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Le documentaire arabe entre-il dans son âge d’or ?

Le documentaire arabe est devenu une forme d’expression artistique authentique grâce à des cinéastes et professionnels innovateurs
Diana El Jeiroudi est la directrice générale de Dox Box, un laboratoire majeur du documentaire arabe (avec l’aimable autorisation de Dox Box)

Durant la majeure partie du XXe siècle, le documentaire arabe s’est retrouvé immobilisé dans un long état de stagnation.

Conçus à l’origine comme des vecteurs de transmission de l’information, les premiers documentaires arabes étaient tout entier dans la substance et aucunement dans le style. Trois catégories prévalaient alors : la propagande d’État, les campagnes de sensibilisation et les leçons d’histoire.

Leurs messages étaient évidents et directs, leurs formes rigides et éculées. Pendant longtemps, le cinéma de non-fiction a été considéré et traité dans le monde arabe comme une forme d’art de second ordre, les budgets qui lui étaient alloués étaient maigres, sa diffusion restreinte aux émissions culturelles télévisées et son public négligeable.

L’essor des cinéastes de non-fiction

L’évolution du documentaire arabe a commencé à la fin des années 1990 avec l’essor de la télévision arabe par satellite – Al Jazeera en tête avec ses budgets conséquents et ses vastes audiences –, donnant naissance à toute une génération de cinéastes à travers la région.

Le contenu a acquis un nouveau sens de l’urgence, les thèmes sont devenus plus audacieux et la relation des cinéastes avec leurs sujets a été explorée de manière plus approfondie.

Ce n’est toutefois qu’avec l’avènement des festivals cinématographiques du Golfe – Dubaï et, plus tard, Abou Dabi et Doha – au début du nouveau millénaire que le documentaire arabe est devenu une forme d’art authentique attirant un public qui n’a, depuis, cessé de croître.

De plus en plus de cinéastes ont commencé à innover, formellement et narrativement, et à raconter des histoires personnelles faisant partager une intimité remarquable et jusqu’alors invisible.

Dox Box, un festival du film documentaire syrien inauguré en 2007, a été un acteur essentiel du développement du documentaire arabe. Celui-ci est rapidement devenu l’un des événements les plus importants de ce genre au Moyen-Orient, proposant des débats publics et des séances de questions-réponses avec cinéastes et producteurs en parallèle de projections gratuites organisées dans différentes villes du pays, y compris Tartous, Homs et Damas.

Le festival a accueilli à la fois le grand public et les professionnels du cinéma. Une plate-forme de pitching a rapidement été établie, permettant aux réalisateurs de documentaires de proposer leurs projets aux financeurs potentiels et de réseauter avec des industriels du film venant des quatre coins du globe.

La guerre syrienne a entraîné une fin prématurée du festival en 2012.

Dox Box – le laboratoire

En 2014, Dox Box a été ressuscité sous la forme de la Dox Box Association, une organisation à but non lucratif basée à Berlin, en Allemagne, qui propose des résidences artistiques, des programmes de montage ainsi que des conseils à des cinéastes arabes en exil. Au cours des quatre dernières années, l’association est devenue l’un des laboratoires les plus importants de la réalisation de documentaires arabes.

« Pendant des dizaines d’années, les films ont été utilisés comme des outils de propagande par les États, les entreprises et les grandes idéologies. En ce nouveau millénaire, la forme documentaire a restitué le film et le cinéma aux artistes »

- Diana El Jeiroudi, directrice générale de Dox Box

La dernière initiative de Dox Box est aussi la plus ambitieuse : une convention de trois jours consacrée au documentaire arabe, l’Arab European Documentary Convention (aDC), qui s’est tenue du 12 au 14 avril à Leipzig, en Allemagne.

La convention a été organisée par DOX BOX et le Fonds arabe pour les arts et la culture (AFAC) et avait pour partenaires associés Dok Leipzig, l’un des festivals de films documentaires les plus importants au monde, qui se tient en Allemagne, IDFA Bertha et Sundance.

Des producteurs, cinéastes, distributeurs, universitaires et programmateurs du monde entier se sont réunis dans la ville allemande pour discuter de certaines des questions les plus pertinentes liées au documentaire arabe aujourd’hui, notamment les moyens de distribution alternatifs, les défis liés à la coproduction et l’influence de son héritage.

Comme le fait remarquer la Syrienne Diana El Jeiroudi, directrice générale de Dox Box, il ne pouvait y avoir un besoin plus pressant pour une telle convention qu’aujourd’hui.

« Les publics sont de plus en plus intéressés par la réalité – la leur et celle des autres », a déclaré El Jeiroudi, elle-même cinéaste et productrice. « Ils s’intéressent aux formes narratives créatives que le cinéma documentaire leur offre pour incuber un monde très complexe et en évolution rapide. »

« Les publics sont de plus en plus intéressés par la réalité – la leur et celle des autres »

- Diana El Jeiroudi, directrice générale de Dox Box

L’attrait des films documentaires est actuellement à son apogée, non seulement au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, mais dans le monde entier, selon elle.

Certaines des plus grandes réussites du cinéma arabe de ces dernières années ont été des documentaires, dont A present from the past de l’Égyptien Kouthar Younis (le long-métrage qui a donné à l’unique cinéma d’art et d’essai d’Égypte, Zawya, ses meilleures recettes), une chronique qui parle de la recherche, par le père du cinéaste, d’un amour perdu depuis longtemps en Italie ; La chasse aux fantômes du Palestinien Raed Andoni (lauréat du meilleur documentaire original au Festival cinématographique de Berlin 2017), une œuvre exténuante qui recrée le centre d’interrogatoire israélien de la Moskobiya à Jérusalem ; et Zaineb n’aime pas la neige de la Tunisienne Kaouther Ben Hania (lauréate du Tanit d’Or du meilleur film au Festival de Carthage 2016), un film tourné sur six années qui raconte le passage à l’âge adulte d’une jeune Tunisienne.

« Pendant des dizaines d’années, les films ont été utilisés comme des outils de propagande par les États, les entreprises et les grandes idéologies. En ce nouveau millénaire, la forme documentaire a restitué le film et le cinéma aux artistes, et plus particulièrement aux artistes indépendants qui sont capables aujourd’hui d’enregistrer et de capturer leurs réalités et d’offrir leurs propres histoires et récits, libérés de ce qui était le seul cadre possible et de ce qui a été à maintes reprises un cadre régenté par les entreprises et les États », a expliqué El Jeiroudi.

« La tentation ou l’excitation liée à la possibilité d’avoir du succès était pour eux beaucoup plus importante que leurs propres voix »

- Diana El Jeiroudi, directrice générale de Dox Box

La popularité croissante de cette forme cinématographique n’est cependant pas immaculée. Ces dernières années, l’exploitation et la représentation dans les documentaires arabes a suscité de plus en plus de préoccupations. Un nombre croissant de films exhibant la vie de jeunes Arabes devant les yeux d’un public bourgeois international ont mis sous le microscope l’intégrité de plusieurs cinéastes arabes.

Parmi les divers sujets discutés lors de la convention, l’éthique dans le documentaire est peut-être le plus important à l’heure actuelle.

« Les films sont des créatures de l’intellect, des artefacts humains et, comme toute autre production artistique, ils sont ouverts à l’interprétation et même à la manipulation », a observé Dana El Jeiroudi. « Certains films peuvent même avoir un impact complètement différent sur les différents contextes dans lesquels ils sont diffusés et partagés. »

Travailler le système

Les exigences de financement et de coproduction sont un autre facteur clé qui influence à la fois le choix des sujets et la façon dont ils sont traités et présentés. Les cinéastes qui rencontrent le plus grand succès sont ceux qui parviennent à plier ou travailler le système, opérant en son sein sans pour autant compromettre leurs visions. Beaucoup, cependant, ne le font pas, et les résultats peuvent aller du bien intentionné mais mal exécuté au manipulateur et réducteur.

« C’est un fait avéré que les pays dont l’économie et la distribution cinématographique sont plus pauvres se tournent vers les pays dont l’économie cinématographique est plus riche et où les opportunités de distribution sont plus nombreuses, et cela a des effets sur toute la production de films », a commenté El Jeiroudi.

« La coproduction et le financement sont une nécessité économique pour toute production d’art dans le monde aujourd’hui. La période actuelle présente de nombreux défis pour l’ensemble des industries créatives. Certains producteurs de contenu et cinéastes ont été capables de se frayer un chemin à travers cette complexité et de partager leurs histoires au moyen de voix artistiques uniques et naturelles, n’en tirant que plus d’opportunités et d’indépendance.

« Ces dernières années, le cinéma documentaire arabe s’est réinventé au travers de plusieurs films documentaires des plus remarquables qui ont réussi à surprendre le public local et international par leur nouveauté »

- Diana El Jeiroudi, directrice générale de Dox Box

« Mais nous avons également vu certaines expériences malheureuses où les réalisateurs et cinéastes, ainsi que leurs producteurs, se sont montrés incapables de façonner leurs films d’une manière naturelle, fidèle au contexte d’origine. La tentation ou l’excitation liée à la possibilité d’avoir du succès était pour eux beaucoup plus importante que leurs propres voix. »

Le cinéma arabe continue d’être en proie à des incohérences inexplicables, traversant régulièrement des années difficiles et ne parvenant pas à tirer profit des succès passés. Cependant, une chose ne fait aucun doute : les documentaires arabes s’améliorent chaque année.

Preuve en est les succès que sont, entre autres, des longs métrages documentaires primés tels que Homeland : Irak année zéro d’Abbas Fahdel, une vaste chronique de la vie quotidienne en Irak avant et après l’invasion américaine ; Douze Libanais en colère de Zeina Daccache, une adaptation de la pièce de Reginald Rose, Douze hommes en colère, interprétée par des prisonniers libanais ; le film d’animation d’Amer Shomali et Paul Cowan The Wanted 18, qui raconte les efforts déployés par des Palestiniens de la petite ville de Beit Sahour pour démarrer une petite industrie laitière pendant la Première Intifada.

Formes innovantes

« Ces dernières années, le cinéma documentaire arabe s’est réinventé au travers de plusieurs films documentaires des plus remarquables qui ont réussi à surprendre le public local et international par leur nouveauté, l’approche nouvelle que représente ce moyen d’expression, ses histoires captivantes et ses formes innovantes », a déclaré El Jeiroudi.

« Ces films sont maintenant enseignés comme il se doit, car ils contribuent à l’expansion de l’imagination de tout le genre du documentaire à l’échelle mondiale. »

Outre l’AFAC et Dok Leipzig, Dox Box s’est associé avec le Fonds néerlandais Bertha IDFA et l’American Sundance Documentary Foundation pour organiser la convention. Bien que l’accent ait été mis cette année sur le lien entre le monde arabe et l’Europe, El Jeiroudi et son équipe espèrent étendre le champ d’application de la convention de manière à inclure le reste du monde.

« Nous espérons que la première édition [a établi] les conditions d’une discussion et d’un échange à long terme menés activement par les acteurs de l’industrie internationale », a conclu El Jeiroudi. « Nous espérons à terme créer un lobby et un point de référence pour l’avancement du documentaire en général. »

Traduit de l’anglais (original).