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La difficile dépénalisation de l’homosexualité au Liban

À l’heure où plusieurs pays du Moyen-Orient punissent toujours l’homosexualité de la peine de mort, le Liban fait figure d’exception en commençant à la décriminaliser. Mais sous un apparent progressisme, les résistances sont fortes. Et les discriminations vives
Un couple homosexuel marche dans la capitale libanaise Beyrouth (MEE/Grégory Demarque)
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BEYROUTH, Liban

Après une matinée de pêche sur le port de Byblos, Elie et Charbel décident de prolonger leur flânerie quelques heures supplémentaires dans les allées du parc du Wagon, les jardins publics de la cité phénicienne.

En couple depuis six mois, les deux jeunes hommes ne cherchent pas à dissimuler leur relation mais sont conscients de ne pas avoir le droit de s’afficher en public. L’homosexualité est toujours considérée comme un crime au Liban, où l’article 534 du code pénal punit d’un mois à un an d’emprisonnement et jusqu’à 650 dollars d’amende les relations « contre-nature ».

« Nous ne nous embrassons pas dehors mais nous pouvons quand même nous promener. Il y a peu de chances que l’on vienne nous chercher ici pour nous juger ! », glisse Charbel, une fois assis sur un des bancs du parc.

Vers une dépénalisation de l’homosexualité

Considéré comme un des pays les plus libéraux du monde arabe, le Liban a ouvert la voie à la décriminalisation de l’homosexualité. Ces dix dernières années, sept décisions de justice ont acquitté des citoyens accusés de rapport sexuels « contre-nature ».

Début avril, le procureur militaire du Liban, Peter Germanos, a pour la première fois rejoint la tendance amorcée dans le civil en décembre 2009 par le juge pénal de Batroun, Mounir Sleiman, en refusant de délivrer des mandats d’arrêt à l’encontre de quatre soldats poursuivis pour homosexualité.

« C’est une avancée mais je ne saute pas au plafond pour autant ! », réagit Elie. « Cela ne change rien à notre situation, nous sommes toujours marginalisés ».

« C’est trop dur de continuer à vivre ici, on nous dit à longueur de journée qu’on va brûler en enfer, et que nous sommes l’incarnation du pêché »

- Elie, 28 ans

À 28 ans, Elie vient tout juste de faire son coming-out. Après de nombreuses années de déni, le jeune homme a finalement accepté son orientation sexuelle et l’a annoncée à sa famille et à ses proches. Mais depuis, de nombreuses personnes lui ont tourné le dos ou se montrent méfiantes à son égard.

« Mon frère ne l’accepte pas et ma sœur, elle, ne me laisse plus seul avec ma nièce. Elle a peur que je l’abuse sexuellement », regrette le jeune homme.

Au travail, Elie s’est livré à un seul de ses collègues policiers qu’il considérait comme un ami mais il est persuadé d’avoir été trahi et s’inquiète pour son avenir.

« C’est risqué, je suis en danger », déclare-t-il. « Plus personne ne m’adresse la parole et ne veut dormir dans la même pièce que moi lorsque je suis de permanence, comme s’ils avaient peur que je leur saute dessus dans leur sommeil. C’est dur, je suis tout le temps raillé, dévisagé et traité de tapette. »

Au-delà des insultes, le jeune officier de police craint aujourd’hui que sa hiérarchie apprenne son homosexualité et décide de le poursuivre pénalement. « C’est bien, cette prise de position du juge Germanos, mais c’est de la propagande ! », lance Charbel, son petit ami. « Qu’est-ce que ça change au final ? En coulisses, nous sommes toujours autant discriminés ».

Un profond conservatisme sous une apparence libérale

« La société libanaise est comme un gâteau à la crème », explique à MEE le juge Germanos. « Il y a une première couche d’apparence tolérante et ouverte, comme le premier étage mou et onctueux de la pâtisserie, puis vient le cœur, beaucoup plus dur et réfractaire. »

Au lendemain, début avril, de sa décision d’annuler les charges d’accusation d’actes sexuels « contre-nature » qui pesaient contre quatre soldats, le procureur militaire du Liban a fait face à une levée de boucliers.

Le Conseil des oulémas a dénoncé une mesure « dangereuse, vicieuse, susceptible d’encourager la pornographie et d’attirer la colère de Dieu », tandis que sur les réseaux sociaux, Peter Germanos, marié et père de famille, a été personnellement taxé d’homosexualité et accusé de « pervertir la société ».

Des militants participent à une manifestation devant le commissariat de police de Hbeich, à Beyrouth, pour exiger la libération de quatre femmes transsexuelles, le 15 mai 2016 (AFP)
Des militants participent à une manifestation devant le commissariat de police de Hbeich, à Beyrouth, pour exiger la libération de quatre femmes transsexuelles, le 15 mai 2016 (AFP)

« Le Liban est une société très compliquée », poursuit le magistrat. « Sous d’apparentes et superficielles libertés, les lois, communautaires, restent très rétrogrades ».

Le droit de la famille, à titre d’exemple, n’est pas régi par l’État mais par les tribunaux confessionnels des dix-huit religions qui cohabitent dans le pays. Résultat : pour tout ce qui concerne le mariage, les enfants, l’héritage ou encore le divorce, les Libanais restent soumis au texte sacré de leur religion.

« La mentalité arabe est homophobe », accuse Bertho Makso, cofondateur de l’ONG de défense des droits LGBT Proud Lebanon. « Il y a cette image de l’homme fort et viril ; s’il ne l’est pas, il est qualifié de gay ».

Des discriminations quotidiennes

L’activiste libanais fait état au quotidien d’intimidations, de moqueries, de harcèlements, d’humiliations, de licenciements abusifs et d’arrestations arbitraires. Il n’existe pas de statistiques officielles sur le nombre de jugements rendus en vertu de l’article 534 au Liban, mais l’homosexualité y est toujours source de condamnations.

Ahmad, 33 ans, a ainsi passé deux mois derrière les barreaux à cause de son orientation sexuelle en 2017. Avant de recevoir son jugement, le jeune homme avait été détenu dix jours dans la prison beyrouthine de Hbeich, où il dit avoir été victime de violences de la part des autorités.

« Ils m’ont frappé et insulté », confie-t-il. « Il y avait du sang partout dans la pièce. Comme je suis séropositif, je leur ai dit de faire attention à ne pas se faire contaminer. Ils ont alors remplacé les coups de poing par des décharges électriques. »

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Charbel corrobore ces accusations. « Ils sont encore plus sévères avec les militaires », s’inquiète le jeune homme, qui a conseillé à son petit ami de démissionner. « Ils ne peuvent pas accepter que tu sois gay et policier, pour eux, c’est une offense. »

Depuis qu’il a fait son coming-out, Elie estime être victime de harcèlements. Il a été affecté dans un commissariat de la capitale, située à une quarantaine de kilomètres de son précédent lieu de travail, et placé quatre jours en détention pour n’avoir pas répondu à ses obligations professionnelles.

« On m’avait confié deux missions à remplir le même jour au même moment, je n’ai pas la faculté de me dédoubler, je n’ai pas pu le faire mais j’ai quand même été puni », déplore-t-il.

« Je ne peux continuer dans ces conditions, plusieurs de mes collègues m’ont conseillé de partir avant qu’il ne soit trop tard, ils m’ont fait comprendre que je n’avais plus ma place dans la police ».

Elie les a entendus. Le jeune homme compte quitter son poste d’ici à la fin du mois de mai.

Une abrogation de la loi pour faire bouger les lignes

D’après Bertho Makso, seule une abrogation de l’article 534 du code pénal pourrait bouger les lignes au Liban. « Les mentalités n’évolueront qu’à travers la législation », assène le cofondateur de Proud Lebanon. « On ne peut pas compter seulement sur son interprétation par les juges, qui auront toujours des avis divergents. »

« Je doute que la situation évolue, le poids des religions et des milieux ultra-conservateurs est beaucoup trop fort »

- Peter Germanos, procureur militaire du Liban

Le procureur militaire Peter Germanos a justifié début avril son refus d’instruire le dossier des quatre militaires par une lecture textuelle de l’article 534 qui, d’après lui, reste évasif sur la définition des « relations contre-nature » incriminées.

« Faux », fustige son homologue le cheikh Mohammed Nokary. « La loi n’est pas du tout ambigüe, la nature de telles relations est très claire dans nos sociétés orientales. » D’après cet ancien directeur de Dar el-Fatwa, la plus haute autorité sunnite du pays, le juge Peter Germanos a été victime de pressions de la part de lobbies européens.

Pour lui, l’homosexualité n’a pas vocation à être décriminalisée au Liban. « C’est impossible, ce n’est pas dans nos mœurs et surtout, ce problème ne concerne qu’une infime partie de la population libanaise, de l’ordre de 0,10 % », poursuit-il.

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Dans une société régie par la religion et basée sur un système politique confessionnel, les résistances restent très fortes. « Je doute que la situation évolue, le poids des religions et des milieux ultra-conservateurs est beaucoup trop fort », estime Peter Germanos. « L’homosexualité restera tolérée dans certains milieux sans jamais être acceptée. »

Isolés dans ce qu’ils appellent une « zone grise », à mi-chemin entre la tolérance, le rejet et l’illégalité, Elie et Charbel ne nourrissent plus d’espoir dans leur pays. Las, ils veulent demander l’asile en Europe, dans un pays qui les acceptera tels qu’ils sont. « C’est trop dur de continuer à vivre ici, on nous dit à longueur de journée qu’on va brûler en enfer, et que nous sommes l’incarnation du pêché », regrette Elie.