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Environnement : l’inquiétante « zone morte » de la mer d’Arabie

Réchauffement climatique et pollution industrielle accélèrent l’expansion du phénomène de désoxygénation des mers et des océans. Des chercheurs s'alarment
Les incidences sur les économies, surtout dans la pêche et le tourisme, peuvent être catastrophiques. Pêcheur émirati, Golfe d’Oman, 2012 (AFP)

Dans les eaux de la mer d'Arabie, une « zone morte » sans oxygène de la taille de l'Écosse ne cesse de s'étendre et suscite l'inquiétude des scientifiques, qui estiment qu'elle pourrait être liée au changement climatique.

À Abou Dabi, Zouhair Lachkar travaille dans son laboratoire sur un modèle informatisé du golfe d'Oman, une zone de la mer d'Arabie qui borde le sultanat du même nom et l'Iran. Des images colorées en mouvement montrent les changements de température, le niveau de la mer et, surtout, les concentrations en oxygène.

Contrairement aux années 1990, lorsque les niveaux les plus bas se limitaient au cœur même de la « zone morte », à mi-chemin entre le Yémen et l'Inde, ils s'étendent maintenant bien au-delà

Ces modèles et de nouvelles recherches dévoilées cette année montrent une tendance inquiétante. La zone morte de la mer d'Arabie est la plus large au monde, assure Zouhair Lachkar, chercheur principal à l'Université NYU Abou Dabi.

« Elle commence à environ 100 mètres [de profondeur] et descend jusqu'à 1 500 mètres, de sorte que presque toute la colonne d'eau est complètement dépourvue d'oxygène », explique-t-il à l'AFP.

Zouhair Lachkar et d'autres chercheurs pensent que le réchauffement climatique entraîne l'expansion de la zone, ce qui soulève des préoccupations pour les écosystèmes et les industries locales, comme la pêche ou le tourisme.

Ce résultat a été obtenu grâce à l'utilisation de robots plongeurs déployés là où les chercheurs ne peuvent pas aller. L'opération a été menée par l'Université britannique d'East Anglia en collaboration avec l'Université Sultan Qabous d'Oman.

La situation empire

Les mesures des taux d'oxygène effectuées en 1996 avaient montré de très faibles concentrations. Mais la dernière étude réalisée en 2015 et 2016 a révélé que les niveaux avaient encore chuté.

Et contrairement aux années 1990, lorsque les niveaux les plus bas se limitaient au cœur même de la « zone morte », à mi-chemin entre le Yémen et l'Inde, ils s'étendent maintenant bien au-delà.

Le niveau d'oxygène « est partout au minimum », affirme à l'AFP Bastien Queste, qui dirige les recherches engagées par les universités britannique et omanaise. « Nos recherches montrent que la situation est pire que ce qu'on craignait, et que la zone morte est grande et continue à s'étendre. L'océan suffoque », s’était alarmé Bastien Queste suite à la publication d’une étude, avec d’autres chercheurs, en avril dernier.

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« Ce phénomène de désoxygénation, provoqué naturellement par des phénomènes météorologiques extrêmes ou des courants océaniques particuliers, a toujours existé dans l’histoire de l’océan moderne », explique le quotidien Le Monde

« Cependant, la situation empire depuis les années 1980. En 2003, un rapport de l’ONU estimait à 150 le nombre de zones mortes dans les océans, cinq ans plus tard, une étude publiée par l’Institut de sciences marines de Virginie en dénombrait plus de 400. Réparties sur 245 000 km2, celles-ci se trouvent principalement dans le Pacifique Sud, la mer Baltique, les côtes de Namibie ou encore dans le golfe de Mexico. ».

La plupart des espèces ont besoin d’une eau riche en oxygène à hauteur de 80 % – et il y a un manque dès que ce taux descend entre 1 et 30 %

En 2015, des chercheurs allemands qui avaient découvert des « zones mortes » dans l’océan Atlantique, avait alerté sur ce phénomène. L’oxygène y était présent uniquement à hauteur de 0,3 millilitres par litre d’eau. La plupart des espèces ont besoin d’une eau riche en oxygène à hauteur de 80 % – et il y a un manque dès que ce taux descend entre 1 et 30 %.

Ces chercheurs pointaient du doigt l’agriculture intensive comme cause du phénomène : « Les fertilisants agricoles, les nutriments et les matières organiques imprègnent les océans, favorisés par l’érosion des sols. Se met alors en place un véritable cercle vicieux. L’oxygène, étouffé par l’azote, devient insuffisant. Les poissons, les crustacés et les coraux ne peuvent échapper à l’asphyxie et leur décomposition amplifie le déficit en oxygène ».

Effet du réchauffement climatique

À NYU Abou Dabi, M. Lachkar explique que la « zone morte » de la mer d'Arabie semble être prise dans un cycle où le réchauffement de la mer réduit l'oxygène, ce qui à son tour renforce le réchauffement. Ceci « peut être très effrayant pour le climat », affirme-t-il.

En 2015, l'accord de Paris sur le climat a vu le monde s'engager pour réduire les émissions de CO2 dans le but d'atténuer le réchauffement de la planète. Mais le président américain Donald Trump en a retiré son pays l'an dernier. 

De Bombay, dans l'ouest indien, à Mascate, sur les rives du golfe d'Oman, plusieurs ports donnent sur la mer d'Arabie. Ces zones côtières et leurs populations seront affectées par l'expansion de la « zone morte ». Les poissons, importants moyens de subsistance pour les habitants de la région, peuvent voir leur habitat réduit. Les récifs coralliens et, par extension le tourisme, pourraient également être affectés, selon lui.

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« L'homme n'a pas inventé l'eutrophisation, la mer Morte est un exemple de ce phénomène », rappelle le journaliste scientifique Jean-Luc Goudet sur son site. « Mais les cas de ce genre ont clairement augmenté en taille et en nombre près des côtes et semblent en rapport avec l'activité humaine, industrielle et agricole. L'eutrophisation a eu de graves conséquences sur la pêche en Alaska et également en mer Baltique où les Norvégiens ont dû renoncer à pêcher le homard ».