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La vidéo d’un chauffeur égyptien se plaignant de l’état du pays devient virale

La vidéo d’un chauffeur de tuk-tuk (taxi) déplorant l’état dramatique dans lequel se trouve son pays touche une corde sensible dans l’Égypte frappée par la crise
Capture d’écran d’un chauffeur égyptien de tuk-tuk parlant à Amr Ellissy, animateur d’une chaîne de télé égyptienne (YouTube)
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« De quoi vous plaignez-vous ? » Voilà la question qui a déclenché sur les réseaux sociaux la plus grande tempête que l’Égypte a connue depuis la révolution du 25 janvier 2011.

L’interviewé est un inconnu, un prolétaire, un chauffeur de tuk-tuk (taxi), dont la réponse de trois minutes résume toute la frustration et l’humiliation ressenties par de nombreux Égyptiens sous le règne du président soutenu par l’armée, Abdel Fattah al-Sissi.

La vidéo, diffusée mercredi soir, est devenue virale quelques heures après son passage dans le show d’Amr Ellissy « One of the people » sur la chaîne satellitaire al-Hayat. Jeudi, la petite vidéo a enregistré plus de 4,5 millions de vues sur YouTube, et des copies de la vidéo ont cumulé des dizaines de milliers d’autres vues en plus sur Facebook et Twitter.

La vidéo a ensuite été retirée des comptes de la chaîne sur les réseaux sociaux ainsi que sur les pages YouTube. Ce changement survient dans un contexte d’appels de plus en plus forts à des manifestations de masse le 11 novembre pour une « révolution des pauvres ».

Ces éléments ont transformé la petite vidéo en ouragan sur les réseaux sociaux.

L’interview complète, en arabe, et la conversion entière, non montée, est citée dans cet article

« Ne coupez pas un seul mot de ce que je dis »

« Un pays qui a un parlement, qui a des appareils militaires et de renseignement, à la fois nationaux et pour l’étranger, et qui compte vingt ministres – comment peut-il être dans cette situation ? »

Le chauffeur a été interviewé dans un quartier ouvrier du Caire. L’animateur Amr Ellissy essaie de sonder l’opinion des Égyptiens « ordinaires » sur l’état du pays.

« Quand on regarde la télé, on a l’impression que l’Égypte ressemble à Vienne. Quand on sort dans la rue, on a l’impression de se trouver dans la Somalie voisine », relève-t-il. « Dites-moi ce qui s’est passé et quelle est la solution. »

Traduction : « Quand on regarde la télé, on a l’impression que l’Égypte ressemble à Vienne. Quand on sort dans la rue, on a l’impression de se trouver dans la Somalie voisine » #JeSuisUnChauffeurDeTuk-TukDiplômé

Ainsi commence son étude passionnée de la situation consternante de l’Égypte, prise dans la tourmente.

« Ceux d’en haut qui vont faire la fête, excusez-moi, mais ils vont faire la fête et emmener avec eux 38 délégations qui dépenseront 25 millions de livres égyptiennes (2,5 millions d’euros) pendant que le pauvre citoyen ne peut même pas trouver un kilo de riz dans les rues », poursuit le chauffeur de tuk-tuk.

« Ceux d’en haut » auxquels il fait référence sont les députés égyptiens qui ont organisé un événement extravagant dans un complexe touristique de Charm-el-Cheikh pour fêter les 150 ans du parlement.

Un événement auquel participeront tous les députés égyptiens et 400 dignitaires égyptiens, arabes et étrangers, selon le quotidien public al-Ahram.

Traduction : « Nous devrions inscrire le gouvernement tout entier à la tuk-tuk université, peut-être qu’il  comprendrait mieux les gens »

« Est-ce que cela fait plaisir à Dieu ? », a-t-il demandé, désespéré. « Le jour du jugement dernier, Dieu leur dira : ‘’Où sont les tyrans ? Où sont les orgueilleux ?'' à cause de tous les gens qui ne peuvent rien trouver et les gens sans ressources », a-t-il récité en faisant référence au verset 16 de la sourate 40 du Coran (Le Pardonneur).

« Et ils sont venus à la télévision et ont dit que l’Égypte se développait, que l’Égypte allait et venait », a-t-il poursuivi.

« Et nous continuons à jeter l’argent dans des projets nationaux dont nous n’avons aucune utilité et notre système d’éducation dans un état bien pire que celui que vous imaginez. »

« Qu’avez-vous comme diplômes ? »

Traduction : « ‘’Amr Ellissy : Qu’avez-vous comme diplômes ? Le citoyen égyptien : « Je suis un diplômé en tuk-tuk ». L’image contient des citations du chauffeur.

C’est la réponse à cette question qui a conduit à la création du hashtag qui emporta l’Égypte dans la tempête.

« Quoi ? », répondit le chauffeur. « Je suis diplômé de tuk-tuk ».

Le hastag #I_am_a_tuktuk_graduate était né mais pas avant que le diplômé en tuk-tuk n’ai rappelé le cortège de problèmes auxquels l’Égypte est confrontée et ses solutions personnelles.

« Comment est-ce que je peux confier des projets nationaux à une personne qui n’est pas éduquée, qui a faim et est en mauvaise santé ? Cela va me conduire dans le mur. »

« Voilà les trois choses les plus importantes que le pays doit développer : l’éducation, la santé et l’agriculture ».

À ce moment-là, le chauffeur a levé la voix, alors tremblante d’émotion, en parlant de sa fierté nationale blessée dans une contestation où se mêlaient colère et désespoir.

Selon lui, la fierté nationale a été sacrifiée au profit des relations de l’Égypte avec les riches voisins du Golfe.

« L’Égypte, qui avait sous contrôle le Tchad, le Soudan et l’Arabe saoudite et les quelques petits pays du golfe se moquent de nous.

A la fin de son discours, il se laisse aller à sa déception la plus totale dans ce qu’il qualifie de manque de patriotisme parmi la classe dirigeante.

« Est-ce qu’il y a quelqu’un pour s’occuper de l’Égypte ou qui aime l’Égypte pour dire non ? Qu’une bande de marchands arnaque les gens au nom du patriotisme et de la démocratie, de la justice sociale, c’est injuste. »

« Ne coupe pas un seul mot de que ce j’ai dit », a-t-il conclu en s’adressant au caméraman.

Les téléchargements qui ont été enlevés après que la vidéo a provoqué la tempête sur la toile, ont provoqué la colère des Égyptiens.

L’Égypte est classé 159e sur 179 pays dans le rapport sur la liberté de la presse de Reporters sans frontières (RSF). Un rang qui n’a fait que se renforcer quand Elissy a déclaré avoir reçu un coup de fil quand la vidéo est devenue virale, de la part de Tamer Ouf, conseiller politique au Premier ministre égyptien Sherif Ismail.

Le présentateur télé a répondu au conseiller du gouvernement que l’équipe de production n’avait aucune information sur le chauffeur de tuk-tuk, ni même son nom, puisqu’il s’agissait d’un micro-trottoir et que le chauffeur allait repartir immédiatement.

Cette tempête sur les réseaux sociaux intervient au pire moment pour le gouvernement soutenu par l’armée.

Il y a en ce moment sur les réseaux sociaux une campagne d’appels à des manifestations de masse contre le gouvernement le 11 novembre. Cet événement est organisé par une page Facebook appelée « la révolution des pauvres ».

Sur plusieurs pages Facebook pour les manifestations du 11 novembre, les Égyptiens ont posté des vidéos, des photos du chauffeur de tuk-tuk et le hashtag #I_am_a_tuktuk_graduate.

Partiellement traduit de l’anglais (original).