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Le passeur et la réfugiée : dangers, coups et bébés qui pleurent

MEE a exploré les deux facettes du passage de clandestins le long des frontières syro-turques à travers les histoires d’Abo Jamal, un passeur d’Idleb, et Fatima, une réfugiée dont le seul moyen de quitter la Syrie était illégal
Une mère et son enfant attendent après leur arrestation par la gendarmerie turque à Çanakkale (AFP)

Des centaines de milliers de réfugiés syriens sont passés clandestinement de l’autre côté de la frontière, en Turquie, depuis le début de la crise en 2011. Middle East Eye explore les deux facettes du passage de clandestins le long des frontières syro-turques à travers les histoires d’Abo Jamal, un passeur d’Idleb, et Fatima, une réfugiée dont le seul moyen de quitter la Syrie était illégal.

Le passeur – Abo Jamal (31 ans), Idleb

Comment êtes-vous devenu passeur ? 

Avant la guerre, je travaillais comme serveur afin de pourvoir aux besoins de ma famille. Toutefois, à mesure que les violences se rapprochaient de la ville d’Idleb, je suis parti pour la campagne. L’argent se faisait rare et je ne parvenais plus à nourrir ma famille. J’ai alors décidé de devenir passeur.

C’est une activité dangereuse. Je peux me faire attraper par la police turque et finir en prison ou tabassé à tout moment, mais je n’ai pas d’autre moyen de gagner décemment ma vie.

« Le passage de clandestins est comme une aventure. J’ai été arrêté par le gouvernement d’Assad et la police turque m’a tiré dessus, mais je préfère cela aux combats »

– Abo Jamal, passeur 

Je gagnais beaucoup plus d’argent en tant que passeur, mais depuis que les autorités turques ont accru la sécurité le long des frontières, c’est devenu bien plus difficile et les gens sont moins nombreux à tenter le passage.

Les gens sont persuadés que je gagne beaucoup d’argent en tant que passeur. Ce n’est pas le cas parce que je ne garde pas tout pour moi. Je fais payer environ 500 dollars par personne mais je dois verser pas mal de pots-de-vin. Il y a également un vaste réseau de passeurs qu’il faut payer pour sécuriser les routes.

Je suis content de mon travail et je n’ai jamais pensé partir en Turquie moi-même. Ma vie est ici et je sais que si je partais, j’aurais du mal à trouver un travail.

Des réfugiés syriens qui ont fui les combats dans la ville d’Alep attendent des tentes, le 6 février 2016 à Bab al-Salama, près de la ville d’Azaz (AFP)

Quels ont été les moments les plus difficiles que vous avez vécus dans votre activité ?

Le passage de clandestins est comme une aventure. J’ai été arrêté par le gouvernement d’Assad une fois et la police turque m’a tiré dessus à plusieurs reprises, mais je préfère cela aux combats.

L’un des moments les plus marquants, c’est quand la police turque nous a repérés moi et un groupe d’une centaine de réfugiés auquel je faisais passer la frontière. Ils ont commencé à nous tirer dessus et les choses ont totalement dérapé.

Nous avons essayé de nous cacher dans des buissons mais la police nous a rattrapés. Ils ont passé tous les hommes à tabac pour qu’ils dénoncent le passeur – moi. L’ensemble du groupe a été emmené et fouillé dans un camp puis ils nous ont tous renvoyés en Syrie. Pendant tout ce temps, j’étais totalement horrifié à l’idée d’être découvert.

« J’ai de la peine pour tous ces gens, surtout ceux qui essayaient de passer depuis des mois » 

– Abo Jamal, passeur

Cette fois-là, je me souviens aussi d’avoir été vraiment bouleversé par la façon dont la police se comportait envers les femmes du groupe ; prenant des selfies avec elles et les fouillant de haut en bas. C’était horrible de ne pouvoir rien faire pour les arrêter ou les défendre.

Un autre incident qui a laissé une profonde cicatrice dans ma mémoire est la fois où une vieille femme a été attrapée et abandonnée à son sort. La police nous avait repérés et ils avaient commencé à nous courir après, alors nous avons couru vers des arbres. Une femme n’a pas pu suivre et elle s’est retrouvée coincée entre deux clôtures. La police était juste derrière nous. Personne ne pouvait l’aider. Nous avons juste dû la laisser. 

Que pensez-vous des réfugiés que vous aidez à franchir les frontières ?

Avant de partir, je m’assure qu’ils connaissent chaque détail et éventualité. Je leur dis combien de temps le voyage devrait prendre, combien cela coûtera et ce qui pourrait arriver si l’opération échoue. Les gens que j’aide à franchir les frontières sont donc conscients des risques et des dangers.

C’est pourquoi au début, je considérais les gens que je faisais passer clandestinement seulement comme une source de revenus. Je me sentais un peu mal quand les gens se faisaient attraper et battre par la police, mais je me disais aussi qu’ils avaient entrepris ce voyage en toute connaissance de cause. Pour moi, ce n’était qu’un marché : je leur offrais l’entrée en Turquie, et ils en payaient le prix. C’était d’ailleurs un accord équitable à mon avis. Je n’avais l’argent que si je réussissais à les faire passer.

Mais aujourd’hui, j’ai de la peine pour tous ces gens, surtout ceux qui essayaient de passer depuis des mois et n’y sont pas parvenus. Même si j’essaie de ne pas le faire, je m’implique émotionnellement. Je reste un être humain et je fais toujours de mon mieux pour les protéger. Je les amène toujours jusqu’à un lieu sûr en Turquie. C’est seulement alors que je repars. 

La réfugiée – Fatima (42 ans), Idleb

Comment en êtes-vous arrivée à quitter clandestinement la Syrie ?

Après avoir perdu mon mari et mon plus jeune fils dans un raid aérien qui a frappé notre maison à Idleb en 2016, il ne me restait que mon fils Ayman, âgé de 17 ans.

La vie devenait de plus en plus difficile chaque jour et je sentais que plus rien ne me retenait. La plupart des membres de ma famille et de mes amis étaient déjà partis en Turquie, et surtout depuis la chute d’Alep, tout le monde me disait de faire la même chose.

La situation à Idleb était également très instable ; les choses pouvaient dégénérer à tout moment et je ne voulais pas revivre la peur et le désespoir que j’avais déjà éprouvés. 

« Elles pressaient si fort leurs mains sur la bouche de leurs bébés qu’elles les étouffaient presque » 

- Fatima, réfugiée

J’ai donc pris la décision de partir et le seul moyen était de passer la frontière avec la Turquie. 

Dès que ma décision fut prise, j’ai rapidement trouvé un passeur que les gens recommandaient et j’ai conclu un marché avec lui pour passer en Turquie avec un groupe d’une quarantaine de personnes près de la frontière de Harem.

Un enfant syrien pleure tandis que les Syriens qui ont fui les combats dans la ville d’Alep attendent, le 5 février 2016 à Bab al-Salama (AFP)

Quels ont été les moments les plus difficiles du voyage ?

Tout fut difficile du début à la fin. Les nombreuses fois où nous étions sur le point de nous faire prendre, le moment où nous avons été arrêtés, les tentatives infructueuses et même quand nous sommes finalement arrivés en Turquie, tout fut difficile.

Mais le premier incident qui me vient à l’esprit, c’est au début du voyage quand nous sommes restés dans une vieille tente près des frontières. L’endroit était entouré de boue et tout empestait. Les passeurs nous ont dit d’y rester et de retenir notre souffle jusqu’à ce que la côte soit dégagée. Je me souviens que les mères étaient injuriées quand elles n’arrivaient pas faire cesser les pleurs de leurs enfants. Elles pressaient si fort leurs mains sur la bouche de leurs bébés qu’elles les étouffaient presque.

« J’étais terrifié à l’idée que la police nous surprenne à nouveau. Mes jambes ont flageolé tout le voyage »

- Fatima, réfugiée

Nous avions marché pendant des heures et nous avions froid, faim et nous étions épuisés. À l’approche de la frontière, tout ce à quoi je pensais, c’est que la police pouvait nous arrêter. Et c’est exactement ce qui est arrivé. Tout à coup, le passeur a commencé à crier, nous disant de courir aussi vite que possible. Les gens criaient et les enfants pleuraient.

C’était le chaos total. Je me souviens avoir entendu le bruit des coups de feu partout et la voix de gens parlant turc se rapprochant de plus en plus de nous. J’ai juste continué à courir.

Quand nous avons été arrêtés, la police a passé les hommes à tabac. Ils ont pris nos noms et nous ont refait traverser la frontière avec la Syrie. J’étais complètement choquée. Nous étions de retour à la case départ. La seule chose qui m’a permis de continuer, c’était que j’avais mon fils avec moi dans ces moments.

Nous avons essayé à nouveau quelques semaines plus tard. J’étais terrifié à l’idée que la police nous surprenne à nouveau. Mes jambes ont flageolé tout le voyage. Quand nous avons enfin commencé à apercevoir les lumières et les maisons, le passeur nous a dit que nous étions dans la dernière ligne droite. Je n’arrivais pas à me fier à lui. Mon cœur battait si fort à chaque pas que je faisais – je ne supportais pas l’idée de me faire attraper à nouveau. 

Quand nous avons franchi une dernière colline et sommes entrés à Antakya, mon cœur débordait. J’étais tellement reconnaissante d’y être parvenue. Mon fils et moi sommes en sécurité aujourd’hui, mais tous les jours, je souhaite encore être de retour à Idleb.

Un enfant syrien pleure tandis que les Syriens qui ont fui les combats dans la ville d’Alep attendent, le 5 février 2016 à Bab al-Salama (AFP)

Que pensez-vous des passeurs ?

Les passeurs veulent faire fortune et rien d’autre. Pour eux, nous ne sommes que de l’argent.

Les passeurs à qui j’ai eu affaire étaient très mauvais, surtout quand des enfants étaient impliqués. Ils criaient contre les mères et leur ordonnaient de faire taire leurs bébés.

Ils sont aussi menteurs et personne ne leur fait confiance. Ils mentent sur le niveau de danger sur la route et la durée du voyage. 

« Les passeurs veulent juste faire fortune. Pour eux, nous ne sommes que de l’argent »

- Fatima, réfugiée

Mais comme tout le monde, je n’avais pas d’autre choix. Les moyens légaux de franchir les frontières avec la Turquie nous sont fermés, donc c’était mon seul moyen de partir.

Le premier type à qui j’ai eu affaire nous a dit que nous n’allions marcher qu’une heure. Chaque fois que nous demandions combien de temps il nous restait, il ne cessait de répéter une heure. Nous avons fini par marcher pendant huit heures. Je n’oublierai jamais à quel point j’avais froid, faim et peur dans ces bois.

Quand nous sommes arrivés à la frontière, les passeurs ont augmenté le prix convenu. Ils ont menacé de ne pas nous laisser partir si nous refusions de payer 50 dollars de plus. Et quand nous sommes arrivés en ville, nous avons été contraints de payer encore plus pour les déplacements en voiture dans le centre-ville d’Antakya.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.