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« L’EI a fracassé notre histoire » : les Irakiens pleurent le musée profané de Mossoul

Les forces irakiennes ont récemment repris le contrôle du musée détruit et pillé par l’EI. Il n’en reste que des milliers d’années d’histoire réduits en ruines
Dans le musée, un soldat irakien rassemble les morceaux brisés de tablettes gravées (MEE/Tom Westcott)

MOSSOUL, Irak – Situé juste à l’intérieur des lignes de front contre le groupe État islamique (EI), le musée de Mossoul nouvellement libéré est seulement accessible après avoir escaladé le toit du palais de justice de la ville, aplati par une frappe de la coalition, ou après avoir traversé à toute vitesse une route encore sous la menace des snipers de l’EI.

Une fois que l’on a grimpé par une fenêtre latérale étroite, à côté des portes en bois fermées, on entre à l’intérieur du musée. Il s’étend sur une vaste surface vide recouverte d’une couche de poussière. Les débris de milliers d’années d’histoire gisent encore sous les présentoirs où chaque pièce a été arrachée.

En février 2015, des combattants de l’EI avaient diffusé une vidéo où on les voyait dans le musée en train de détruire des artéfacts de la période antique, d’Assyrie et de Hatra, à l’aide de massues et de marteaux-piqueurs.

Daech a fait cette vidéo de ses combattants en train de fracasser notre histoire. Ils ont tout détruit

-Abdul Emir al-Mohamed Alwi, historien

Sur les images, un combattant accusait les trésors antiques d’être des idoles vénérées par les populations préislamiques. Pour justifier ces agressions, il disait suivre les instructions données par le prophète Mohammed de détruire les idoles dans les terres nouvellement conquises.

Malgré les revendications de légitimité religieuse avancées dans ces vidéos largement médiatisées, les membres de l’EI semblent avoir pillé des centaines d’autres objets historiques du musée.

Selon les soldats irakiens, ces objets ont dû être sortis d’Irak par la contrebande et vendus sur les lucratifs marchés noirs européens où circulent les antiquités, permettant ainsi de financer d’autres opérations et d’autres activités de l’EI.

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Les artéfacts du musée, autrefois le deuxième plus grand en Irak, retraçaient les milliers d’années de l’histoire de la région, dont les multiples invasions subies par le pays.

« Mossoul a été prise 21 fois au cours de l’histoire et les successeurs qui se sont enchaînés ont à chaque fois pris le contrôle de la ville avec très peu de combats », explique le lieutenant-colonel Abdul Emir al-Mohamed Alwi, par ailleurs historien.

« Le dernier de ces envahisseurs fut Daech et, à l’image des invasions des siècles précédents, les habitants de Mossoul leur ont juste remis les clés de la ville. Et regardez ce qui est arrivé ! »

Un obus de mortier gisant à côté une statue assyrienne détruite (MEE/Tom Westcott)

En marchant dans la galerie autrefois remplie d’artéfacts assyriens remontant à des siècles, ses épaules s’affaissent. En remuant la tête de désespoir, Alwi se laisse tomber sur une estrade où avant se dressait une de ces statues.

« Nous sommes dans ce qui était la pièce assyrienne, où Daech a tourné la vidéo de ses combattants fracassant notre histoire. Ils ont tout détruit. »

Seules quelques parties de la collection du musée ont été montrées dans la vidéo de 2015, mais la récente libération de la région ont anéanti les espoirs des archéologues de voir d’autres artéfacts s’en sortir indemnes.

Aujourd’hui, une seule pièce du musée reste intacte : un coffre décoratif en bois, richement sculpté d’un verset du Coran en écriture arabe.

Il est placé dans ce qui était auparavant le hall islamique – une des quatre galeries, chacune dédiées à une ère différente de la riche histoire irakienne – et a seulement été endommagé sur son couvercle dont la moitié s’est effondrée. Mais les présentoirs pour les œuvres d’art derrière le coffre ont été dépouillés des objets exposés.

« Aujourd’hui, quand j’ai grimpé pour passer à travers la fenêtre, mon cœur s’est serré et j’ai commencé à pleurer », confie Suhaib, 33 ans, un habitant de Mossoul et un des premiers journalistes à entrer dans le musée à sa libération. « C’est ma ville, c’est mon pays, et c’était mon histoire ».

« Une statue géante d’un taureau ailé à tête humaine se tenait juste là », explique-t-il en pointant du doigt un mur vide. Sur le sol, dessous, se trouve un tas de débris : voilà tout ce qu’il reste de cette sculpture qui représentait un génie protecteur de la mythologie, appelé aussi lamassu. Sa destruction figure aussi dans la vidéo de Daech. »

Un présentoir pillé de ses artéfacts (MEE/Tom Westcott)

Certains des morceaux parmi les débris montrent les reliefs des ailes de plumes du lamassu. Deux des pattes des bêtes ont survécu à la profanation. À côté d’elles se trouve une queue à ailettes provenant d’un tir de mortier. « C’était ce qu’il y avait de plus grand et de plus beau dans le musée », souligne Suhaib. « Il y en avait deux mais les Américains en ont pris un en 2004 et l’ont vendu quelque part en Europe. Celui-là était le dernier qui nous restait. »

Une pile de directives pour les rituels de prière islamique pour le coucher tels qu’ils devaient être pratiqués, imprimées sur du papier vert portant le logo de l’EI, a été abandonnée sur un fragment méconnaissable d’un lamassu.

Suhaib s’est débrouillé pour s’échapper de Mossoul un an après la prise de la ville par l’EI. C’était sa deuxième tentative. Des confrères de la télévision locale où il travaillait, à quelques mètres du musée, ont fait partie de la dizaine de journalistes enlevés juste après l’arrivée de l’EI. Craignant pour sa vie, il a alors tenté de s’enfuir en douce de la ville.

Les combattants de l’EI qui ont attrapé Suhaib l’ont puni en lui cassant les dents de devant et en le frappant partout sur le visage avec un pistolet. Des cicatrices sont encore visibles.

Il a ensuite passé une année à se cacher, attendant son heure jusqu’à ce qu’il tente une nouvelle fois de s’échapper.

Quand une frappe de la coalition a touché son quartier en 2015, plongeant les combattants de l’EI dans la confusion, Suhaib s’est glissé discrètement hors de la ville.

Ses parents sont restés piégés dans la partie ouest de Mossoul, occupée par l’EI. Il a toutefois pu rester en contact avec eux grâce à un téléphone portable qu’ils cachaient dans leur maison. Les téléphones étant interdits par l’EI, ils risquaient la peine de mort et Suhaib n’a pas pu leur parler plus de deux semaines.

Les vastes réserves du musée, consacrées à l’entreposage des autres objets historiques, ont aussi été pillées.

Une des réserves du sous-sol, noircie, vide, est éclairée par un rayon de soleil perçant à travers un mur soufflé par une frappe aérienne.

La seule chose à avoir survécu à l’incendie provoqué par la frappe est un vélo d’appartement en métal dont la structure carbonisée gît dans un coin, ce qui indique que les combattants de l’EI utilisaient cette pièce comme leur salle de sport personnelle.

« À cet endroit étaient entreposés les artéfacts qui n’étaient pas exposés. Je me souviens de la dernière fois où je me trouvais là, il y a peut-être cinq ans de cela, cette réserve était remplie d’objets historiques », raconte Alwi. « Tout a été volé. Tout. Et je doute qu’un jour, on retrouve quoi que ce soit. »

Alors que les soldats ratissent les autres parties du sous-sol qui n’ont pas encore été inspectées – des engins explosifs improvisés ou des munitions non explosées pourraient s’y trouver – un cri de joie explose sous le sol du musée, annonçant la découverte d’un objet sauvé.

« Tout a été volé. Tout. Et je doute qu’un jour, on retrouve quoi que ce soit. »

-Abdul Emir al-Mohamed Alwi, historien

Ashraf, un soldat irakien, apparaît en grimpant d’un trou béant dans le sol du musée, portant sur son dos une illustration encadrée de la grande mosquée d’al-Nuri, à Mossoul.

Autrefois célèbre pour son minaret penché, inhabituel, il a gagné ces dernière années une autre notoriété pour avoir été l’endroit où l’auto-proclamé calife Abou Bakr al-Baghdadi annonça l’instauration d’un État islamique du XXIe siècle.

Après avoir nettoyé l’image, Ashraf l’a jetée sur son dos et est parti sous le feu des snipers, en escaladant à travers un trou fait par les combattants de l’EI dans le mur du musée, pour pouvoir bouger rapidement et discrètement entre les bâtiments.

Après avoir pris le contrôle de Moussoul, l’EI a détruit de nombreux sites historiques, des églises et des mosquées. Une des plus grandes pertes à l’est de Mossoul, libérée par les forces armées irakiennes un peu plus tôt cette année, a été la mosquée Nabi Younès, dont on pense qu’elle a été construite autour de la tombe du prophète Jonas que les chrétiens et les musulmans ont en commun.

Quand les forces irakiennes sont entrées dans les tunnels de l’EI sous la mosquée, soufflée par des explosifs en 2014, ils ont découvert un bijou historique : un ancien palais qui n’avait pas été découvert. Les coteaux des collines autour du palais jugées instables, les archéologues n’avaient pas encore été en mesure d’explorer cette merveille d’une grande valeur.

Traduit de l'anglais (original).