Aller au contenu principal

Les Assyriens de Chicago embrassent les nouvelles technologies pour sauver une langue ancienne

Les Assyriens vivant à Chicago s’unissent pour préserver le syriaque aux États-Unis tout en espérant déclencher une révolution dans l’apprentissage des langues
Une réunion de Rinyo avec le patriarche de l’Église assyrienne (avec l’aimable autorisation de Rinyo)

DEVON, Chicago – Les marchés, boulangeries et salons de coiffure rappellent l’Irak et des noms comme Bagdad et Sumer parsèment le paysage urbain de l’un des quartiers les plus animés de Chicago, où se trouve le plus grand quartier irakien de la ville – Devon – au milieu des boutiques d’Asiatiques et de juifs orthodoxes qui bordent la zone. En regardant d’un peu plus près, on constate que le drapeau qui pend à la plupart des fenêtres est le drapeau tricolore rouge, blanc et bleu des Assyriens, et à l’intérieur de la plupart des magasins, c’est le syriaque – cousin éloigné de l’araméen, la langue de Jésus – qui est parlé, avec un mélange d’arabe pour combler les lacunes.

Chicago abrite l’une des plus grandes concentrations mondiales d’Assyriens, une communauté majoritairement chrétienne qui est originaire des régions nord de l’Irak et des pays voisins : la Syrie, la Turquie et l’Iran.

On estime qu’environ 80 000 Assyriens y vivent, tandis que 100 000 autres résident dans les environs de Detroit. Ils ne seraient qu’environ 1,2 million d’Assyriens dans le monde entier (bien que certains estiment ce nombre à 3-4 millions), ce qui signifie que le Midwest américain abrite l’une des concentrations les plus importantes.

Pourtant, la vitalité de cette communauté masque le fait que la langue syriaque est lentement en train de disparaître. Les Assyriens aux États-Unis sont de plus en plus nombreux à passer à l’anglais, faisant de leur mieux pour aller de l’avant tout en adoptant une attitude attentiste envers leur pays d’origine.

Bien que la dispersion de la communauté ait créé des difficultés, elle a également créé des opportunités. Un groupe basé à Chicago, Rinyo – syriaque pour « pensée » ou « idée » –, espère déclencher une révolution mondiale dans l’apprentissage de la langue. Ce dernier a déjà réussi à apporter des changements majeurs dans l’approche de cette communauté conservatrice quant à la préservation de sa langue.

Le groupe basé à Chicago nommé Rinyo – syriaque pour « pensée » ou « idée » – espère déclencher une révolution mondiale dans l’apprentissage de la langue (avec l’aimable autorisation de Rinyo)

« Nous diffusons notre chanson à quelques kilomètres seulement de l’EI »

Rinyo a été fondé en 2011, lorsque le docteur Robby Edo rendait visite à sa famille à Kameshli, une ville syrienne située près de la frontière irakienne qui compte une large population assyrienne. Il a remarqué que, malgré la longue histoire de la littérature syriaque, seuls quelques livres ou documents étaient encore publiés dans cette langue. Comme en Irak voisin, le gouvernement syrien a longtemps insisté sur l’arabe comme langue nationale au détriment des langues minoritaires comme le syriaque et le kurde.

Robby a parlé à son frère Hedro, un concepteur de logiciels, de la nécessité d’avoir davantage de supports écrits en syriaque pour aider la jeune génération à apprendre. Ils ont alors commencé à travailler sur une courte bande dessinée.

« Nous avons trouvé des gens qui pensaient comme nous et voulaient produire du matériel pour préserver cette langue », a déclaré Hedro à Middle East Eye. « Et aujourd’hui, nous avons Rinyo : une entité globale multi-dialecte et multiculturelle. »

Rinyo a depuis développé des livres de contes interactifs et des leçons pour apprendre l’alphabet qui ont atteint l’ensemble de l’univers syriaque. Le groupe a effectué de nombreuses tournées auprès des communautés de langue syriaque en Irak et en Syrie, ainsi que dans la diaspora en Suède, en Allemagne et dans de nombreux États américains.

Rinyo a même mis en place un laboratoire de technologie à Kameshli, employant dix personnes pour les aspects techniques des applications. Non seulement Rinyo a ravivé l’intérêt pour le syriaque, mais il crée également des emplois dans un pays déchiré par la guerre où la situation économique et l’incertitude politique ont poussé de nombreux Syriens, en particulier de la minorité assyrienne, à émigrer.

Les membres de Rinyo travaillent sur un dessin animé au centre de technologique du groupe à Kameshli, Syrie (avec l’aimable autorisation de Rinyo)

Marganita Samuel, originaire de Duhok (ville du nord de l’Irak), est active au sein de Rinyo, tout comme sa sœur. Bien qu’elles aient toutes deux enseigné bénévolement le syriaque pendant des années à l’école du dimanche, elles déplorent que les professeurs de langues doivent utiliser des matériaux désuets et sans intérêt.

« Nous ne passons que deux heures par semaine à enseigner. Mais les applications Rinyo sont complètement interactives et, avec les jeux de mémoire, [les élèves] sont exposés davantage et retiennent plus », a expliqué Marganita à MEE.

Les membres de Rinyo visitent une école dans le village assyrien de Bakhtmi dans le nord de l’Irak, lors d’une tournée pour promouvoir leurs supports éducatifs (avec l’aimable autorisation de Rinyo)

Sa sœur, Ramina Samuel, secrétaire de Rinyo, en convient : « Quand nous demandons aux gens pourquoi ils ne parlent pas syriaque avec leurs enfants, beaucoup d’entre eux disent que c’est parce qu’ils ne disposent pas des ressources syriaques pour le leur apprendre. Rinyo nous aide à toucher d’autres communautés par la création de ces ressources ».

Encouragés par le succès du groupe, des Assyriens sont entrés en contact à travers le monde. Samuel a rapporté à MEE que certaines personnes envoient des berceuses que chantaient leurs grands-parents, en demandant de les intégrer dans des applications afin qu’elles puissent être préservées. Non seulement Rinyo aide les parents à transmettre leur langue, mais il les aide également à faire revivre les traditions orales qui sont menacées de disparition.

« Notre chanson ‘’Douce nuit’’ en syriaque a même été diffusée à Noël à al-Qosh, une ville assyrienne du nord de l’Irak, à quelques kilomètres de la ligne de front de Daech », a déclaré Ramina à MEE. « C’est tellement excitant ! »

Les Assyriens se rappellent du massacre de 1915

Bien qu’il y ait eu des Assyriens aux États-Unis depuis le milieu des années 1800, leur nombre a augmenté rapidement à Chicago en raison de l’instabilité qui a commencé avec l’invasion américaine de l’Irak en 2003 et s’est aggravée lorsque le groupe État islamique a envahi le nord de l’Irak en 2014.

Ce n’est pas la première fois que les Assyriens sont confronté à la violence. Leur patrie se trouve dans une région aux multiples religions, ethnies et cultures coexistant dans une riche mosaïque qui a longtemps caractérisé le Moyen-Orient. Cependant, la diversité de la région est tombée en pièces en 1915, lorsque – alors même que l’Empire ottoman commençait à s’effondrer – les autorités ont perpétré une série de massacres et de déportations qui ont culminé dans le génocide d’environ 1,5 million d’Arméniens, d’Assyriens et de Grecs.

Alors qu’on commémore généralement le génocide arménien, le massacre de 300 000 Assyriens dans ce que la communauté désigne sous le nom de Seyfo (épée) est peu connu. Le génocide a jeté une ombre depuis : la majorité des Assyriens ont fui leur pays comme réfugiés et ont rejoint des communautés en Irak, en Syrie et en Iran. D’autres ont trouvé refuge plus loin dans des pays arabes comme la Palestine ou le Liban.

Une partie de la difficulté à faire des estimations fiables des chiffres de la population assyrienne aujourd’hui est due à un différend sur la façon de les désigner. Les Assyriens sont répartis entre trois Églises : l’Église assyrienne de l’Orient, l’Église orthodoxe syrienne et l’Église catholique chaldéenne. Les groupes rejettent souvent leur identité ethnique unique et se désignent plutôt comme assyriens, syriaques et chaldéens en référence à leurs Églises.

Ces trois groupes parlent la langue syriaque qu’ils appellent soureth en syriaque ou sirianni en arabe ; ce n’est qu’en anglais qu’ils sont divisés sur leur nom.

Construire une langue unique

Pour Rinyo, le défi de la langue est complexe. Le syriaque comporte deux principaux dialectes – oriental et occidental – et la plupart des applications sont dans les deux dialectes. Mais chaque dialecte comporte de nombreux sous-dialectes, lesquels ne sont pas tous mutuellement compréhensibles, et tous ces dialectes ne sont que parlés. Il existe une version écrite classique commune, mais cette variante n’est jamais parlée, excepté dans un cadre formel.

En conséquence, les membres de Rinyo sont constamment en train de débattre des mots à utiliser dans les applications. De ce fait, ils développent une variante parlée standardisée de la langue qui n’existait pas auparavant.

Mais cette complexité n’a rien de nouveau pour eux. Ramina et Marganita, par exemple, ont grandi en parlant deux sous-dialectes orientaux très différents, l’un de Turquie et l’autre d’Iran.

« Nous avons eu du mal », a déclaré Ramina à MEE, ajoutant qu’il a fallu des années pour qu’elles soient en mesure de comprendre comment naviguer entre les deux.

« Si nous sommes coincés sur un mot quand la moitié de la population utilise un mot mais que l’autre moitié en utilise un autre, nous essayons d’utiliser les deux. Mais parfois, on découvre qu’il y a cinq façons différentes de le dire dans chaque dialecte, et dans ce cas, nous devons revenir à la version classique pour trouver un mot », a expliqué Robby Edo.

« Notre vision pour l’avenir est que nous serons en mesure d’explorer davantage les sous-dialectes et de regarder les riches traditions que nos communautés ont créées… Nous pensons que la diversité culturelle est belle », a-t-il ajouté.

Un avenir meilleur ?

En quelques années, Rinyo a réussi à revitaliser la passion de la communauté pour la préservation de sa langue, mais certains craignent que cela ne soit pas assez et survienne trop tard.

Le père Gewargis Suleiman est prêtre à la cathédrale assyrienne St George de Chicago. Auparavant, il servait l’Église en Syrie et en Irak, où il est né, mais vit à Chicago depuis 2012.

« En Irak, nous étudions la langue à l’église et parlions syriaque à la maison », a déclaré Suleiman à MEE. « Mais ici, les enfants, même ceux qui parlent la langue, se tournent vers l’anglais parce que c’est plus facile. »

Le père Suleiman a souligné que le problème plus large est le manque d’institutions communautaires solides aux États-Unis étant donné l’accent perpétuel mis sur les problèmes des pays d’origine.

« Notre peuple en Irak et en Syrie a connu beaucoup de difficultés depuis 1980. Pendant toutes ces années, nous nous sommes concentrés sur la façon dont nous pourrions aider financièrement les gens là-bas. Ainsi, tout l’argent que les gens avaient, ils l’envoyaient là-bas. Ils ne se sont jamais concentrés sur la façon de rester ensemble ici », a-t-il indiqué.

« Nous devons faire la différence entre nos luttes et leurs luttes, et prendre soin de nous-mêmes d’abord afin de pouvoir être forts pour eux aussi », a-t-il ajouté.

On ne sait pas si le succès de Rinyo sera suffisant pour assurer la survie de cette langue ancienne. Mais l’engagement à remettre en cause le statu quo est une lueur d’espoir pour une communauté qui a vécu trop longtemps dans l’ombre de sa propre extinction.

« Avec tout ce qui se passe chez nous, nous nous sentons si impuissants. Mais Rinyo est quelque chose que je peux faire pour ma communauté, ma culture et ma langue », a expliqué Ramina à MEE.

« Notre communauté est fatiguée de donner parce qu’il y a toujours une crise en cours », a-t-elle poursuivi. « Mais Rinyo est libre et notre objectif est de le diffuser aussi largement que possible. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.