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Guerre Israël-Hezbollah de 2006 : des plaies encore béantes dix ans après

Les zones sinistrées ont beau être entièrement reconstruites, les séquelles de ce conflit restent vives une décennie plus tard. Deuils, traumatismes, creusement des inégalités... des Libanais témoignent
Comme dans toutes les régions sinistrées par la guerre de juillet-août 2006 entre Israël et le Hezbollah, la maison de Ghaleb Hachem a été entièrement reconstruite, mais les séquelles psychologiques demeurent (MEE/Philippine de Clermont-Tonnerre)

13 août 2006. Après des semaines de négociations, le gouvernement israélien approuve, à son tour, la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies mettant fin aux hostilités avec le Hezbollah libanais. Le bilan est lourd : 1 200 morts côté libanais contre 43 civils israéliens tués.

Dix ans plus tard, la guerre de juillet-août 2006 reste, pour beaucoup d’habitants des zones bombardées – au Liban-Sud, dans la banlieue méridionale de Beyrouth et à Baalbeck (nord-est) – considérée comme la victoire historique de « la Résistance » contre l’incursion d’une aviation israélienne réputée redoutable.

De l'aveu même d’Eliahou Winograd, qui préside la commission d’enquête israélienne sur la guerre, 2006 a été un « grand ratage », l’armée israélienne ayant beaucoup perdu – notamment durant l'opération terrestre qui entraînera le décès de 33 de ses soldats – sans pour autant atteindre l'objectif annoncé d’un anéantissement du groupe militant libanais.

Publié en 2008, le rapport de la commission d’enquête ne fera que conforter davantage le sentiment de fierté partagé par beaucoup au Liban. « Nous sommes plus forts qu'avant 2006. Alors qu'ils prétendaient que personne n’était capable de les vaincre, les Israéliens ont montré qu'ils pouvaient aussi se soumettre », a déclaré à Middle East Eye Abbas Darwich, un commerçant libanais de la ville méridionale de Tyr dont les actifs ont été sérieusement endommagés durant la guerre. Affable, se décrivant comme « progressiste », « nationaliste » et sans affiliation politique, le cinquantenaire est convaincu qu’un éventuel nouveau conflit avec le Hezbollah serait préjudiciable à Israël.

Séquelles psychologiques

D’autres, cependant, dressent un bilan plus sombre de ces 34 jours durant lesquels les chasseurs israéliens ont effectué pas moins de 17 000 sorties aériennes. À Louaizé, un village situé à 30 km au nord-est de Tyr, dans l’arrière-pays montagneux, Ghaleb Hachem évoque l’épisode de guerre avec amertume et regret. « Pour libérer douze otages [du Hezbollah], nous avons fini par payer des milliers de morts et la destruction du pays », déplore-t-il.

Il y a dix ans, ce secouriste de la Croix rouge libanaise a perdu sa mère, sa sœur et sa fille de 12 ans pendant la guerre. Persuadé qu’« Israël ne bombarderait pas la maison d’un volontaire d’une organisation humanitaire », il choisit de ne pas partir, s’armant du drapeau libanais sur le toit de sa maison, comme pour éviter le destin qui allait l’accabler.

Le village est épargné par les frappes, jusqu’au 1er août. « En quelques secondes, un avion est passé et a largué une bombe. Je n’étais pas chez moi à ce moment-là et me suis dit que ça n’était certainement pas dans le village. J'ai accouru et vu la maison totalement détruite. Mon fils de 16 ans et ma femme étaient blessés. Nous n’avons trouvé aucune trace de ma fille, de ma sœur et de ma mère. Elles sont mortes ensevelies sous les décombres. Deux jours plus tard, des hommes restés au village m’ont appelé en me disant qu’ils avaient récupéré des restes de corps et des cheveux », se souvient le père de famille, les larmes aux yeux et la gorge serrée.

Lorsque sa femme entre pour servir le café, il s’interrompt, la suit du regard et reprend. « Elle ne sait pas que l'on n’a pas retrouvé le corps de sa fille », lâche-t-il une fois qu’elle a quitté la pièce. Si le modeste immeuble de trois étages a été rapidement reconstruit par l’État libanais, la joie de vivre, elle, n’est jamais vraiment revenue dans le foyer.

« Nous sommes encore sous le choc. Mon fils devait passer le brevet, il ne l'a pas eu. Il a essayé de poursuivre ses études, il a travaillé dans quelques hôtels de Beyrouth mais rien n’a marché […] Mon épouse, quant à elle, ne s’en est jamais remise », témoigne–t-il.

Entre deuil et traumatismes, la guerre de l’été 2006 a précipité de nombreux habitants dans une profonde détresse que les années sont à peine parvenues à apaiser. Oum Ali évoque ainsi le calvaire de sa belle-sœur, qui a perdu trois de ses quatre enfants dans le bombardement de leur immeuble à Chiah, un quartier de la banlieue sud de Beyrouth.

« Elle et son mari sont complètement déprimés. Nous essayons de les soutenir chaque jour pour qu’ils continuent à vivre », confie-t-elle, avant de lancer sur un ton à la fois impuissant et résigné : « Que peut-ton faire de plus ? Quand on doit mourir, on doit mourir. C’était leur sort ».

Dans le salon de la maison familiale de Ghaleb Hachem, une photo et quelques affaires en souvenir de Hanadi, morte à 12 ans dans un bombardement israélien (MEE/Philippine de Clermont-Tonnerre)

Si, dans la société libanaise, la dimension psychologique de ce conflit éclair reste largement minimisée, voire taboue, certains partisans du Hezbollah préférant mettre en avant la fierté d’avoir un fils, un époux ou un père « martyr », la guerre de l’été 2006, tout comme aujourd’hui le conflit syrien dans lequel des milliers de combattants du Hezbollah sont impliqués, a sérieusement éprouvé le moral de la population des zones chiites qu’il contrôle.

Intervenus dès la fin de la guerre dans les régions du Sud, les membres de l’Association pour la protection des enfants de guerre (APEG) ont pu constater l’impact des violences sur la psychologie de certains habitants désormais atteints de troubles anxieux, de pertes de mémoires, d’énurésie ou encore de dépression sévère.

« Les adultes ne parviennent plus à mener une vie professionnelle normale tandis que chez les enfants, on observe des répercussions directes sur la scolarité », explique à MEE Myrna Gannagé, fondatrice de l’association et chef du département de psychologie à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth.

Face à l'ampleur du problème, « l’autorité de la Santé au sein du Hezbollah aurait érigé des unités de soutien aux personnes souffrant de troubles psychologiques », affirme une source souhaitant garder l'anonymat. Les délinquants représenteraient en réalité une grande partie des personnes prises en charge. « La majorité des cas d'agression et de vols ont désormais lieu dans la banlieue sud », poursuit cette même source qui évoque une montée en flèche de l'insécurité, de la drogue et de la prostitution dans le fief du Hezbollah depuis 2006.

Une campagne de reconstruction controversée

Pour le journaliste Moustapha Fahs, fils du dignitaire religieux Hani Fahs, une figure phare du courant chiite démocratique, les conséquences du conflit et des années post-guerre sur le tissu social de la communauté à laquelle il appartient sont désastreuses, et pas uniquement du point de vue des séquelles psychologiques. Les milliards de dollars injectés par l’Iran pour la reconstruction des régions sinistrées ont, martèle cet opposant au Hezbollah, engendré d’importantes inégalités socio-économiques parmi la population.

« De gros intérêts privés sont entrés en jeu […]. Le parti s’est transformé en État-providence où les gens ne travaillent plus. […] On a assisté à l’émergence d’une classe de nouveaux riches. La catégorie qui avait le plus payé de son sang s’est finalement retrouvée la plus frustrée », indique-t-il à MEE dans un café de Beyrouth.

La vaste campagne de réhabilitation menée par la formation chiite après le conflit est en effet loin de faire l’unanimité, y compris parmi les sympathisant du Hezbollah. C’est le cas de Khodr (le nom a été changé), qui a pris la fuite avec sa famille quand les premiers missiles ont commencé à s’abattre sur leur maison à Baalbeck, dans le nord de la plaine de la Békaa.

« À la fin de la guerre, personne n’est venu nous voir. Ceux qui ont reçu le plus d’argent étaient les plus proches du parti. […] Certains soudoyaient même les inspecteurs pour obtenir les 12 000 dollars promis aux sinistrés », s'indigne ce sympathisant du Hezbollah de 29 ans.

« À partir de 2006, on a commencé à voir des voitures de luxe dans la banlieue sud de Beyrouth », ironise-t-il.

Avec l’argent qui coulait à flots, « beaucoup de gens ont oublié, surtout ceux qui n’ont pas été directement touchés par la mort d’un proche », constate pour sa part Ghaleb Hachem. « Bien sûr, il y a aussi l’habitude, le fait d’être accoutumé aux cycles de violences », poursuit l’homme qui, comme tout habitant du Liban du Sud de sa génération, a vécu la guerre civile libanaise (1975-1990) puis l’occupation israélienne (1982-2000).

« En tant que secouriste, j’ai vu et senti la douleur de beaucoup de victimes, et celle de leurs proches. Désormais, je me pose des questions sur le sens ou plutôt l’absence de sens de toutes les guerres qui ont ponctué l’histoire de l’humanité. »