et l’enseigne comme il le fait pour l’anglais. La situation actuelle me rend très triste. »

Les Lazes et leur langue

Les Lazes, qui vivent également dans la région de la mer Noire dans le nord-est de la Turquie et qui forment le troisième groupe ethnique minoritaire du pays, partagent un passé similaire et une même inquiétude pour leur avenir culturel.

Si leur existence en tant que groupe minoritaire est bien plus largement reconnue que celle des Hémichis en Turquie, la langue laze est aussi désignée comme « sérieusement en danger » par l’UNESCO.

Alors que selon les statistiques officielles de 2011, le pays compte au moins 1,7 million de citoyens lazes, peu d’associations se consacrent à la préservation et à l’enseignement de la langue.

Birol Topaloğlu, un musicien laze de renommée nationale, est depuis plusieurs années un acteur majeur dans l’expression de la frustration à l’encontre des politiques linguistiques d’Ankara. 

Il chante des chansons folkloriques à la fois en laze et en turc et joue du tulum, un instrument semblable à la cornemuse, ainsi que du kemençe et du çöğür, deux instruments à cordes. La maison de village dans laquelle il vit est, à l’instar de ses instruments, imprégnée de la culture de son peuple.

« J’ai construit cette maison d’hôtes en pierre à partir de rien lorsque j’ai appris qu’ils envisageaient de construire une maison en ciment ici », raconte-t-il en montrant le terrain qu’il a acheté dans le comté d’Arhavi, dans la province d’Artvin, sa mère patrie. 

Osman Şafak Büyüklü montre le mot « cheval » dans un manuel de laze (MEE/Nimet Kıraç)
Osman Şafak Büyüklü montre le mot « cheval » dans un manuel de laze (MEE/Nimet Kıraç)

Contrairement à sa routine à Istanbul, ici dans la province d’Artvin, le musicien prépare le thé directement prélevé sur les branches tôt le matin et cuisine le chou noir traditionnel qu’il cultive dans le jardin. « Je veux que ma culture et ma langue existent à l’avenir. Si la maison traditionnelle n’est pas préservée, ces valeurs ne peuvent pas non plus survivre », estime-t-il.

Birol Topaloğlu, qui précise que la langue laze est toujours « indirectement interdite » en Turquie, est effondré par la situation. « La loi semble l’autoriser, mais pas la dynamique, et c’est à cause de la vieille politique du gouvernement consistant à prôner “une langue, un drapeau”. »

« Les parents ont peur que l’apprentissage du laze n’affecte l’accent de leurs enfants lorsqu’ils parlent turc »

– Osman Şafak Büyüklü, auteur de manuels de laze

Les professeurs le punissaient en le forçant à rester sur un pied lorsqu’il parlait en laze à l’école primaire, se souvient-il.

Aujourd’hui, quelques écoles publiques de la région proposent des cours de laze facultatifs, suite à une politique de « démocratisation » mise en place en 2013 qui prévoit des possibilités similaires pour quelques autres langues minoritaires dont le kurde, l’adyguéen et l’abkhaze dans certaines régions.

L’initiative d’Ankara est saluée mais jugée insuffisante après des années d’ignorance des revendications de ses minorités ethniques, la principale étant le droit à l’éducation dans les langues maternelles.

Selon Osman Şafak Büyüklü, auteur de nombreux manuels de laze et de publications en laze, les cours obligatoires dans les écoles publiques des régions abritant traditionnellement une population laze constituent à ce stade le seul moyen d’éviter l’extinction linguistique.

« [Les parents] préfèrent que leurs enfants ne suivent pas ces cours facultatifs », observe-t-il, assis dans son bureau à une station-service d’Arhavi et buvant du thé ramassé et séché non loin de là. « Ils ne voient pas cela comme une compétence bénéfique, au même titre que l’apprentissage de l’anglais… Ils ont peur que l’apprentissage du laze n’affecte l’accent de leurs enfants lorsqu’ils parlent turc et ils craignent que cela ne nuise à leur carrière. ».

Birol Topaloğlu joue d’un instrument laze traditionnel dans sa maison d’hôtes (MEE/Nimet Kıraç)
Birol Topaloğlu joue d’un instrument laze traditionnel dans sa maison d’hôtes (MEE/Nimet Kıraç)

Tout en précisant que c’est l’ancien chanteur populaire de folk-rock Kâzım Koyuncu qui a contribué à briser les préjugés contre la « caricaturisation de l’accent laze en Turquie », Büyüklü explique que sa langue maternelle est relativement difficile à prononcer.

« On se moque de nos accents, mais les raisons derrière cela demeurent inexprimées. Nous avons beaucoup de consonnes dans un mot et nous utilisons les voyelles différemment. Nous ne pouvons donc pas émettre certains sons lorsque nous parlons turc.  

« La vérité est que beaucoup de gens en Turquie ne savent même pas que le laze est une langue en soi ou que le royaume de Lazique existait dans cette région il y a des siècles. »

Le syriaque, lingua franca des temps anciens

Les membres d’une autre minorité ethnique souhaiteraient exprimer un message similaire. La patrie de la communauté syriaque orthodoxe s’étend sur plusieurs provinces désertiques turques à la frontière syrienne, à quelque 600 km au sud de la région de la mer Noire, dans l’est du pays.

Le centre urbain de la province de Mardin, dans le sud-est, compte environ 70 familles syriaques d’après l’abbé Gabriel Akkurt, patriarche du monastère Deyrulzafaran. D’autres vivent dans des villages à la périphérie, où leur langue maternelle est mieux préservée, selon le patriarche.

Le monastère Deyrulzafaran à Mardin, dans le sud-est de la Turquie, est l’un des rares endroits où l’on enseigne encore le syriaque (MEE/Nimet Kıraç)
Le monastère Deyrulzafaran à Mardin, dans le sud-est de la Turquie, est l’un des rares endroits où l’on enseigne encore le syriaque (MEE/Nimet Kıraç)

« Le syriaque est ancien, c’est l’une des plus vieilles langues du monde », explique l’abbé Akkurt. « Nous sommes peut-être une minorité aujourd’hui, mais nous étions déjà là lorsque les autres civilisations sont arrivées. Cette terre a toujours appartenu aux Syriaques. »

L’araméen moyen a été la langue dominante au Moyen-Orient pendant plusieurs siècles, en particulier à partir du IVe siècle, explique-t-il. « Tout le monde parlait syriaque à l’époque. C’était comme l’anglais aujourd’hui. »

« C’est pourquoi cette langue est importante pour l’humanité tout entière. Elle demeure presque inchangée par rapport à sa version d’origine ; ceux qui savent parler et écrire le syriaque peuvent facilement lire des artefacts datant de plusieurs millénaires », précise-t-il.

Selon le patriarche, le syriaque sera en mesure de continuer de protéger sa propre existence dans la mesure où la communauté continuera d’aller à l’église, où les prières sont prononcées dans sa langue maternelle – bien que les fidèles connaissent et parlent rarement la langue.

Cela est dû au fait que les monastères sont les seuls établissements où un citoyen syriaque orthodoxe peut apprendre sa langue maternelle en Turquie, indique Aydin Alkan, un jeune guide de 19 ans travaillant au monastère Deyrulzafaran. Il fait partie de ces rares personnes et espère toujours que sa langue perdurera sans le soutien du gouvernement turc.

Quelques étudiants, deux patriarches et des employés vivent au sein du « monastère du safran ». Les fonds ne proviennent pas du gouvernement turc, mais des communautés syriaques de Turquie et du monde entier. 

Texte syriaque inscrit sur l’une des tombes du monastère du Ve siècle (MEE/Nimet Kıraç)
Texte syriaque inscrit sur l’une des tombes du monastère du Ve siècle (MEE/Nimet Kıraç)

Les Syriaques sont célèbres pour leur vin fait maison et leur café à double torréfaction ; aujourd’hui, ils gagnent de l’argent en vendant leur marque culturelle aux touristes dans le centre-ville.

« J’aime vivre ici, mais nous avons été assimilés », commente une fidèle, Deniz Kirilmaz, en référence à sa ville, où il est normal pour un habitant de parler couramment quatre langues régionales. 

« J’aimerais vraiment pouvoir comprendre notre syriaque et faire des prières en connaissance de cause », a-t-elle ajouté.

MEE a adressé une demande de commentaires au gouvernement turc, à laquelle aucune réponse n’a été donnée au moment de la publication.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.