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La guerre du Hezbollah à Alep : la victoire à tout prix, y compris la mort de civils

Des commandants du « parti de Dieu » rencontrés par MEE ont expliqué qu’ils s’étaient préparés à perdre jusqu’à 10 000 combattants pour conquérir Alep et ont justifié la mort de milliers de civils
Des commandants du Hezbollah affirment que des dizaines de milliers d'hommes ont été formés au cours des cinq dernières années (AFP)

DAHIEH, Liban – C'était une bataille comme aucune autre livrée par le Hezbollah. Ses commandants avaient reçu l'ordre de capturer Alep à tout prix et se sont dirigés vers la ligne de front en préparant leurs troupes au martyre.

Quand la ville syrienne est finalement tombée il y a deux mois, le mouvement de guérilla libanais s'est retrouvé à jouer le rôle d'une armée d'occupation, contrôlant de vastes étendues d'un paysage urbain bouleversé, justifiant son rôle dans la mort de milliers de civils et maintenant les alliances fragiles qui entourent le président syrien Bachar al-Assad.

Middle East Eye a pu rencontrer des commandants du Hezbollah à Dahieh, le bastion libanais du groupe. Ils ont décrit leur rôle et expérience sur le champ de bataille et expliqué les conséquences de leur implication en Syrie pour l'avenir de l'organisation.

« Avant la bataille, le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, avait ordonné à 200 de ses commandants militaires de capturer la ville en menant une bataille rapide, même si cela signifiait la perte de 10 000 hommes », a déclaré l'un des commandants, surnommé Abou Ali.

Et les combattants étaient prêts à répondre à l'appel : « La mort est le plus grand cadeau que Dieu puisse me faire », a déclaré Abou Ali. De nombreux combattants du Hezbollah avaient déjà perdu la vie en Syrie.

Funérailles d’un combattant du Hezbollah mort dans la bataille d’Alep (AFP)

À la fin, cependant, Abou Ali a expliqué que ses combattants n’avaient pas eu grand-chose à faire.

« Nous avons augmenté la pression sur les terroristes en réduisant lentement le territoire qu'ils détenaient », a-t-il précisé. « Nous avons travaillé directement avec les Syriens, les Iraniens et les Russes. »

« Mais à la fin du siège, les affrontements ont diminué et il n'y avait pas de véritables combats à Alep ; en raison de l'accord russo-irano-turc, l'opposition n'a pas résisté beaucoup au cours des derniers jours. »

Pour le Hezbollah, aucune distinction ne doit être faite entre l'opposition politique, les rebelles, l'État islamique et le Front al-Nosra, l'affilié d'al-Qaïda maintenant connu sous le nom de Jabhat Fatah al-Sham.

« Toute l'opposition syrienne est terroriste » - Abou Ali, commandant du Hezbollah 

« Toute l'opposition syrienne est terroriste », a affirmé Abou Ali. « Ne visitent-ils pas Tel Aviv ou les capitales du Golfe ? »

Les combattants du Hezbollah se sont déplacés à travers les zones rebelles en trois vagues, a-t-il expliqué – une équipe offensive pour sécuriser la zone, suivie par une équipe de déminage et enfin une équipe de « tatbit » (stabilisation), qui pourrait rester dans des lieux stratégiques de la ville entre deux mois et deux ans.

« Le Hezbollah opère là-bas non seulement en tant que force de guérilla, mais aussi en tant qu’armée conventionnelle », a-t-il résumé, ajoutant que ses hommes étaient formés aux armes iraniennes les plus récentes, y compris le missile antichar Toophan, le Karrar (« buteur »), des drones armés et des missiles à guidage infrarouge.

Avec la prise d'Alep, le Hezbollah jouit désormais d’une présence dans une zone stratégique de la Syrie et a besoin d’hommes pour la conserver. Le groupe a créé plusieurs centres de formation – selon Abou Ali, un total de 120 000 combattants seraient passés par ces camps, y compris à Qousseir, à la frontière avec le Liban.

Ce chiffre comprend 80 000 hommes affectés à une nouvelle force de combat. Le commandant a gardé le silence sur les missions pour lesquelles cette nouvelle force – de la taille de l'armée britannique actuelle – était préparée.

L'estimation d'Abou Ali pourrait néanmoins être exagérée. Un formateur du Hezbollah également interviewé par Middle East Eye a revu ce chiffre à la baisse : 10 000 hommes pour la zone de Qousseir.

« La formation dure de trois jours à plusieurs mois, selon les capacités pour le combat, le tir de snipers, la manipulation d'explosifs, le travail de reconnaissance, les opérations spéciales ou la manipulation de l'artillerie, entre autres », a indiqué le formateur.

La présence croissante du Hezbollah en Syrie n'est cependant pas sans conséquence. Des sources proches de l'organisation rapportent un nombre croissant de disputes et le ressentiment grandissant des officiers syriens à l’encontre des combattants du Hezbollah.

Abou Ali attribue toutefois la méfiance entre les deux parties au fait que des soldats syriens aient abandonné leurs positions pendant la bataille. « Les soldats syriens sont maltraités par leurs supérieurs, ce qui se traduit par un manque de loyauté envers l'armée. Les choses semblent aller beaucoup mieux maintenant, grâce à la restructuration de l'institution militaire », a-t-il ajouté.

Bandeaux du Hezbollah affichant des photos du président russe, Vladimir Poutine, de Hassan Nasrallah et de Bachar al-Assad (AFP)

Les conflits ne se sont toutefois pas limités à leurs homologues syriens. Un camarade d'Abou Ali, qui se fait appeler Abou Hassan, a indiqué que des affrontements avaient eu lieu entre les forces iraniennes et le Hezbollah, bien que plus rarement.

« Il y a eu récemment un incident à Tell Eiss : un désaccord entre les combattants du Hezbollah et les forces iraniennes au sujet de leur soutien insuffisant au cours de la bataille s'est transformé en une confrontation sanglante lorsqu’un combattant du Hezbollah appelé Zulfikar a tué plusieurs Iraniens », a raconté Abou Hassan.

Concernant l'implication de la Russie, le point de vue d'Abou Ali est tempéré par le pragmatisme : « Moscou n'est pas notre allié, mais une faction impliquée comme nous dans la guerre. C’est le partenaire du président Assad mais, comme tout autre pays, il a ses propres objectifs et, pour l'instant, ceux-ci s’unissent aux nôtres en Syrie. » 

La Russie fournit au Hezbollah un soutien aérien et partage avec lui ses renseignements, a indiqué le commandant.

Avec l'Iran, en revanche, la relation du Hezbollah est symbiotique car ils sont « en accord », a assuré Abou Ali.

Avec l'aide de l'Iran, le Hezbollah étend également son empreinte dans toute la région, notamment en Irak.

« Nous avons envoyé des experts et des formateurs à Mossoul, mais nous n’avons pas de combattants sur le terrain », a-t-il spécifié.

« Des experts du Hezbollah sont également présents dans la région de Quneitra aux côtés des Iraniens, qui y ont déployé des soldats », a expliqué Abou Ali.

« Des civils meurent dans toutes les guerres. Demandez à la France ce qu’elle a fait en Algérie, demandez à Israël ce qu'il a fait au Liban »

Quneitra se trouve à la frontière du plateau du Golan, une zone située au sud-ouest de la Syrie qui a une importance stratégique. Israël a saisi le plateau du Golan à la Syrie lors de la guerre de 1967.

Pour l'Iran et le Hezbollah, la guerre en Syrie est une question existentielle car la chute du régime syrien signifierait la fin de l'alliance « sacrée » entre Dahieh, Téhéran et Damas.

Enfin, au sujet des morts de civils à Alep après des mois de bombardements et d'assauts terrestres du gouvernement syrien et de la Russie, Abou Ali n'a pas de regrets – les morts ont été relégués au second plan sous l’étiquette de « guerre contre le terrorisme ».

« Des civils meurent dans toutes les guerres. Demandez à la France ce qu’elle a fait en Algérie, demandez à Israël ce qu'il a fait au Liban. »

Ce dernier commentaire est suivi d'un lourd silence, alors que le petit groupe rassemblé autour de lui réfléchit au fait que le Hezbollah doive maintenant invoquer les crimes de guerre commis par son ennemi juré au Liban pour justifier sa guerre sans fin en Syrie.

Alep détruite après des mois de bombardement (AFP)

Traduit de l’anglais (original).