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À Ersal, l’opération séduction du Hezbollah

Après sa victoire contre Fatah al-Cham dans la zone de l’Anti-Liban, le parti de Dieu a mobilisé les médias pour imposer sa propre grille de lecture sur sa participation au conflit syrien. Objectif : apparaître comme une force libanaise en croisade contre le terrorisme
Des combattants du Hezbollah placent des drapeaux libanais et du Hezbollah à Jurd Ersal, à la frontière Syrie-Liban, après leur victoire contre Fatah al-Cham, le 25 juillet 2017 (AFP)

JURD D’ERSAL, Liban – Le long de l’autoroute côtière où s’étire un embouteillage de plagistes fuyant la torpeur estivale de Beyrouth, des drapeaux du Liban ont été disposés de part et d’autre, séparés par des pancartes à la gloire de l’armée libanaise, qui ressassent sur des kilomètres : « Notre armée, notre puissance ». Depuis la fin de la bataille d’Ersal jeudi dernier, le Liban célèbre sa libération de la présence de centaines de combattants du groupe Fatah al-Cham (ex-Front al-Nosra, branche d’al-Qaïda en Syrie), disséminés depuis trois ans sur un territoire de 100 km² en surplomb de la ville frontalière d’Ersal.

Or, à 120 km à l’est de la côte libanaise, le long de la chaîne montagneuse de l’Anti-Liban qui sépare le pays du Cèdre de la Syrie, ce sont les combattants du Hezbollah qui ont mené l’assaut contre les caches rocailleuses des miliciens venus de Syrie, soutenus en cela par l’aviation syrienne depuis la ville de Flita, dans le Qalamoun.

Fort de sa victoire, le parti chiite a négocié la libération de cinq de ses membres détenus en Syrie contre le départ des combattants de Fatah al-Cham accompagnés de leurs familles vers la province syrienne d’Idleb. Au total, quelque 6 400 Syriens doivent quitter le Liban pour rejoindre Idleb et environ 3 000 doivent partir pour le Qalamoun. 

Le matraquage médiatique en faveur de l’armée ne peut masquer une contradiction : le Liban a recouvré sa souveraineté territoriale grâce à la branche armée d’un parti politique fondé et financé en grande partie par l’Iran, plutôt que par ses propres soldats.

Ce paradoxe n’a pas manqué de soulever un haut-le-cœur du côté du Courant du futur, mouvement du Premier ministre Saad Hariri : « L'offensive du Hezbollah n'a aucune légitimité politique ou nationale ; ce parti contribue à porter un coup au prestige de l'État libanais et à son pouvoir », a ainsi déclaré le parti sunnite libanais dans un communiqué.

Offensive médiatique

Pour éviter que ce genre de critiques ne viennent l’empêcher de transformer son succès militaire en atout politique, le Hezbollah a organisé samedi 29 juillet un convoi médiatique d’une ampleur inédite sur le territoire aride qu’il venait tout juste de reprendre aux mains de Fatah al-Cham.

L’objectif ? Faire passer un message sans équivoque, claironné à l’envie par le responsable média du parti chiite, Mohammad Afif : « Cette victoire contre les terroristes est celle du peuple libanais tout entier. Sans les désaccords politiques qui prévalent au Liban, c’est l’armée qui aurait mené cette opération ».

Après trois heures de route abrupte entre les champs d’arbres fruitiers qui faisaient jadis la fortune des habitants d’Ersal, une soixantaine de journalistes libanais et internationaux ont pénétré dans une grotte aux faux airs de Tora Bora, aux confins de Wadi al-Khayl. Cet antre, où l’émir de Fatah al-Cham au Liban, Abou Malek al-Talli, a longtemps entretenu le moral de ses troupes, vient d’être repris par le Hezbollah. Les djihadistes sont désormais à 500 mètres, de l’autre côté de l’éminence.

Creusé à l’origine par des fédayins palestiniens pendant la guerre civile libanaise, l’ensemble de galeries donne sur des espaces communs, où l’on peut imaginer le quotidien spartiate des hommes d’al-Talli : cuisine basique à l’entrée, tentes de bédouin avec de la nourriture en conserve, Corans éparpillés sur des matelas de fortune, armes légères et mortiers.

Au fond, des cellules d’un mètre sur deux : « C’est ici qu’ils ont détenu les soldats libanais et qu’ils les ont torturés », affirme un combattant du Hezbollah, en référence aux dix-sept militaires libanais kidnappés en août 2014, dont un a été exécuté et seize autres libérés en décembre 2015.

Au fond de la grotte, le parti de Dieu a improvisé une conférence de presse. Passés l’hymne libanais et celui du Hezbollah, diffusées les vidéos de soldats du Hezbollah tirant en courant dans le jurd (zone montagneuse) d’Ersal sur fond de musique de film d’action, Abou Hassan, responsable de la campagne militaire, revient en détails sur la portée stratégique de la victoire : « La bataille d’Ersal est la cinquième étape d’une opération débutée en 2014 par le Hezbollah, avec la reconquête des hauteurs du village de Britel et de la région [syrienne] de Zabadani, suivie de celle des alentours de Baalbeck, et de la reprise de la zone de Nahlé », décrit-il.

« Cette victoire contre les terroristes est celle du peuple libanais tout entier. Sans les désaccords politiques qui prévalent au Liban, c’est l’armée qui aurait mené cette opération »

- Mohammad Afif, responsable média du Hezbollah

Le leader militaire dénombre à 51 le nombre de pertes ennemies, mais garde le silence sur celles du Hezbollah. Les questions politiques ayant été mises de côté d’entrée de jeu, Mohammad Afif préfère insister sur le courage des soldats du parti de Dieu : « Nous tenons à souligner la complexité de la géographie du jurd d’Ersal, où les terroristes bénéficiaient de caches naturelles et de tunnels », dit-il en écho au commentaire d’Abou Hassan : « Nous avons repris le jurd pierre par pierre ».

Une fois épuisé le récit épique de la bataille, qui aura duré six jours, le Hezbollah déplace les journalistes vers l’un des centres d’opération du parti, où son drapeau auréolé d’une kalachnikov sur fond jaune côtoie celui du Cèdre libanais. Là encore, il s’agit de rassurer, à l’instar d’Abou Ali, qui montre la colline d’en face : « À 500 mètres, il y a un poste de l’armée libanaise. Nous avons été en coordination permanente pendant les combats. »

Puis il pointe du doigt une zone située au-delà de plusieurs carrières de pierre, l’autre ressource d’Ersal tombée en désuétude depuis trois ans : « Au-delà des carrières, Abou Malek al-Talli est regroupé avec ses combattants dans un périmètre de 5 km². Ils devraient se rendre à Idleb très bientôt, dans le cadre de négociations menées par l’intermédiaire de la Sûreté générale libanaise. Plus loin, dans le jurd de Ras Baalbeck et d’al-Qaa, c’est la zone occupée l’État islamique (EI). »

« Je parle seulement arabe. Et iranien »

Le Hezbollah va-t-il continuer sur sa lancée pour libérer le Liban de l’EI, présent dans le jurd de Ras Baalbek et d'al-Qaa ? 

Venu voir le lieu où sont tombés ses voisins en combattant pour le Hezbollah, Mohamad Obeid, analyste politique proche du parti chiite, pondère : « De Britel jusqu’à Ersal, c’est le Hezbollah qui protège la frontière. Au-delà, d’Ersal à al-Qaa, c’est l’armée libanaise. C’est elle qui doit libérer la zone de la présence terroriste. Mais le Hezbollah sera en soutien et interviendra si nécessaire », dit-il sur le tertre où a été planté une stèle en hommage aux combattants tombés pendant la bataille.

Ordre a été donné aux membres du parti de ne pas s’adresser aux journalistes. Aux pieds d’un dispensaire du Croissant-Rouge iranien, l’un d’eux botte en touche quand un journaliste lui demande s’il parle anglais : « Je parle seulement arabe. Et iranien », ajoute-t-il en riant.

L’Iran, principal soutien du parti chiite libanais, est considéré comme l’épicentre du terrorisme régional par le président américain Donald Trump. Lors de la visite du Premier ministre libanais Saad Hariri à Washington la semaine dernière, le président américain a maladroitement placé le Hezbollah parmi les terroristes combattus par le Liban, aux côtés d’al-Qaïda et de l’EI.

Interrogé sur le sujet, Mohammad Afif, le responsable média, a préféré inverser les rôles : « Le Hezbollah est en première ligne de la lutte contre les groupes terroristes, financés par les alliés régionaux des États-Unis ».

La campagne militaire et médiatique du Hezbollah à Ersal est une réponse à chaud face aux nouvelles sanctions financières annoncées par Washington contre le parti libanais, qu’il considère comme une organisation terroriste.

Après ce nouveau coup de force du Hezbollah, il sera désormais difficile pour le général américain Joseph Votel, commandant des opérations militaires américaines au Moyen-Orient, de réitérer les propos qu’il a tenus le mois dernier lors d’une visite de terrain à Ersal : « L'armée libanaise fait partie des partenaires les plus capables que nous ayons et nous sommes fiers de la soutenir en tant que seul défenseur du Liban. »

À LIRE : Après Ersal : le nouveau triangle d’influence du Hezbollah

Preuve ultime que le Hezbollah a avancé ses pions grâce à la victoire d’Ersal : le ralliement de ses ennemis. Samir Geagea, leader des Forces libanaises, parti majoritairement maronite opposé au président syrien Bachar al-Assad, a reconnu que « l’avancée du Hezbollah a eu un résultat positif parce que cela protégera les villages à proximité du jurd », tout en précisant toutefois que le Hezbollah combattait « pour protéger le régime syrien ».

De son côté, Abou Mohamad Qassem, membre de Saraya Ahl al-Cham, la brigade de l’Armée syrienne libre présente dans le jurd d’Ersal, avait déclaré à MEE avant la bataille : « Nous sommes prêts à revenir en Syrie, à baisser les armes, mais pas question de revenir sous le contrôle du Hezbollah, qui est responsable de la mort de nos proches à Qousseir et dans le Qalamoun. » La brigade rebelle vient pourtant de livrer une liste de 3 000 personnes, incluant ses combattants et leurs familles, prêtes à retourner dans le Qalamoun dans le cadre de l’accord de cessez-le-feu négocié avec le Hezbollah.