Aller au contenu principal

Le terrible récit des migrants barricadés pendant onze jours à bord du Nivin

Les migrants débarqués de force par les autorités libyennes à Misrata racontent à MEE pourquoi ils préféraient mourir à bord plutôt que revenir en Libye
Les migrants sont restés barricadés dans le Nivin, navire marchand, dans le port de Misrata, pendant onze jours (MEE)

TRIPOLI – Ils avaient quitté la Libye le 6 novembre sur un canot pneumatique. Venus d’Éthiopie, du Pakistan et au-delà, ils ont tenté de rejoindre l’Europe en traversant la Méditerranée comme tant d’autres avant eux, pour enfin, comme l’a confié un passager, « échapper à l’enfer ».

Après avoir affronté les autorités libyennes dans le port de Misrata, au nord-ouest du pays parce qu’ils refusaient de sortir du Nivin, le cargo italien qui les a sauvés, plus de 70 migrants, dont des enfants, ont été forcés de débarquer, le mercredi 21 novembre.

Nombre d’entre eux ont déjà passé des mois à traverser des zones dangereuses, soumis aux caprices de passeurs, avec parfois un passage dans des centres de détention libyens. Certains mêmes, d’après les témoignages des humanitaires, ont été torturés par des trafiquants qui tentaient de leur extorquer de l’argent.

Des migrants blessés à bord du Nivin (MEE)

Pendant onze jours, ils ont vécu barricadés à l’intérieur du navire pour ne pas avoir à rentrer chez eux, avec des bouteilles en plastique en guise de sanitaires, alors que l’équipage était rassemblé sur les ponts supérieurs, et qu’ils étaient entourés par les forces armées libyennes attendant les ordres de Tripoli.

Alors que plus aucun navire d’ONG ne patrouille aujourd’hui en Méditerranée, cet incident jette une lumière crue sur le dilemme moral que pose aux navires marchands l’absence d’humanitaires. Les équipages trouvent parfois plus facile de faire semblant de ne pas repérer les bateaux pneumatiques, que de prendre de retard sur leur temps de parcours. Les migrants ont raconté à Middle East Eye qu’avant d’être sauvés par le Nivin, six navires étaient passés à proximité de leur canot sans s’arrêter.

Pour les défenseurs des droits de l’homme, cette impasse reflète également la persistance des problèmes dans les centres de détention libyens, que l’ONU a qualifiés cette année de « terribles ». Un des migrants a affirmé à MEE que des passeurs l’avaient recruté dans l’un des centres, au vu et au su des autorités.

À LIRE ► Libye : les centres de détention pour migrants au cœur du trafic d’êtres humains

« Les protestations à bord du navire, désormais à quai à Misrata, donnent une idée des conditions horribles que les réfugiés et les migrants endurent dans les centres de détention en Libye, où ils subissent tortures, viols, coups, extorsions et autres violences, a déclaré Heba Morayef, directrice pour l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient à Amnesty International.

Le périple des migrants commença le 6 novembre lorsque 95 personnes, dont 28 mineurs, ont embarqué sur un canot depuis la ville côtière libyenne de Khoms.

« Ne vous inquiétez pas »

Dittur, l’un des passagers, raconte à MEE que le groupe naviguait depuis plusieurs heures lorsqu’ils ont compris que leur vie était en danger. Ils ont donc tenté de demander aux navires de passage de leur porter secours.

« Nous avons appelé le numéro d’urgence, expliqué que nous dérivions sur un canot pneumatique qui était déjà en très mauvais état. Six navires sont passés devant nous cette nuit-là, et personne n’est venu à notre rescousse. Ils nous ont vus mais n’ont pas cherché à nous sauver la vie », déplore-t-il.

C’est alors qu’est finalement arrivé un navire marchand, le Nivin, cargo battant pavillon panaméen. Le 7 novembre, il avait quitté la ville italienne d’Imperia avec un chargement de voitures destinées au marché nord-africain.

« Six navires sont passés devant nous cette nuit-là, et personne n’est venu à notre rescousse. Ils nous ont vus mais n’ont pas cherché à nous sauver la vie »

- Dittur, 19 ans, migrant du Soudan du Sud

L’équipage a fait monter tout le monde à bord. Selon Dittur, il leur a dit : « Nous allons vous emmener en Italie. Ne vous inquiétez pas ».

Mais c’était sans compter sur les garde-côtes libyens, qui arrivèrent quelques heures plus tard. « C’était notre cauchemar », rapporte Dittur. Les garde-côtes ont tenté de transférer les migrants du bateau sur leur propre navire, « mais les naufragés ont vite compris qu’on voulait les ramener en Libye. Ils ont donc refusé de débarquer », racontent à MEE un membre de l’équipage et quelques passagers du Nivin.

MEE a examiné la communication entre le Nivin et le Centre italien de coordination du sauvetage maritime (MRCC), prouvant que le MRCC a agi au nom des garde-côtes libyens.

Copie du câble envoyé au Nivin par le Centre italien de coordination du sauvetage maritime

Lors de leur premier contact via un câble auquel MEE a eu accès, le MRCC a demandé au Nivin de repêcher les migrants à bord du canot pneumatique et exhorté l’équipage à contacter les garde-côtes libyens. Or, le numéro indiqué par le MRCC était italien.

Le 7 novembre à 19h39, le MRCC écrit au Nivin : « Au nom des garde-côtes libyens, veuillez changer de cap et naviguer à vitesse maximale à la latitude indiquée ». Le contact fournit par le MRCC était un autre numéro de téléphone italien.

À 21h34, dans un mail auquel MEE a également eu accès, la marine libyenne – avec copie à la marine maltaise, à Eunavfor Med et à la marine italienne – ordonne au Nivin : « Nous représentons les autorités libyennes, et vous ordonnons de récupérer le bateau. Attendez ensuite nos instructions pour le débarquement ».

Le cargo est arrivé à Misrata le 9 novembre. Mercredi 14 novembre, après plusieurs jours de médiation entre autorités libyennes et migrants, une Somalienne et son bébé de trois mois ont été débarqués, ainsi que douze autres personnes. 

À LIRE ► Esclavage en Libye : ne vous laissez pas berner par le « choc », nous le savons depuis un moment

Le personnel de Médecins sans frontières (MSF) au port de Misrata a négocié avec les autorités libyennes, qui ont acheminé à bord nourriture et médicaments destinés aux migrants blessés souffrant de brûlures et d’éraflures.

« Ils sont désespérés », a déclaré à MEE Julien Raickman, chef de mission de MSF, lors du bras de fer entre les migrants et les autorités libyennes. « Dans le groupe, plusieurs personnes, dont des enfants, ont été torturées par des trafiquants qui cherchaient à leur extorquer de l’argent. Un patient dans un état grave a refusé d’être emmené dans un établissement médical en Libye : il préférait mourir sur le navire marchand. »

Comme il n’y avait pas de toilettes, les migrants urinaient dans des bouteilles en plastique. Les journalistes n’ont pas été autorisés à monter à bord du navire, et n’ont même pas eu accès au port, pas plus qu’à la ville de Misrata. Autour du port, des forces armées attendaient des instructions de Tripoli, indique une source à l’intérieur du port.

« Plutôt mourir »

Alors que les migrants se trouvaient encore sur le navire, le commandant de la marine libyenne, Anwar al-Sharif, a déclaré à MEE depuis Tripoli : « Ce ne sont que des pirates, des criminels. Nous n’estimons pas avoir affaire à des migrants. Il ne s’agit donc plus d’une opération de sauvetage en faveur de personnes en danger. Ils ont mis le feu à la cargaison du navire et tenté de tuer l’équipage. Ils recevront le traitement appliqué aux terroristes, et ils l’ont bien cherché. Cette opération relève des forces spéciales antiterroristes. Ce sont elles qui seront chargées d’évacuer le navire. »

Pendant ce temps, ceux qui se trouvaient encore à bord niaient avoir incendié des voitures ou tenté de tuer qui que ce soit. Ils expliquaient plutôt avoir été brûlés par le carburant du canot pneumatique sur lequel ils avaient embarqué au départ.

Bouteilles en plastique dans lesquelles les migrants ont uriné, faute de toilettes (MEE)

Ils ont également envoyé des photos à MEE montrant des balafres et cicatrices, selon leurs récits, obtenues dans les centres de détention de Tripoli et Tadjourah, ville voisine d’où nombre d’entre eux, dont Dittur, essayaient de s’échapper.

Il y a deux ans, à l’âge de 17 ans, Dittur s’est, dit-il, échappé du Soudan du Sud. Il a traversé un désert et fut arrêté lors de sa première tentative de traverser la Méditerranée. Il a été incarcéré sept mois au centre de détention de Beni Ullid (Libye).

Cette première tentative, raconte-t-il, fut suivie d’une autre. Et puis d’une autre encore, en dépit du fait que les passeurs lui extorquaient sans cesse de l’argent.

« Ils recevront le traitement appliqué aux terroristes, et ils l’ont bien cherché »

- Anwar al-Sharif, commandant de la marine libyenne à Tripoli

« Chaque fois, j’étais toujours soumis à plus de tortures, et devais demander plus d’argent à ma famille en échange de ma liberté, et chaque fois, ils [les passeurs] me laissaient effectivement partir. J’ai travaillé gratuitement pour eux, dans l’espoir d’avoir les moyens de retenter l’aventure », explique-t-il.

« Quand [les autorités libyennes] m’ont à nouveau mis en prison, j’ai demandé à pouvoir remettre mes documents personnels à des organisations humanitaires. Elles nous ont promis de nous aider à sortir de là. Mais les mois ont passé, et personne ne s’est présenté », regrette-t-il.

Les passagers qui l’accompagnaient sur le canot, témoigne-t-il, avaient été détenus à l’intérieur d’un hangar dans un coin perdu, avant d’être transportés par les passeurs jusqu’à la côte.

Routes de migration de la Méditerranée centrales (UNICEF, rapport « Un périple meurtrier pour les enfants », février 2017)

Dittur raconte avoir été pris par des passeurs au centre de détention de Tariq al-Sikka (à Tripoli), géré par le ministère de l’Intérieur du Gouvernement d’union nationale (GNA).

« Les passeurs ont un accès libre aux prisons », dénonce-t-il. « Ils y entrent à leur guise pour conclure des arrangements avec les candidats au départ et chercher celui qui peut payer sa part. C’est précisément ce qui s’est passé avec moi, il y a deux semaines. »

Maria Ribeiro, coordinatrice humanitaire de l’ONU pour la Libye, a regretté « la tournure des événements », car certains migrants « auraient été blessés lors du débarquement forcé et transférés vers un hôpital public. » « Il est regrettable que les efforts de médiation entrepris n’aient pas abouti à un règlement pacifique », a-t-elle déploré.  

Traduit de l’anglais (original) par Dominique Macabies et actualisé.