Aller au contenu principal

Black Lives Matter : les Israéliens d’origine éthiopienne comparent leur lutte à celle des Afro-Américains

Bien que son histoire soit très différente de celle des noirs en Amérique, la communauté éthiopienne d’Israël est elle aussi victime de la brutalité policière et du racisme
Des Israéliens d’origine éthiopienne manifestent le 8 juillet 2019 à Tel Aviv après la mort de Solomon Teka, un jeune noir tué par un policier (AFP)
Par
TEL AVIV, Israël

Les manifestations au nom de Black Lives Matter qui ont vu le jour aux États-Unis et à travers le monde après le meurtre choquant de George Floyd par un policier américain ont relancé les discussions sur le racisme et les discriminations contre les noirs dans de nombreux pays, y compris en Israël.

« Il y a quelque chose de mondial au sujet de la peau noire – comme une guerre contre l’apparence des noirs dans ce monde », lance à Middle East Eye Zahudito Yosef Seri, une mère éthiopienne vivant à Ashdod, en Israël.

EN IMAGES : L’interminable errance des migrants africains en Israël
Lire

« La société fait vivre aux gens de cette couleur de peau des expériences désagréables et elle est incapable d’accueillir des personnes différentes. »

Zahudito Yosef Seri confie que les manifestations qui ont eu lieu par le passé en Israël et les récents développements aux États-Unis ont fait naître en elle un puissant sentiment d’identification avec les autres noirs, quel que soit le lieu où ils vivent.

Près d’un an s’est écoulé depuis la dernière vague de manifestations de la communauté éthiopienne en Israël après la mort de Solomon Teka, un jeune noir de 18 ans tué par la police.

Or, plusieurs Israélo-Ethiopiens expliquent à MEE que bien que le discours public et la sensibilisation à la question de la violence policière contre leur communauté – et d’autres communautés noires en Israël – se soient quelque peu renforcés, le racisme continue de se répandre de manière toujours aussi intense sous la surface.

Protestations contre les violences racistes

Solomon Teka a été abattu d’une balle dans le dos par un policier le 30 juin 2019. Ce dernier, qui n’était pas en service au moment des faits, a affirmé qu’il tentait de mettre fin à une bagarre entre jeunes lorsque l’incident a eu lieu.

La mort du jeune homme a déclenché une série de manifestations à travers Israël, durant lesquelles les artères principales du pays ont été bloquées et la circulation a été fortement perturbée. Si une poignée de voitures ont été saccagées et des actes de vandalisme observés de manière sporadique, la plupart des protestations étaient clairement non violentes.

« Le racisme dissimulé est encore pire maintenant, tout le monde prend des précautions, comme s’ils marchaient sur des œufs »

- Zahudito Yosef Seri, Israélienne d’origine éthiopienne

En plus de déplorer la mort de Teka, les manifestants, pour la plupart éthiopiens, ont dénoncé les discriminations plus larges subies par les membres de leur communauté lors d’interactions avec la police israélienne – lesquelles conduisent trop souvent à la mort gratuite de jeunes Israéliens à la peau noire.

La communauté éthiopienne représente une infime minorité en Israël, avec ses 150 000 membres qui constituent moins de 2 % de la population, selon une étude du Bureau central des statistiques israélien en 2019. En comparaison, les noirs représentent près de 13 % de la population américaine.

Les juifs d’Éthiopie ont commencé à immigrer en Israël en grand nombre au milieu des années 80, dans le cadre de l’opération Moïse. Et la communauté se plaint depuis de nombreuses années de ne pas être traitée sur un pied d’égalité par les autres juifs israéliens.

Teka était le onzième Israélo-Éthiopien tué par la police au cours des vingt dernières années.

Zahudito Yosef Seri estime que le racisme virulent qu’elle a vécu en Israël n’a fait qu’augmenter depuis les manifestations de l’année dernière. « Le racisme dissimulé est encore pire maintenant, tout le monde prend des précautions, comme s’ils marchaient sur des œufs », relève-t-elle.

Daniel Ishtah, un ancien officier de police devenu chef d’entreprise, raconte qu’il a quitté son emploi d’enquêteur après avoir réalisé qu’il ne serait jamais promu de la même manière que ses collègues blancs.

Préoccupé depuis longtemps par le traitement réservé par la police à la communauté éthiopienne d’Israël, il dit que la mort de Teka a été la goutte de trop, et qu’il observe avec inquiétude l’évolution de la situation aux États-Unis.

Les Israéliens noirs promettent une intifada contre le racisme
Lire

« Cela m’a profondément affecté et a accru mon implication sur les réseaux sociaux et dans les actions de sensibilisation », indique-t-il à MEE.

David, un fonctionnaire de 34 ans qui a requis l’anonymat, observe pour sa part des différences entre les manifestations en Israël et aux États-Unis.

« Là-bas, les manifestations sont beaucoup plus dures. Vous ne pouvez pas les comparer aux nôtres. Nous nous sommes essentiellement limités à bloquer les autoroutes et à stopper le trafic à travers le pays. Ce n’est rien comparé à tous les dégâts et les pillages qu’il y a là-bas », estime-t-il, tout en ajoutant : « Les Afro-Américains ont été esclaves pendant 400 ans. Pourquoi leurs protestations surprendraient-elles quelqu’un ? »

Daniel Ishtah pense lui aussi que les manifestations aux États-Unis sont plus violentes que celles qui ont eu lieu en Israël en 2019, sans toutefois exprimer de critiques à l’égard des manifestants américains.

« Les manifestations de notre communauté sont, elles aussi, perçues comme violentes, mais s’il vous plaît, veuillez comprendre une chose : ce sont des manifestations contre la police, en tant qu’entité censée nous protéger [mais qui ne le fait pas]. Quelle alternative avons-nous ? »

Un passé différent, un présent commun

Malgré les similitudes, Ishtah estime que la lutte des noirs américains n’est pas identique à celle des Israéliens d’origine éthiopienne.

« Les Éthiopiens [en Israël] ne se considèrent pas comme des Africains parce que notre judaïsme et nos traditions juives sont très forts », souligne-t-il. « Beaucoup de gens – moi y compris dans une certaine mesure – font une distinction entre les noirs aux États-Unis et nous ici. »

Zahudito Yosef Seri explique quant à elle que si les Éthiopiens en Israël se considèrent comme différents des noirs aux États-Unis, c’est parce que leur histoire diffère totalement.

La terre promise interdite aux réfugiés africains
Lire

« Notre destin commun est lié à notre couleur, pas à une histoire commune », déclare-t-elle. « Ce sont d’anciens esclaves amenés aux États-Unis sous la contrainte. Alors que nous, nous sommes venus en Israël à cause du sionisme. »

Selon Daniel Ishtah, la génération des Éthiopiens arrivés en Israël à l’âge adulte, motivés par le sionisme, est moins intéressée par les événements à l’étranger et ne perçoit souvent aucun lien avec les événements en Israël.

« Les personnes âgées disent généralement que c’est terrible mais que cela se passe très loin et que nous avons nos propres problèmes. »

Son avis est partagé par Malkamo Zaro, un habitant de Rishon LeZion, dans le centre d’Israël.

Certes, l’homme de 57 ans estime que les manifestations aux États-Unis sont complètement justifiées et résultent d’un racisme similaire à ce que lui, sa famille et ses amis vivent ici, mais il préfère rester concentré sur les efforts visant à changer la société ici en Israël. « Je me soucie du peuple d’Israël », dit-il. « Je me fiche de ce qui se passe dans d’autres pays. »

Hypocrisie

David, qui travaille pour l’un des services de sécurité israéliens, évoque une différence supplémentaire entre les manifestations en Israël et aux États-Unis.

« Ce qui est bien là-bas, c’est que tout le monde sort pour manifester, blancs et noirs confondus », note-t-il. « Ici, c’est juste nous, 20 000 ou 30 000 personnes qui protestent contre le meurtre d’un Éthiopien par la police. Nos partenaires dans cette vie, dans cette société, restent chez eux et regardent [les manifestations] à la télévision, sans venir voir ce qui se passe dans la rue. »

« Ici, la police agit comme si elle était sur un stand de tir, comme si elle apprenait à tirer en prenant nos corps pour cible. Ce qu’ils font ici aux Éthiopiens est vraiment un Holocauste »

- Malkamo Zaro, Israélien d’origine éthiopienne

Zahudito Yosef Seri abonde dans son sens. « Dans les manifestations à l’étranger, vous ne voyez pas que la couleur noire. Il y a des manifestants de toutes les races. Il me semble que la société là-bas en a assez du racisme. »

Daniel Ishtah dénonce en outre le discours publique et médiatique en Israël ces derniers jours.

 « Il est hypocrite que des gens comme [le mannequin] Bar Refaeli défendent [les manifestations] qui se déroulent aux États-Unis alors que nous souffrons ici depuis 20 ou 30 ans », s’insurge-t-il. « [Israël] est une nation d’immigrés venus de pays arabes et du Maghreb et qui ont subi le racisme. Et maintenant, ce sont eux les racistes ! » 

Malkamo Zaro fait valoir que la situation pour les noirs est bien pire en Israël qu’aux États-Unis – ce qu’il attribue à la petite taille de la communauté, à son manque de poids politique et de représentation aux positions de pouvoir.  

« Ici, la police agit comme si elle était sur un stand de tir, comme si elle apprenait à tirer en prenant nos corps pour cible. Ce qu’ils font ici aux Éthiopiens est vraiment un Holocauste. Cela me fait vraiment mal », confie-t-il.

La dernière vague de manifestations en Israël s’était terminée par une série d’arrestations de manifestants et aucun changement substantiel de la part de la police. Si les policiers israéliens sont désormais tenus de porter des caméras corporelles, dans la pratique, celles-ci sont généralement éteintes ou ne fonctionnent pas, et ce qui est filmé n’est jamais rendu public.

Par ailleurs, ces mêmes médias qui critiquaient sévèrement les manifestants éthiopiens l’année dernière expriment aujourd’hui leur soutien au mouvement de protestation aux États-Unis – tandis que le racisme en Israël, qu’il soit manifeste ou caché, sévit toujours.

Traduit de l’anglais (original).