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La double vie de Brahim A. , le tueur présumé de Nice

De milieu modeste et vivant dans un quartier populaire de Sfax, Brahim A., comme beaucoup de ses amis, vivait en marge de la société. Mais, à l’extérieur de son quartier, il semblait mener une autre vie, proche des milieux salafistes
Café Kimou, un des repères de la jeunesse désœuvrée de Ennasr, où Brahim avait ses habitudes (MEE/Ons Abid)
Café Kimou, un des repères de la jeunesse désœuvrée de Ennasr, où Brahim avait ses habitudes (MEE/Ons Abid)
Par
SFAX, Tunisie

Dos à la mer, Ali, vêtu d’un burnous pour se protéger du vent froid qui se lève en ce début de soirée, plonge sa main dans un bidon pour en ressortir une bouteille en plastique remplie de « RPG », surnom donné à l’alcool « brutal » de dattes fabriqué dans le quartier. 

« En Tunisie, tout le monde a la tête en bas et les jambes en haut », philosophe le chômeur de 27 ans épris de boxe, pour expliquer à sa manière que tout marche à l’envers. « Un jour, je bois avec Brahim ; le lendemain, je prie avec Brahim. » Et le surlendemain, il apprend que son ami est le principal suspect dans l’attaque au couteau de la basilique Notre-Dame à Nice, le 29 octobre, qui a fait trois morts. 

Ironiquement, c’est à l’endroit où le bateau de l’assaillant présumé de 21 ans est parti pour l’Italie qu’Ali fait ses confidences. Comme tous les jeunes des environs d’Ennasr, quartier très populaire à l’extrême sud de l’agglomération de Sfax, Ali dépeint Brahim comme un « gars bien » selon les codes du coin : respectueux envers sa famille, notamment sa mère qu’il adorait, discret avec les inconnus, porté sur les deux-roues, les femmes, l’alcool et le cannabis. 

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Un portrait qui pourrait coller à la majorité des célibataires mâles d’Ennasr. Deux particularités tranchent néanmoins chez Brahim. Il vient d’une famille de dix enfants (sept sœurs et trois frères) originaire de la région rurale de Kairouan, à 150 km au nord-ouest de l’industrielle ville de Sfax, qui a déménagé il y a une vingtaine d’années pour tenter d’améliorer ses conditions de vie en ville. Raté. 

Le clan occupe une maison inachevée, comme toutes celles du quartier, construite sur une voie non bitumée. La mère ne travaille pas et le père s’occupe de moutons qu’il laisse, la plupart du temps, paître dans le cimetière avoisinant où des enfants s’amusent à faire des sauts périlleux avec un pneu de tracteur en guise de trampoline. 

Brahim A., qui a arrêté l’école vers 13 ans, a donc subi, au-delà des discriminations de sa condition sociale, celles de son origine campagnarde.

Une pompe à essence clandestine

Deuxième singularité, bien que souvent décrit comme naïf, le jeune homme avait réussi à monter une pompe à essence clandestine. Il gagnait donc, les derniers mois, aux alentours de 500 à 700 dinars par mois (autour de 200 euros). 

Brahim avait une bonne raison de quitter le quartier, et de se montrer sous un tout autre visage. Son commerce illégal était installé à seulement trois kilomètres de la maison familiale, le long de la très fréquentée route de Gabès, mais il s’agit d’un district plus résidentiel. 

Là, il se lie d’amitié avec un commerçant en face de sa tente qui abrite, sur un bout de trottoir, sa pompe à essence et des étagères de bidons de carburant venus en contrebande de Libye et d’Algérie. 

Pour Hassan*, le commerçant, il ne fait aucun doute que Brahim a été embrigadé par des salafistes radicaux qui venaient le voir sur son lieu de travail. Ils arrivaient en fin d’après-midi quand la circulation est la plus dense, et donc les contacts plus discrets, pour des visites rapides de quelques dizaines de minutes mais fréquentes. 

Jeunes s’amusant dans le cimetière d’Ennasr, à quelques dizaines de mètres de la maison familiale de Brahim A., l’auteur présumé de l’attaque de l’église de Nice (MEE/Ons Abid)
Jeunes s’amusant dans le cimetière d’Ennasr, à quelques dizaines de mètres de la maison familiale de Brahim A., l’auteur présumé de l’attaque de l’église de Nice (MEE/Ons Abid)

« Quand ma femme tenait la caisse, il ne payait pas et revenait me rembourser plus tard. Il partait quand il y avait des femmes un peu dénudées à la télévision. Surtout, il employait souvent le terme taghout [usurpateur qui se veut l’égal d’Allah dans le Coran] pour qualifier la police et même les pompiers », énumère le Sfaxien qui laissait sa porte ouverte à Brahim pour qu’il charge son téléphone durant la journée et qui avait accepté, en voisin, de jeter un coup d’œil à la pompe à essence de son ami à la nuit tombée.

Un jour de septembre, une cliente régulière de Brahim remarque qu’il a été remplacé, derrière la pompe, par un homme « barbu, portant le kamis des salafistes ». 

« C’est le chef de la bande qui venait voir Brahim. Il en avait peur et l’appelait ‘’notre émir’’ », raconte Hassan qui date ce remplacement du lendemain du départ de Brahim pour l’Italie. Par hasard, la femme se retrouve au même endroit quand la police débarque pour inspecter les lieux. 

Elle comprend dans le même temps que Brahim est devenu, comme tant d’autres jeunes désœuvrés, un harraga, un « brûleur de papier », autrement dit un clandestin en Europe, et qu’il est le principal accusé dans l’attentat de Nice qui a eu lieu quelques heures plus tôt. 

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Le 30 octobre au matin, Hassan constate que l’émir n’a pas sorti la pompe. Quand en fin de journée, le nom de Brahim A. est divulgué, il soupçonne que ce mystérieux personnage est mêlé à ce drame et que son protégé n’est qu’un pion. L’émir a été entendu par la police antiterroriste de Tunis avant d’être relâché pour manque de preuve directe l’impliquant dans l’attentat de Nice.

Terrés dans leur maison, les membres de la famille A. refusent catégoriquement de croire que leur frère, leur fils, ait pu commettre ces atrocités, même sous couvert de manipulation. 

Deux des sœurs confirment l’existence de cet émir : Brahim les avait prévenues par Messenger qu’un ami allait récupérer le commerce de l’essence. Mais elles assurent ne connaître ni son adresse, ni son idéologie. C’était juste une connaissance de Brahim qui, de toute façon, n’avait pas l’habitude de ramener des amis à la maison. 

« Confondu avec le vrai tueur »

La famille donne une version dans laquelle Brahim est, « encore une fois », la victime. Dans la dernière vidéo, datant de la veille de l’attaque, l’exilé se filmait à l’endroit où il a ensuite été blessé par la police, où il était hébergé, assurent les siens. 

Elle dit reconnaître formellement les escaliers du couloir de l’église où a été blessé le suspect par la police. Il n’aurait donc jamais attaqué ceux qui l’ont hébergé. Les forces de l’ordre « l’ont confondu avec le vrai tueur qui a dû s’échapper ».

« Encore une fois », car Brahim estime avoir été la victime de la police quand il avait 16 ou 17 ans. Il travaille alors dans un garage de motos. Alors qu’il s’affaire sur une machine, il a une altercation avec un homme d’une quarantaine d’années. Brahim lui enfonce le tournevis qu’il tient à la main. La police conclut à un partage de gains de loto sportif qui a mal tourné. 

L’adolescent est envoyé dans un centre pour mineurs. « À sa sortie, il a voulu reprendre son travail », raconte Lotfi, le garagiste. « J’ai refusé, pour garder ma réputation. Il avait une haine contre la police car le frère de la victime était membre des forces de l’ordre. Il pensait que c’était pour ça qu’il avait été condamné. »  

Quelque temps plus tard, il commençait à désigner les forces de l’ordre de taghout.

* Le prénom a été modifié.