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À Istanbul, le monde de l’armement rejoint celui de la géopolitique

Les bouleversements militaires et les alliances changeantes ont impacté aussi bien la nature de l’armement que le casting des exposants du salon international de l’armement d’Istanbul
Lors de la précédente édition du salon international de l’armement d’Istanbul, en 2017 (AFP)
Par
ISTANBUL, Turquie

Le salon international de l’armement d’Istanbul (IDEF), qui s’est tenu entre le 30 avril et le 3 mai, a été cette année un parfait miroir des troubles géopolitiques que connaît la région depuis quelques années.

On a pu y voir des signes du bouleversement des jeux d’alliances et de l’apparition de nouveaux acteurs au Moyen-Orient.

On a aussi constaté le changement de perception des clients, beaucoup plus intéressés par l’industrie militaire turque dont les équipements ont connu le feu des combats ces cinq dernières années. 

Explosion du chiffre d’affaires de l’industrie militaire turque

Les Turcs ont aussi fait face à une nouvelle menace, complexe et hybride, dans un environnement saturé d’ennemis et d’observateurs attentifs, où le risque de provoquer un conflit majeur, impliquant des acteurs – Russie, Israël, États-Unis – bien plus compliqués à gérer qu’une guérilla séparatiste ou le groupe État islamique (EI).

L’intensité et la barbarie des combats ont changé la perception qu’avait l’armée turque de ses soldats

L’intensité et la barbarie des combats au sol ont aussi changé la perception qu’avait l’armée turque de ses soldats, par le passé considérés comme de la chair à canon, et qui aujourd’hui peuvent faire pencher la balance de l’opinion publique.

Cette évolution de l’industrie de défense turque se traduit par l’explosion du chiffre d’affaires des quatre plus grandes entreprises dans le domaine : Turkish aérospace industry (TAI) pour l’aviation, Roketsan pour les missiles et les roquettes, Havelsan pour les systèmes d’information et de simulation et Aselsan, qui domine le marché des instruments de précision, de communication et d’armes moyennes robotisées.

Aselsan a par exemple vu son chiffre d’affaires passer de 1,2 à 1,8 milliard de dollars en 2018. Pour donner un ordre de grandeur du rythme de production, l’entreprise produit et vend 100 tourelles téléopérées, comprenant une mitrailleuse, un système de caméra et un système robotisé, chaque mois.

Ce rythme de production unique au monde couvre à peine la demande nationale.

Nouveaux conflits, nouvelles technologies militaires

Mais c’est surtout dans le domaine des armes antidrones que l’entreprise se fait remarquer. Avec une gamme complète pour détecter et neutraliser les drones de tailles diverses, y compris en leur tirant dessus avec un rayon laser à haute énergie, ces systèmes ont fait leurs preuves en Irak, Syrie et Turquie.

La miniaturisation aidant, ces systèmes ressemblent de plus en plus à de simples fusils et peuvent être utilisés par de simples soldats.

Autre innovation introduite par Aselsan ces dernières années dans l’armée turque : un système de défense de périmètres et de frontières totalement automatisé. 

En somme et avec un minimum de personnel engagé, ce système superpose une multitude de détecteurs de présence, micros, radars terrestres permettant d’identifier une silhouette humaine à cinq kilomètres et de caméras thermiques et infrarouges.

Il intègre aussi des obstacles physiques empêchant l’intrusion, à l’instar des clôtures électrifiées ou même des tourelles armées robotisées, dirigées à partir de bunkers, à des dizaines de kilomètres de là. 

Soldats turcs à la frontière entre Turquie et Syrie, en octobre 2017, près de Reyhanlı (Hatay) (AFP)

L’intervention se fait directement par l’envoi de patrouilles ou bien en tirant directement sur les cibles une fois identifiées comme hostiles.

Cette technologie a permis à la Turquie d’établir des bases sécurisées dans le nord de l’Irak et en Syrie et de sécuriser ses frontières avec ces deux pays.

Loin dans le futur, l’industrie militaire turque réfléchit déjà aux nouveaux concepts de combats et aux besoins auxquels elle devra faire face.

Armer le combattant du futur 

Pour les combats urbains, les ingénieurs de Roketsan ont imaginé des missiles pouvant être tirés à partir d’un simple fusil. D’un calibre de 40 mm seulement ces micro missiles, taillés pour la guerre urbaine sont dirigés au laser.

De son côté, Aselsan propose un système de combattant du futur, avec des communications intégrées, un ordinateur embarqué, des lunettes intelligentes et un exosquelette qui permet au soldat de transporter des charges plus lourdes et parcourir de plus grandes distances sans efforts.

Les industriels turcs réfléchissent également à concrétiser l’intégration de plateformes mobiles électriques dans leur gamme militaire.

Par souci d’économie et de discrétion, de nombreux constructeurs proposent des motorisations électriques ou hybrides, à l’instar de FNSS, Otokar et Aselsan dont les systèmes ont souvent été adaptés au marché civil. 

La Turquie payant son soutien au Qatar perd les énormes marchés que représentaient l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis

La présence internationale à l’IDEF a été moins importante qu’en 2017. La Turquie payant son soutien au Qatar perd les énormes marchés que représentaient l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis et donc, la dizaine d’exposants venant de ces deux pays.

Par jeux d’alliances interposées, on a constaté le recul de l’industrie ukrainienne très proche de l’Arabie saoudite et dépendante de son financement.

L’ombre des sanctions américaines plane sur le salon

En 2017, l’Ukraine disposait de deux pavillons et une exposition de la joint-venture ukraino-saoudienne de montage d’avions Antonov. 

Turquie-Russie : un rapprochement qui pourrait isoler Ankara
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Cette année, il n’y a que l’organisme d’exportation d’armes Spetstechnaeksport qui dispose d’un stand.

En revanche, et contrairement à la précédente édition qui avait eu lieu pendant le pic des rivalités russo-turques, l’IDEF 2019 a vu revenir le pavillon russe avec la présence de Rosoboronexport, la centrale gouvernementale russe d’exportation d’armes.

L’affaire du blocage de l’exportation des chasseurs furtifs américains F-35 à la Turquie a plané sur le salon. 

Bien que de nombreuses entreprises américaines étaient présentes, aucune n’a exposé de pièces ou d’équipements liées à l’avion qui fait polémique.

La Turquie étant partenaire du projet, ce sont ses entreprises qui ont présenté les produits liés à ce projet. Essentiellement des bombes et des missiles allant dans l’appareil furtif. 

Pour rappel, la Turquie qui a opté pour le système de défense anti-aérien russe S400, se heurte à un embargo à peine voilé des États-Unis, qui refusent de livrer les deux premiers exemplaires de l’avion F-35 à Ankara, bien qu’ils soient opérationnels depuis plusieurs mois.